ANDREÏ MAKINE, écrivain et académicien : « La diabolisation immédiate est une grande indigence de la pensée occidentale aujourd'hui »

L'écrivain français d'origine sibérienne Andreï Makine a fait hier son entrée officielle à l'Académie française. Cette nouvelle responsabilité consacre une œuvre impressionnante, souvent située en Europe, en Russie, aux confins de la Sibérie comme dans son dernier roman, L'Archipel d'une autre vie, parfois en Afrique. Souvent, il y dénonce les guerres et ne cesse de revendiquer la voie de la paix. Grâce à l'appui de Myriam Senghor, ce grand styliste de la langue française a accepté de nous accorder cet entretien début novembre à Paris. Il nous a proposé un rendez-vous à la brasserie Wepler, place Clichy, et dans une discussion d'une heure à bâtons rompus, il nous a livré ses convictions, qui sont fortes, et sa vision du monde d'aujourd'hui, souvent sans appel.

Vous avez été élu en mars dernier à l'Académie française, qui fait ainsi de vous le plus jeune des immortels. Que représente pour vous cette nouvelle étape de votre vie littéraire ?
Devenir jeune à l'aube de ses 60 ans, c'est assez paradoxal… L'Académie a fait ses premières approches à partir de l'an 2000 quand ils m'ont donné la médaille de vermeil de la francophonie. J'étais très flatté et certains académiciens m'ont alors dit « votre place est parmi nous », toujours discrètement, jamais de manière agressive. J'ai compris à partir de ce moment que la démarche ne serait pas complètement déplacée. Hélène Carrère d'Encausse et Dominique Fernandez soutenaient cette idée et puis je connaissais déjà beaucoup d'académiciens, comme Amin Maalouf, Jean-Christophe Ruffin, etc. On parle souvent de l'institution pour son mystère et ses rituels mais jamais des hommes qui la composent. Regardez par exemple le philosophe français Jean-Luc Marion, qui est traduit en chinois ! C'est un véritable défi, surtout que le verbe « être » n'existe pas dans cette langue.

Pourriez-vous nous préciser les étapes qui ont conduit à votre élection ?
C'est très simple. On rédige une lettre de candidature et puis on écrit quelques lettres aux Académiciens pour leur annoncer la nouvelle. L'élection se fait en votre absence puis elle est suivie d'un petit cocktail. L'étape suivante est la réception sous la coupole, qui aura lieu le 15 décembre. Entre-temps, quelques visites ont lieu qui me font dire que, ne serait-ce que pour cela, il fallait le faire… J'ai rencontré par exemple René de Obaldia, qui est aussi membre du jury du Prix des cinq continents. Cet homme de 98 ans a une mémoire phénoménale et c'est un personnage époustouflant. Ses amis étaient des monuments, comme Luis Bunuel ou Witold Gombrowitz. Le grand professeur d'ophtalmologie Yves Poulichen m'a dit avoir soigné aussi bien des chefs d'États que des clochards. L'Académie se compose ainsi de vrais humanistes, de personnages extravagants, vraiment intéressants. Giscard d'Estaing est de ceux qui m'ont beaucoup touché. D'abord, il m'a décrit en 15 minutes tout le panorama géopolitique de l'Europe avec des mots très justement choisis. Il m'a parlé des guerres américaines, car il faut les nommer ainsi. Vous avez vu qu'après 15 ans de massacres, la Russie vient sauver la Syrie et, pourtant, elle qui est accusée, mais elle vaincra les jihadistes, c'est sûr. Giscard d'Estaing a une vision absolument claire là-dessus. Il m'a aussi parlé de sa guerre. Il s'est engagé très jeune, il a été blessé et ressent toujours sa blessure dans la jambe, ce qui change toujours un peu la perspective… quand on a été habitué par les médias à cette espèce de grand politicien aristocrate…

Quelles sont, selon vous, les qualités qui ont convaincu les Académiciens de vous faire entrer sous la coupole ?
Il faut avoir une œuvre conséquente, y compris scientifique. Il y a des sociologues, des historiens, etc. La visibilité médiatique n'est pas un critère puisque moi-même je fuis les journalistes.

Que signifie pour vous le fait d'occuper le siège de l'écrivaine algérienne Assia Djebar ?
J'ai lu tous ses livres. Même si je ne suis pas toujours d'accord avec elle, c'est une femme d'engagement et j'aime les gens qui, comme elle, expriment clairement leurs idées, qui ne se cachent pas derrière leur petit doigt. Avec Djebar, on a toujours su avec qui on parlait, tant mieux !

