ANCIEN CHAMPION ET ENTRAÎNEUR D’ATHLÉTISME : Karl Paul, le lion indompté

Dans quelques jours, l’ancienne vedette de l’athlétisme fêtera ses 60 ans. La sagesse qui fait philosopher ce grand solitaire lui donne toujours de bonnes raisons pour ne pas raccrocher. Sous sa crinière blonde, le lion ne ralentit ni son rythme ni sa passion, alors qu’il poursuit sa carrière d’entraîneur. Pédagogue dans le grand air, faiseur d’hommes et de champion, Karl Paul s’est fixé pour mission d’accompagner ses athlètes vers les sommets de la vie.
La dernière partie de la conversation est marquée par ce grand éclat de rire qui résonne avec autant d’ardeur que ses rugissements lors des séances d’entraînement. Qu’on se rassure : les générations d’athlètes qu’il a entraînées savent que ses colères sont rarement méchantes. Et que ses phrases souvent fleuries peuvent dévier vers la rigolade avant même qu’Usain Bolt n’ait passé la ligne d’arrivée. Dans le salon aux murs saumonés de sa coquette maison Longtill où il vit à Résidence La Cure, le grand Karl vogue à travers les souvenirs et les émotions.
Deux heures plus tôt, au début de l’interview, l’entraîneur s’était excusé. L’émotion l’avait submergé. Le souvenir des efforts de son père débardeur dans le port, sa vie d’enfant dans les faubourgs pauvres, l’eau qu’il fallait transporter dans les charrettes… toutes ces images lui avaient fait venir des larmes aux yeux. Il en a été de même quand il s’est rappelé les quelques moments durs qui ont marqué sa brillante et riche carrière. Malgré ce petit air détaché, il a tout vécu intensément et à fleur de peau : “L’image du grand dur que je donne me sert à cacher cette grande sensibilité que je porte en moi.” Pour cette deuxième interview/portrait de sa carrière, il a bien voulu laisser tomber un pan du voile.

Sagesse cool.
Disparaissant derrière les grands rideaux dorés du salon, il revient pour nous offrir un bol de salade de fruits colorés saupoudrée de sucre fin, là où nous aurions offert quelque chose à boire à tout invité. “Tiens, prends plutôt ça. Les fruits sont bons pour la santé. Moi j’en prends beaucoup.” Deux grandes chaînes en argent autour du cou, des bracelets colorés aux poignets, de l’or à l’oreille et à une dent, en short et en t-shirt sports : sous des airs de mec cool décontracté, un philosophe qui laisse exprimer sa sagesse par des citations et des petits conseils inspirés par ce que lui a appris la vie.
Après les clameurs des stades et les ovations offertes au champion d’athlétisme qu’il a été dans les années 80 et 90, Karl Paul s’est enrichi de ses réflexions faites en courant sur la montagne de Vallée des Prêtres, dans les champs de cannes de Moka, au stade ou sur le sable à Flic en Flac. Travailler la terre et s’occuper de ses plantes à La Cure comme au Réduit constituent également des moments de méditation précieux. “Je n’ai pas beaucoup changé. Je suis demeuré dans ma simplicité. Ce qui est différent, c’est que j’ai grandi et que j’ai changé mon regard sur les gens et sur la vie.” Celle-ci est aussi colorée que les bouquets et les rideaux ornant son salon : “Je me suis éloigné de la noirceur”, dit-il. Revenant sur sa décoration et son jardin, il ajoute : “Je m’occupe moi-même de tout cela. J’aime les choses bien rangées et bien présentées.” Il nous avait prévenu : “Dans la vie, tu n’as pas beaucoup de choix. Ce que tu choisis de faire, tu te dois de le faire bien ou tu ne le fais pas du tout. Mais c’est toi seul qui décides.”

