ANDRÉ THIEN AH KOON, MAIRE DU TAMPON : « Maurice et La Réunion peuvent jouer un rôle “win-win” dans le développement du sud de l’OI »

André Thien Ah Koon, un vétéran de la politique réunionnaise, et actuellement maire du Tampon, était à Maurice durant le week-end à l’invitation du PMSD afin de participer à une conférence sur la politique et le leadership à la municipalité de Port-Louis. Son intervention, consacrée à son expérience personnelle en politique, a retenu l’attention de tous ceux présents. Dans un entretien accordé au Mauricien, il dit constater que Maurice a pris de l’avance sur La Réunion sur le plan économique. Il considère que Maurice peut développer une coopération « gagnant-gagnant » pour le développement de la zone sud de l’océan Indien.

Vous faites partie des figures politiques réunionnaises très connues à Maurice. Qu’est-ce qui caractérise votre action et votre longévité politique ?
C’est le fait que je sois citoyen français d’origine chinoise. Ensuite, je n’ai jamais adhéré à un parti politique. Je suis resté au centre pour survivre dans un contexte politique difficile. J’ai dû travailler, organiser et assurer par moi-même ma survivance.
Je me suis lancé dans le combat politique en 1970. J’ai été amené à me battre contre les oppositions et les majorités. Il m’est arrivé d’avoir une douzaine de candidats contre moi, mais je les ai battus à chaque fois. Cela fait plus de 20 fois que j’ai été élu par le suffrage direct universel en tant que conseiller régional, conseiller général, maire et député de la France. J’ai été à deux reprises en mission parlementaire pour la France pour le rapprochement de l’amitié entre la France et la Chine et entre la France et Madagascar. J’ai refusé deux fois d’être ministre parce que j’estimais que je devais faire une carrière en tant que maire et en tant que représentant de La Réunion pour défendre mon pays. Ma survivance est due à une organisation interne dans mon environnement politique et aussi à la fidélité que j’ai maintenue à notre population.

Vous êtes donc un politicien indépendant ?
Je suis centriste et indépendant. J’ai de bonnes relations avec beaucoup de leaders de gauche ou de droite en France. Par exemple, je me souviens avec beaucoup d’émotion que Michel Rocard m’a rendu visite, avant de mourir, après de nombreuses années. Je ne savais pas qu’il était gravement malade. Il avait rencontré également Paul Vergès. Il a dû choisir entre deux têtes pensantes qui lui convenaient. J’ai été collaborateur pour La Réunion du président Jacques Chirac. Jusqu’à maintenant, nous sommes encore ensemble et il sait qu’il peut compter sur moi. Je pense à lui en ces moments difficiles pour sa santé. Je suis attristé de ce qui lui arrive, d’autant qu’il compte beaucoup d’amis à La Réunion.

Quelle idée vous êtes-vous toujours faite de La Réunion ?
C’est d’abord le respect de l’identité réunionnaise au sein de la République française. La Réunion est un département français depuis 1946. Pour arriver à une égalité sociale et de traitement au même titre que les Français, cela a pris 50 ans. Cela a été mon grand combat. Celui qui nous a aidés à faire le plus grand pas a été Michel Rocard et celui qui a clos le contentieux entre La Réunion et le pouvoir central a été Jacques Chirac.