En tant que plus jeune immortel et héritier de la grande tradition littéraire russe, quelles valeurs et quelles idées souhaitez-vous défendre auprès de vos pairs et du monde littéraire ?
L'Académie n'est pas une tribune, mais je peux faire passer des choses à travers mes romans. On va travailler sur le dictionnaire, ce qui est déjà énorme. En rencontrant les journalistes, je vais certainement leur parler de mes confrères et montrer que tout ne se réduit pas au statut de cette institution quadri-séculaire. L'idée par exemple de cette imposture terrible qui a déjà coûté la vie à des millions de personnes au Maghreb, en Libye, en Syrie, est un scandale qui dure depuis trop longtemps, et que je vais marteler… Vous avez la même chose en Ukraine quand vous avez des membres de la CIA à tous les étages du pouvoir, et on prétend que ce sont les Ukrainiens qui se sont soulevés comme un seul homme pour aller se jeter dans les bras de l'Otan ! Cette emprise américaine sur le monde doit absolument être dénoncée car elle est extrêmement dangereuse. Vous avez vu à quoi mènent leurs élections. Ces deux personnages tant décriés en deviennent tragicomiques. Dans un sondage qui proposait de choisir entre Trump, Clinton et Poutine, les gens avaient choisi Poutine. C'est surréaliste, mais il parle de la paix.

Vous montrez bien cette distance indifférente, cette absence de sensibilité des dirigeants qui viennent d'ordonner des bombardements, dans Requiem pour l'Est notamment…
L'idée de la paix est vraiment fondamentale car le monde est tellement fragile, avec la pollution notamment. Même vous, à Maurice, vous devez en souffrir. Mon ami mauricien m'a dit qu'il ne reconnaissait pas son pays. Est-ce que les boues rouges de la Somalie, cette immense poubelle nucléaire sont arrivées jusqu'à vos côtes ? Encore un scandale effarant, les Occidentaux qui jettent ces boues sur les côtes somaliennes. Madagascar est une tragédie à ciel ouvert. Au lieu de bombarder la Syrie, l'Irak et la Libye, il faut investir ce même argent dans des programmes de développement et d'investissement à Madagascar. Mais qui le dira ?

À vos débuts en France, vous avez dû ruser pour faire accepter vos textes en faisant accroire qu'il s'agissait de traductions du russe alors que vous écriviez directement en français, ou en prenant un autre nom, tout cela jusqu'à l'extraordinaire révélation du Testament français, en 1995. Estimez-vous que le monde littéraire français manque d'ouverture à l'égard des voix venues d'ailleurs ?
Je ne dirais pas cela. J'ai utilisé un pseudonyme, ce qui est assez banal. Et puis, voyez-vous, je parle avec un accent, alors les gens croient que j'écris aussi avec cet accent. Il y avait pas mal de préventions de ce type face à un écrivain russe. Pour un Maghrébin, il est naturel d'écrire en français, pour un Russe pas du tout. Tous les éditeurs ouvrent leur maison au monde francophone, ça devient une mode et je me méfie des modes. Ce qui piège la situation est cette bulle parisianiste, avec la vogue de l'autofiction. Or il faut être très parisien pour comprendre de quoi il s'agit car toutes les références y sont réduites à ce microcosme.

Le Nobel de littérature à Svetlana Alexievitch l'an dernier, votre entrée à l'Académie cette année, deux expositions en ce moment à Paris qui concernent l'art et les collectionneurs russes* : les penseurs et les créateurs russes n'apportent-ils pas un renouveau dans la vision du monde, peut-être plus profond et nuancé que les dissidents à une autre époque ?
Les dissidents de l'Est pouvaient être nuancés aussi. Ils n'étaient pas si manichéens et tapaient aussi sur l'Occident. Mais que vouliez-vous que Chalamov dise à la sortie du camp ? Il y avait passé tellement de temps, il ne parlait que de cela. Ma position est différente. Plusieurs millions d'hommes et de femmes ont été internés dans les camps, mais il y a eu aussi 200 millions qui n'y étaient pas et qui ont côtoyé cet univers carcéral. Dans mon dernier livre, L'archipel d'une autre vie, je parle de ces gens qui traquent un évadé du goulag. Il ne faut pas les oublier aussi. Quand Alexievitch parle de la fin de l'homme rouge, n'oublions pas qu'on n'était pas tous rouges, on était aussi roses, parfois écarlates, etc. L'homme rouge avec le couteau entre les dents est plutôt une vision occidentale.