Take a chance.
“Tino Rossi dit que la vie commence à 60 ans”, lance-t-il en riant, tandis que les meilleurs morceaux d’ABBA jouent en boucle sous le toit en tôle de la pièce. “J’aime bien leurs chansons pour ce qu’elles disent. Et puis, c’est de mon époque…” Dans quelques jours donc, il aura 60 ans. “Ne le dis pas ainsi. Dis plutôt 30+”, balance-t-il. Amateur de course à pied depuis l’enfance, après les compétitions à l’école et dans la région, il a parcouru les sentiers des montagnes avant de rejoindre les stades. Depuis, Karl Paul ne s’est pas arrêté de courir. Malgré un pas qui tend à ralentir, il accompagne toujours ses athlètes dans leurs séances d’entraînement six fois la semaine et ajoute des kilomètres à ses parcours. “Je ne suis pas le genre d’entraîneur à attendre qu’ils terminent, chronomètre en main. Je préfère les accompagner et être avec eux. Je peux mieux les suivre et cela tisse d’autres relations entre nous. Lorsque l’un d’eux remporte une course, je vis le moment encore mieux en sachant que nous avons été ensemble.”
En 1976, il choisit l’athlétisme en voyant les Cubains battre les Américains aux Jeux Olympiques. La famille de cet enfant de Ste-Croix a été soufflée vers les espaces encore déserts et sauvages de La Cure après la destruction de sa maison par le cyclone Carol. Alors que tout recommençait, il a voulu une autre destinée que le défaitisme de la pauvreté et de l’exclusion. “Si les Cubains avaient réalisé une telle performance alors que le Cuba n’était qu’un petit pays communiste, je m’étais dit qu’à Maurice, nous pourrions faire aussi bien. En même temps, je voulais faire quelque chose de ma vie.” Le médecin lui avait aussi recommandé le sport pour vaincre ses problèmes de bronches. “Si je suis toujours en vie et que je suis en forme, c’est grâce au sport.”

Flying Karl.
Accrochée au mur de son salon, une photo laminée de lui en pleine action dans une des nombreuses épreuves de 110 mètres haies où il s’est si souvent démarqué. “Cette discipline est très compliquée. Il y a beaucoup de techniques à maîtriser et le moindre faux pas ne pardonne pas. J’ai toujours aimé les haies, c’est une course qui est élégante. J’ai choisi de me spécialiser pour le 110 mètres haies sans savoir que je débutais par le plus compliqué. Une fois que ce fut fait, j’étais en mesure de m’attaquer aux autres disciplines d’athlétisme, du 100 mètres au marathon.”
Au dos de la photo, une multitude de signatures et de mots écrits par ceux qu’il a accompagnés. “Ils m’ont offert cela pour me remercier. Ils m’ont aussi demandé d’accrocher mes médailles dans le salon pour leur montrer ce que j’avais réalisé pour que je sois un exemple pour eux.” Des médailles gagnées dans de grandes compétitions et dans plusieurs pays. Mais le recordman préfère rester évasif sur son palmarès. Médailles et voyages n’ont été que des épisodes qui ont construit un ensemble : “Ce sont souvent les coulisses qui comptent le plus.”
C’est pour que d’autres aient aussi leurs propres histoires que Karl Paul court toujours. “Je n’entraîne pas ces jeunes pour qu’ils deviennent des champions. Je le fais pour qu’ils réussissent leur vie. Ma plus grande joie est de les revoir et de les entendre dire qu’ils ont un bon travail, une famille. Cela vaut bien plus que les médailles et les titres.” Certains sont devenus enseignants, d’autres policiers ou travailleurs manuels professionnels. Il y a ceux qui continuent à courir, ceux qui reviennent occasionnellement et les autres qui ont décroché. “D’autres ont dévié et font autre chose, comme du trafic de drogue. Ils n’ont pas écouté et ont fait leur choix. Cela me rend triste, je me sens coupable de n’avoir pas réussi. Je ne sais jamais si l’échec est pour moi ou pour eux.”