Pensez-vous que La Réunion, malgré son identité française, s’intègre bien dans la région de l’océan Indien ?
Je pense qu’il y a de grandes différences d’analyses. Malgré les milliards investis à La Réunion, par l’État français ou par l’Europe, on constate que nous ne décollons pas sur le plan économique et touristique. Nous sommes peut-être moins bons élève que Maurice. À l’heure d’aujourd’hui, l’identité d’un territoire qui a pour vocation de représenter la France et l’Europe dans l’océan Indien, connaît quelques difficultés. Les accords européens conclus par la France en 2010 dans le dos des élus réunionnais, en vue de mettre en place des accords de partenariat économique qui nous imposent l’ouverture de l’intégralité de nos frontières à partir de 2022, posent des problèmes graves. Cela peut provoquer la délocalisation des entreprises et favoriser la perte de nos acquis industriels. La question se pose de savoir quel sera notre sort demain. Si tel était le cas, il faudrait prendre des mesures rapidement et ne pas cacher la vérité aux Réunionnais. S’il y a un sursaut français, nous resterons une enclave française dans l’océan Indien au plan économique et social, ainsi qu’au plan des échanges. Il y a nécessité de clarifier la politique que veulent mener la France et l’Europe. La politique européenne est contestée en France, ce qui entraîne une montée de la droite. Si la politique européenne n’est pas bonne, il faudrait la changer, sinon ce sera l’éclatement de l’Europe.

Lors de votre exposé à la municipalité de Port-Louis samedi dernier, vous avez présenté Maurice comme un Boeing et La Réunion comme un ATR 72. Est-ce pour faire plaisir aux Mauriciens ?
Vous savez, à l’époque, à La Réunion, on voyait Maurice comme un pays très pauvre. Aujourd’hui, lorsque les Réunionnais viennent en vacances à Maurice, et ils sont plus de 100 000, ils constatent qu’en 15 ans Maurice a fait des bonds énormes. Son équipement et ses infrastructures, à mon avis, dépassent aujourd’hui La Réunion. Faire croire que La Réunion est au-dessus de Maurice serait un manque de courage. Les Mauriciens ont avancé plus vite que nous. Je pense toutefois qu’au plan social, des droits de nos enfants et nos jeunes, ainsi que dans le domaine culturel, nous avons des valeurs importantes. Nous sommes les représentants d’une civilisation dans la région. Par ailleurs, le territoire réunionnais touche les terres australes de l’Antarctique française. Je suis d’avis qu’on aurait dû les intégrer dans le territoire réunionnais. Cela aurait permis de changer la donne.
Et à ce moment, une stratégie d’ensemble de coopération entre Maurice et La Réunion permettrait aux deux parties de jouer un rôle de “gagnant-gagnant”, et nécessaire au développement de la zone sud de l’océan Indien.

Un jumelage entre la commune du Tampon et une région urbaine mauricienne est-il envisagé ?
Nous n’avons pas encore évoqué ce projet. Le Tampon est une commune très riche en termes culturels et en potentiel touristique. Nous disposons d’un budget annuel de 300 M d’euros. Nos connaissances et expertises peuvent faire avancer beaucoup de choses. Le tampon est une ville culturelle qui organise les plus grandes manifestations à but touristique dans l’île et qui rassemble les Réunionnais. Nous avons des volcans et de grands canyons avec des possibilités exceptionnelles pour l’organisation de visites touristiques. Nos sites sont les meilleurs du monde et nous sommes classés au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco. Nous avons un parc national immense et des volcans extraordinaires. Il faut travailler ensemble pour que La Réunion soit plus accessible aux Mauriciens et aux touristes internationaux.

Vous quittez Maurice avec quelle impression ?
Je suis venu dans votre pays pour couper le courant électrique difficile et les pressions que les élus subissent. Maurice, au plan touristique et culturel, est un pays extraordinaire. Vous avez su garder les acquis traditionnels et culturels. La survivance des valeurs ancestrales est un des outils qui contribuent au rassemblement du peuple mauricien. J’ai une pensée spéciale pour sir Gaëtan Duval, qui était un homme politique fidèle et très attachant, que j’ai eu la chance de connaître. Je constate que son fils, Xavier-Luc, partage ces mêmes valeurs. J’ai aussi une pensée pour le Premier ministre, sir Anerood Jugnauth, et son épouse, Sarojini, qui ont effectué des visites officielles à La Réunion à plusieurs reprises et qui ont beaucoup fait pour la promotion de l’amitié entre Maurice et La Réunion.