Mais n'y a-t-il pas un renouveau ou un regain d'intérêt pour les penseurs qui viennent de l'Est ?
Pour l'Est, qu'ils soient là-bas ou ici, il y a une grande distorsion idéologique avec cette espèce de mantra qu'on entend d'une télévision à l'autre, de Poutine présenté comme un diable. L'image est détestable. J'ai lu dans Le Monde que Gary Kasparov a dit à propos de Poutine que le diable était revenu à Moscou. Mais y a-t-il un début de pensée dans ces paroles ? Surtout qu'il prive ainsi les intellectuels, moi entre autres, de critiquer Poutine ! Le diable, ça ne se critique pas, puisque c'est le mal absolu, on ne peut pas le disséquer, dire les tenants et les aboutissants de la doctrine, tout ce qui représente le travail d'un intellectuel. C'est beaucoup plus simple comme pour Le Pen et d'autres de dire que c'est un fasciste. La diabolisation immédiate est une grande indigence de la pensée occidentale aujourd'hui. C'est effectivement plus facile à dire en trois minutes de télé. Et la France le paie durement avec les attentats et l'islamisme.

Peut-on parler aujourd'hui d'une tradition russe francophone ?
Les journées russes de Paris vont avoir lieu en février pour réunir les littérateurs, romanciers, penseurs, etc. Ce n'est pas pro-moscovite ou autre, ces gens échangent sur leurs livres, les dernières tendances de la pensée. Hélas, le gouvernement français actuel est outrancièrement anti-russe. Poutine voulait venir inaugurer cette magnifique église russe au Quai Branly et on lui a refusé la visite officielle. Avec cette grande présomption occidentale aujourd'hui, ils oublient que l'autre monde existe, que la Chine existe, que l'Afrique existe, que l'Inde existe. Le monde est beaucoup plus complexe que la pax americana veut le faire croire.

Quels seraient les piliers de cette tradition russe francophone ?
C'est une tradition très ancienne. Je ne vais pas remonter jusqu'à Henri Ier au XIe siècle, Anne de France au XVe siècle. Les échanges culturels étaient toujours soutenus, Pierre Le Grand s'intéressait beaucoup à la culture française. Je crois beaucoup aux contacts personnels. Quand on voit par exemple Flaubert et Tourgueniev, Pouchkine et Mérimée, Romain Rolland et Gorky, des couples de créateurs se formaient et dépassaient tous les clivages politiques et autres. On dit toujours que les Russes ne savent même pas faire des casseroles qui marchent mais on passe sous silence les astronautes français qui partent dans l'espace avec les Russes.

Vous avez réhabilité le lieutenant Schreiber dans un de vos textes récents.
Oui, et j'espère qu'il viendra à l'Académie le 15 décembre. C'est une personne incroyable.

Vous montrez souvent les coulisses de l'histoire en valorisant des personnages ordinaires confrontés à des situations qu'ils ne peuvent juguler. Dans ce livre, vous dites attester de l'époque, dire les vérités de l'histoire grâce à ces personnages.
Quand on pense à la Seconde Guerre mondiale, de qui parle-t-on ? Staline, Roosevelt, les grands intellectuels du moment… Très bien, c'est de l'histoire, mais ce petit troufion français serait complètement oublié. Schreiber parle à un moment d'un petit tankiste. Si je n'avais pas publié ce livre, son nom aurait complètement disparu. À 18 ans, pas encore marié, il a été tué lors de la prise de Toulon. Un obus, son char brûle et il meurt. Ça paraît insignifiant mais dire que les jeunes d'aujourd'hui se laissent embrigader par des idéologies néfastes et agressent toute une kyrielle d'enseignants ! Pourquoi ne pas leur parler de ce jeune tankiste de 18 ans qui est parti volontairement et bénévolement dans cette bataille ? Pourquoi préfère-t-on leur parler de ces footballeurs ridicules qui jouent mal et qui sont pourris par l'argent ? Il faut proposer des contre-exemples à cela.