Courir et vivre.
Cette approche, il la doit à ceux qui l’ont accompagné et dont il a aimé l’exemple. Il cite plusieurs fois Vivian Gungaram, Ron Davis, Michael Glover, Jacques Dudal et quelques autres noms associés à l’épanouissement de l’athlétisme mauricien. C’était à l’époque où son nom était inscrit aux côtés d’amis qu’il avait rencontrés dans les stades : Sandra Govinden, Patricia Serret, Judex Lefou, Peter Driver, Maxwell Carver, Christian Boda. Ses entraîneurs lui ont donné sa chance de se prouver et de progresser, mais ils lui ont également inculqué la rigueur et la discipline. Raison pour laquelle il considère les séances d’entraînement comme un apprentissage à la vie.
Parfois, ce sont des parents qui viennent le trouver pour qu’il s’occupe de leurs enfants, filles ou garçons. Davantage pour qu’ils aient un encadrement discipliné. “Souvent, ces enfants ont des histoires personnelles difficiles. Pour certains, le sport est la seule issue possible. Je les observe, je comprends que les choses ne sont pas faciles pour eux. Je fais de mon mieux pour les accompagner. J’accueille tous ceux qui ont la volonté de s’en sortir, même s’ils sont considérés comme des cas désespérés. Je ne juge pas sur l’apparence ou les préjugés.”
Malgré l’air détaché qu’il peut afficher, le coach prend le temps d’observer chacun de ses protégés afin de transformer leurs faiblesses en atouts. Il pousse les siens dans les différentes épreuves de l’athlétisme afin de laisser s’exprimer et se développer les aptitudes. Il y a ceux qui seront à l’aise dans les courses de vitesse, d’autres qui iront loin et vite dans les épreuves de distance. Au fil des générations, des potentiels se sont toujours exprimés dans ses équipes, où il tient à garder solides les relations. En sus de briller dans les compétitions locales, les siens ont aussi représenté le pays dans plusieurs championnats, dont les Jeux Olympiques. Annabelle Lascar, Mary Jane Vincent et Stéphanie Guillaume sont parmi les quelques noms qu’il laisse échapper, sans en faire des exemples uniques.

Le rêve d’Adrien.
Un autre nom est gravé dans sa mémoire : Adrien Lamy. Les larmes aux yeux, la voix cassée, Karl Paul se souvient du moment où la mère de ce dernier lui a demandé de s’occuper de son fils. L’enfant n’a alors que 13 ans; le coach est réticent. Mais il accepte et lui offre des chaussures de seconde main et un sac pour qu’il commence l’entraînement. “Il avait du potentiel. C’était un bon enfant que j’aimais bien. Il aurait pu devenir champion.” Le petit avait disparu et était revenu quelque temps après, en disant à son coach qu’il irait jusqu’aux Jeux Olympiques. Pris d’un malaise en mai, l’adolescent décède lors d’une séance d’entraînement avec ses autres camarades et son frère dans les champs de cannes à Moka. Cet incident dramatique a profondément marqué l’entraîneur, qui s’est posé des questions pour la suite. Le doute s’est enraciné, jusqu’à cet appel de la mère d’Adrien, un matin : “Elle m’a dit qu’il fallait que je continue, me rappelant le rêve de son fils de devenir champion. Il n’y avait pas la moindre trace de colère ou de reproche dans sa voix. Dans toute ma carrière, je n’ai jamais reçu un encouragement aussi fort.”

La ligne d’arrivée n’arrivera jamais.
Karl Paul rit de nouveau. Quand on le voit prendre l’autobus chaque jour ou se faire prendre en stop pour se rendre à Réduit ou à Flic en Flac, certains s’interrogent. Mais dans sa petite maison, l’homme est heureux : “Ils pensent que j’aurais dû être plus loin matériellement. J’aurais effectivement pu avoir fait un autre métier et gagner beaucoup d’argent en me dépensant moins physiquement. Mais je ne suis pas devenu entraîneur par obligation. Je sentais qu’il me fallait avoir une contribution dans la vie et offrir à d’autres les occasions que j’avais eues.” Il précise, dans un grand éclat de rire : “Je n’ai pas besoin de beaucoup d’argent pour vivre bien. L’argent ne fait pas ta richesse. Tu es riche de ce que tu fais pour les autres.”
Il aura 60 ans le 22 août. Karl Paul demeure un lion indomptable, fier et orgueilleux de son intransigeance. “Si je me réfère à l’astrologie, Barack Obama, Usain Bolt et Roger Federer sont aussi des Lions. Sans doute sommes-nous appelés à devenir de bons exemples pour les autres. J’ai aussi mes défauts, je ne prétends pas être parfait. Mais je fais de mon mieux pour indiquer la voie à ceux qui viennent.” Il précise ne pas être seul à partager ces valeurs : Franky Lebon Hervé Seerungun sont parmi les coaches qu’il cite en exemple.
La course est loin d’être terminée pour Karl Paul : “Je n’ai finalement jamais vu la ligne d’arrivée. Je continue à courir et à tenter de nouvelles expériences. Il me reste encore à essayer le trail et à découvrir d’autres choses.”