ANCIEN DIRECTEUR DES ARCHIVES NATIONALES DE MAURICE: En hommage à Gheeandut (Sonah) Suneechur (1944-2017)

Le vendredi 28 juillet, mon ancien collègue et ami avait rendez-vous avec la Faucheuse, quelques heures à peine avant que quelqu’un d’autre qui n’était point étranger aux Archives : l’historien Benjamin Moutou, le rejoignît dans l’au-delà. Quelle coïncidence ! Ce départ brutal fut un véritable choc pour la famille et ceux qui l’ont connu. Je n’ai appris la triste nouvelle qu’un mois plus tard lors d’une conversation téléphonique avec un collègue chercheur. J’ai immédiatement contacté les proches du défunt pour leur offrir mes condoléances avec du retard.
Le professionnel
Gheeandut Suneechur était affable et humble. Diplômé de littérature anglaise et de gestion, il fut nommé directeur adjoint au Département des Archives en 1980 après avoir occupé les fonctions d’‘Administrative Officer’ au DWC. Il reçut ensuite une formation en ‘records management’ à New Delhi et devint directeur des Archives nationales en 2004. Il demeura à ce poste jusqu’au 10 novembre 2006. Il fut réemployé sous contrat du 15 février 2012 au 14 février 2013, en attendant qu’une nouvelle génération prenne la relève. Il s’attela courageusement à relever les nouveaux défis posés par l’infrastructure, la conservation des fonds documentaires et la sollicitation accrue de son personnel restreint par un public élargi : institutions, chercheurs, étudiants, amateurs de généalogie recherchant conseils en la matière et résultats ponctuels. Il faut lui faire crédit – avec l’aide de ses collègues actuels et anciens – de la refonte en 1999 de la législation régissant les Archives, le National Archives Act no. 22. Il assura aussi l’enseignement théorique et pratique d’un module en archivistique aux aspirants bibliothécaires/documentalistes. Il fut à la base de nombreuses initiatives telles la mise en place en 2001 d’un procédé  sophistiqué de restauration de documents avec le concours du gouvernement chinois ; l’aménagement  en 2002 de l’unité de reprographie pourvue d’une imprimante de plans, d’une liseuse de microfilm et d’une photocopieuse ; le démarrage en 2005 sous l’égide du US Ambassador’s Cultural  Preservation Fund d’un département consacré à recueillir les archives orales : témoignages audiovisuels autour du cyclone Carol… Le personnel bénéficia ainsi des stages de formation à l’étranger dans le cadre des rencontres annuelles du Conseil international des archives et d’autres programmes de coopération bilatérale. Il prôna l’ouverture et fit appel aux anciens et aux amis des archives pour une gestion démocratique de nos précieux fonds documentaires. Et cela, malgré les dotations maigrelettes relatives qui ont toujours caractérisé ce Département. Jusqu'à tout récemment il prodiguait généreusement son expertise à la nouvelle génération de gestionnaires faisant appel à lui. Il leur rappelait le sacro-saint principe de provenance qui est à la base de la conservation documentaire. Une mise en garde salutaire face à la tentation de démembrer des collections soigneusement réunies, gérées et conservées pendant longtemps.       

L’homme et l’ami

Débonnaire, avenant et respectueux d’autrui, Suneechur, Sonah pour les intimes, savait écouter et agir en conséquence. Il avait aussi le sens de l’amitié. Mon bureau se trouvait à côté du sien pendant une dizaine d’années et nous partagions souvent à toute vitesse une mine bouillie succulente chez les restaurateurs des alentours dans le Complexe de la Banque de Développement à Coromandel. Nous parlions souvent de littérature, mais aussi de tout et de rien. Je l’ai vu pour la dernière fois lors d’une réunion aux Archives en 2015. Depuis que j’ai appris la nouvelle, je ne peux m’empêcher de penser à la profonde amitié que nous avons entretenue. Celle que Michel de Montaigne (1533-1592) a immortalisée dans son essai ‘De l’Amitié’ (Livre 1, ch.  28) : « acheminant ainsi cette amitié que nous avons nourrie, tant que Dieu a voulue, entre nous, si entière et si parfaite que certainement il ne s’en lit guerre de pareilles, et, entre nos hommes, il ne s’en voit aucune trace en usage. Il faut tant de rencontres à la bastir, que c’est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siècles. » (1) Il perdit en effet son généreux ami érudit Étienne de La Boétie, magistrat à Bordeaux et disparu prématurément en 1563.
Au revoir, mon ami ; merci pour cette belle leçon de vie !
Réf.
(1) Pierre Villey, ‘Les Essais de Michel de Montaigne’ (Paris : Presses universitaires de France, 1965), p. 184. Rééditée sous la direction et avec une préface de V.-L. Saulnier

NB: Nos remerciements vont au Service des Archives nationales et à la famille Suneechur