Beaucoup de vos romans se situent en Russie et en Europe. Qu'est-ce qui vous a amené à situer certains d'entre eux en Afrique ?
J'ai connu la Corne africaine et l'Angola. Puisque vous parlez de ce lien entre la France et la Russie, j'ai envie maintenant de vous demander quelle est l'origine de notre grand poète national Pouchkine ? Camerounaise. Son grand-père était Camerounais et, d'ailleurs, ses origines sont discutées par les Éthiopiens. C'était un noir qu'on appelait arabe. Pierre Le Grand a adopté cet orphelin africain, son grand-père était devenu général dans l'armée russe et sa descendance est la famille de Pouchkine.
La Russie a beaucoup fait pour l'Afrique. Après la colonisation absolument détestable et barbare, il fallait imposer un mode de vie qui permette aux Africains et aux Arabes de se gouverner eux-mêmes. C'est d'ailleurs un rêve russe aujourd'hui que de laisser les Arabes gouverner tout seuls. Ces peuples sont beaucoup plus anciens que les Européens. Ils avaient déjà toute une civilisation quand les Européens en étaient encore bien loin. Bachar al-Assad n'est pas quelqu'un de fréquentable, d'accord, mais il a fréquenté l'Élysée, il a été reçu au défilé du 14 juillet, quelques années avant qu'il devienne un monstre, le mal absolu. Il faut laisser les Syriens se débrouiller et ils diront eux-mêmes quand ils ne voudront plus de lui.

Votre narrateur, dans Requiem pour l'Est, dénonce l'horreur des guerres que l'Occident provoque dans les pays africains. Quelle voie votre littérature entend-elle indiquer pour arrêter ça ?
Je n'ai pas encore terminé mon parcours terrestre qu'on me dit que nous serons bientôt huit milliards... Huit milliards ! À l'école, on nous disait trois milliards… Ça a presque triplé. Notre barque terrestre est très fragile. Quand on aura compris cette fragilité de la nature, des équilibres, peut-être qu'il y aura un changement global dans l'attitude des gens. Je pense qu'il faut une prise de conscience de la fragilité du monde. Quand on commence à me parler des défauts de la démocratie russe et des bienfaits de la démocratie occidentale, j'ai envie de sourire. Pouvez-vous me dire ce qu'est le chiffre 75 000 en France ? Le nombre de femmes violées chaque année. Seulement 10% d'entre elles dénoncent leur bourreau. Souvent, elles ne parlent pas parce qu'elles ont été tuées. Tout cela se passe dans une société démocratique, soi-disant égalitaire. En venant vous voir ici, j'ai dû enjamber deux, trois, quatre, cinq clochards, sales, malades, qui demandaient l'aumône, dans un pays fortuné quand même, ne serait-ce que par rapport à des pays comme Maurice et Madagascar. On sent une tension permanente et tangible. D'où l'importance du rôle des journalistes : ne mentez pas ! Alep Ouest compte un million et demi de morts sous les bombes jihadistes, mais on parle d'Alep Est parce qu'il y a les Russes. Pendant cinq ans, ils ont laissé crever les habitants de Palmyre et laissé détruire ce site comme si, avec leurs bombes, ils ne pouvaient pas arrêter les jihadistes !

Pourriez-vous nous parler de L'Amour humain, qui se déroule aussi en Afrique ?
C'est beaucoup plus concret et proche de mon parcours. Le personnage est un ami angolais qui n'est plus de ce monde. L'Angola aurait pu devenir un paradis, mais les hommes en ont fait un enfer. Vous avez tout là-bas : la mer, avec des eaux très poissonneuses, tous ces gisements de métaux et matières premières, toute une palette de climats, un grand fleuve. Cela aurait pu être un paradis multiethnique. En passant, on oublie trop souvent que ce qu'on appelle « les Russes » regroupe une centaine de peuples différents. On oublie aussi que la Russie est le plus grand état musulman d'Europe. La plus grande mosquée a été construite à Moscou. En Sibérie, j'ai grandi avec, autour de moi, des Tatares, des Azerbaïdjanais. Ils n'étaient pas tous croyants parce que c'était pratiquement interdit, mais tous ces peuples étaient bien là. L'Angola aurait pu être cet exemple de métissage, les Portugais se mélangeaient d'ailleurs beaucoup plus facilement avec les peuples d'Afrique. Mais ça ne doit pas être un diktat. Les enfants métissés ne sont pas plus heureux que les enfants noirs ou blancs.

Votre dernier livre, L'Archipel d'une autre vie, vient-il délivrer un message d'espoir pour dire qu'il existe une autre voie possible que l'oppression et la guerre ?
Il y a ou bien cette autre voie, ou bien le mur ! Les Américains parlent de la possibilité d'une troisième guerre mondiale. La Russie n'a pas envahi l'Amérique que je sache. Qu'est-ce que les Américains font à quelques milliers de kilomètres de ses frontières. Ensuite, pourquoi bombardent-ils la Syrie, l'Afghanistan ? C'est la violation flagrante du droit international. Et pourquoi pas Maurice alors ? Ou bien il y aura ces guerres à répétition, qui peuvent déboucher sur la troisième guerre mondiale, ou bien nous aurons une catastrophe écologique, qui pointe déjà son nez avec le réchauffement climatique, et les îles comme Maurice ont du souci à se faire. Combien de réfugiés climatiques en Australie déjà ?

Le linguiste Claude Hagège déclare volontiers que le russe est la plus belle langue du monde. Dans Le testament français, Charlotte évoque la richesse des images plus précises et mieux rendues en russe qu'en français dans une traduction de Baudelaire. Pourriez-vous nous donner des exemples de la façon dont votre culture russe enrichit votre expression en français ?
Cette qualité dépend du talent du traducteur, et non pas de la langue. Ce traducteur de Baudelaire était un génie poétique, c'est tout. La langue est très riche mais nous en réduisons l'emploi. Voyez comment parlent nos politiciens et même les journalistes ! La télévision aussi. Quand on vous demande en une minute vingt de parler d'un roman de 300 pages, la messe est dite !

L'un des buts de la francophonie pourrait être le soutien aux langues vernaculaires, aux petites langues, ce que les Russes ont toujours fait sur leurs territoires. Ils ont créé des centaines d'alphabets et d'écritures pour des langues rares en Union soviétique. Leur grammaire n'était pas codifiée, écrite. Ils ont tout fait pour que ces peuples aient une littérature. Parce que dès qu'on a une langue écrite, une tradition épique, une littérature commune, on se sent un peuple, une nation. Pourquoi n'écrirait-on pas en créole ? Sur ce plan, ils ont fait le contraire des Américains, qui parquaient les Indiens d'Amérique avec ce mode de vie absolument indigne.

Vous avez été membre du jury du Prix des cinq continents de 2001 à 2007. Quels sont les écrivains qui vous ont le plus marqué ?
Il ne faut pas que les littératures francophones deviennent une mode. Pourquoi un Africain qui écrit en français ne pourrait pas être considéré comme un écrivain français ? Pourquoi faut-il le mettre dans un petit ghetto ? Il existe une sorte d'appréhension : « Oui, c'est un écrivain français, mais ce n'est pas vraiment tout à fait du français parce qu'il est Africain ». Alors que les Africains francophones s'expriment très bien en français. On attend de lui des ragoûts de porcs-épics avec je ne sais quelle épice, et ils en viennent à folkloriser leur écriture. Mais qu'a à voir avec ça un enfant africain qui vit à Paris ? Qu'a-t-il d'africain ? La solution pour eux est de trouver un bon éditeur qui ne voit pas la couleur de leur peau. Il existe des œuvres que je n'ai pas réussi à imposer mais je ne vous en parlerai pas car je ne veux pas jeter une ombre sur celles qui ont été primées. Il faut éviter les extrêmes, la mode et le folklore ethnographique, et puis il faut aussi éviter les bulles parisianistes parce qu'elles sont surfaites, incompréhensibles et complètement décalées avec la réalité.

Comment définissez-vous votre écriture ?
Je laisse ce travail aux critiques et aux chercheurs. Il ne faut pas s'admirer. C'est un travail d'abnégation.

Le Testament français est un roman bouleversant, empli d'une grande tendresse. Vous avez une façon singulière de traiter la mémoire, le passé, comme quelque chose de profondément constructeur. Cet homme se construit, il sort différent de ce qu'il a été au début, et assume l'intégralité de son identité.
C'est la vie même, on arrive tel et on sort tel autre. La construction est dans tous mes livres. Mais les gens sont devenus très nombrilistes, narcissiques, avec le développement des réseaux sociaux, Facebook, etc. Or, je n'existe pas sans autrui. Moi, je crois que la littérature sert à se sortir de soi-même. Je n'existe pas sans autrui, et je le crée de façon unique.

* La collection Chtchoukine à la fondation Louis Vuitton, l'avant-garde russe à Beaubourg