Andrew Slome, General Manager de La Pirogue, est une figure incontournable dans l’hôtellerie mauricienne. Il vient de fêter ses 40 ans de service chez Sun Ltd. Le Mauricien l’a rencontré. Il revient sur les étapes marquantes de sa carrière, évoque également la performance actuelle de l’hôtel La Pirogue, le ralentissement dans le secteur touristique et donne son avis sur le phénomène Airbnb, qui prend de l’ampleur à Maurice et dans le monde.

Dans quelles circonstances êtes-vous arrivé à Maurice il y a 40 ans ?
Je suis arrivé à Maurice le 4 avril 1979 pour travailler pour la compagnie Southern Sun Hotels de Sol Kerzner. Je travaillais en Afrique du Sud, puis j’ai été transféré ici. À cette époque, il n’y avait pas beaucoup d’hôtels à Maurice; c’était vraiment les débuts du secteur touristique. J’étais jeune, j’avais 24 ans. J’ai été affecté au Saint Géran au poste d’Assistant F&B Manager. À l’époque il y avait 20 à 25 expatriés au Saint Géran. Nous devions aussi former les Mauriciens. L’île était bien moins développée et il n’y avait qu’une dizaine d’hôtels, dont le Chaland, le Trou-aux-Biches, le Morne Brabant, le Belle Mare Plage et le Touessrok. Le secteur touristique était différent, il n’y avait même pas de liens aériens. L’île était plus exotique et il y avait peu de routes. Les réservations se faisaient par télex car le fax n’existait pas. À l’époque le pays n’était desservi que par peu de vols et nous pouvions facilement planifier notre semaine ! Les hôtels étaient gérés à ce rythme.

Quel regard jetez-vous sur l’évolution du secteur en 40 ans ?
Il y a eu une forte augmentation du nombre d’arrivées. À cette époque il n’y avait que deux ou trois marchés principaux. Au fil des ans, Maurice a fait l’effort d’ouvrir de nouveaux marchés et le produit touristique a bien évolué. Avant, il n’y avait que l’Ile-aux-Cerfs, les terres de sept couleurs, le Jardin de Pamplemousses et Grand Bassin; aujourd’hui, il y a de multiples attractions, donc plus de choix pour les visiteurs. Le style de vacances a également évolué. Il évolue encore et il continuera d’évoluer.

Vous êtes resté longtemps à La Pirogue, qui est un peu votre deuxième maison. Quels sont les événements qui vous ont marqué à l’hôtel ?
C’est vrai que les hôtels que nous dirigeons peuvent être ainsi considérés car nous y passons beaucoup de temps. L’hôtellerie est un métier assez dur et il faut de la passion pour y travailler. Pour en revenir à La Pirogue, c’est la troisième fois que je gère l’établissement. Je l’ai fait durant quatorze ans au total et quinze ans pour le Sugar Beach. J’ai un attachement particulier avec ces hôtels. À La Pirogue en particulier le personnel est très ‘stable’ je dirais, ou plutôt fidèle. Je les considère comme des membres de ma famille.
À La Pirogue nous avons toujours veillé à respecter l’ADN de l’établissement, avec sa formule de bungalows individuels. Ce fut le cas à chaque rénovation, que ce soit celle de 2003 ou de 2016/17. Parmi les événements importants à l’hôtel, je citerais la Marlin World Cup. Pour cette compétition de pêche, nous avions des personnalités importantes comme David Hasselhoff, l’acteur principal de la série Baywatch ou encore Jack Charlton, acteur britannique qui jouait le rôle principal dans Jésus de Nazareth. Nous avions aussi accueilli Robert Powell. Je me souviens aussi de la visite du Prince Philip, Duc D’Edimbourg et du Prince Edward en 1992. Ils sont restés une semaine à l’hôtel, c’était un bon souvenir. Ils avaient un bon sens de l’humour. D’ailleurs, nous avions construit deux suites royales à l’occasion de leur visite.

Avec le ralentissement observé dans le secteur à l’heure actuelle, quelle est la situation pour La Pirogue ?
Nous réalisons un taux de remplissage moyen de 83% à 84% à l’année, juin étant généralement le mois le plus bas alors que la haute saison s’étend de mi-octobre à fin avril, dépendant des vacances de Pâques. Nous avons un des meilleurs taux de remplissage du pays. Je crois savoir que nous sommes dans le Top 10. Mais ce n’est pas uniquement le taux de remplissage qui est important de nos jours, la réputation est aussi un aspect majeur. Aujourd’hui, Trip Advisor a pris une importance extraordinaire. Le défi pour les hôteliers consiste à constamment maintenir leur réputation sur de telles plateformes. Actuellement, sur une liste de 190 établissements répertoriés à Maurice, nous sommes 14e.

Le secteur touristique connaît une phase difficile depuis quelque temps. L’environnement se dégrade,  les arrivées sont en baisse. Avec votre longue expérience,  pouvez-vous dire ce qui ne va pas réellement dans le secteur ?
Il y a des cycles, il peut aussi y avoir des modes. Cela s’est vu dans plusieurs régions du monde, dont au Moyen Orient et en Afrique du Nord. La clientèle change. Elle ne cherche pas que des plages. En outre, je dirais que si Maurice veut retrouver son prestige, il faut imaginer d’autres activités. À La Pirogue nous avons lancé un ‘marine research project’ avec la collaboration de l’université de Maurice. Il s’agit d’un projet visant à protéger le lagon et la plage ainsi qu’à construire un récif. Nous avons mis sur pied une pépinière avec des polypes de coraux.
Je pense aussi que le touriste moderne a envie d’un contact plus intime avec les Mauriciens. Il a envie de comprendre comment vit le Mauricien, connaître les différentes cultures. Nous devons évoluer dans ce sens, c’est ce qui captive les Millenials.

Les hôteliers craignent-ils de nouveaux modes d’hébergement comme Airbnb ?
Airbnb n’est pas un problème en soi. Le problème c’est que l’hôtellerie est bien structurée et disciplinée et nous avons des règlements à respecter. Airbnb a moins de règlements et bien moins de dépenses. Les hôteliers payent plusieurs taxes et nous faisons la promotion du pays. Que fait Airbnb pour promouvoir le pays ? Rien.

Faut-il stopper le phénomène comme on a stoppé Uber ?
Je ne dis pas cela. Par contre, il faut pouvoir contrôler Airbnb afin que nous travaillions sur un ‘level playing field’. C’est la même chose pour Uber. Tout le monde doit fonctionner sur un pied d’égalité. Airbnb remplit de la place sur les avions, donc nous devons pouvoir opérer sur un pied d’égalité. Si les hôteliers contribuent à la promotion du pays, Airbnb doit aussi le faire. Dans certains pays comme la France, ce type d’hébergement est réglementé. Je pense qu’il faut un minimum de contrôle.

L’hôtellerie souffre d’un manque de personnel qualifié. Est-ce le cas chez Sun, et comment faites-vous pour pallier ce problème ?
L’hôtellerie est un métier dur; on travaille la nuit et les jours fériés. On n’est pas le premier choix de carrière pour les jeunes Mauriciens, qui prefèrent aller travailler sur les bateaux de croisière. Sinon en interne, nous faisons beaucoup de formation. Nous avons aussi un programme avec de jeunes apprentis qui travaillent à l’hôtel. Nous avons aussi lancé le flexi-time et nous offrons 100 heures de formation par an à chaque employé.

Y a-t-il des choses que nous devons changer dans notre secteur touristique, dans nos opérations,  dans nos comportements ou notre ‘business model’ pour renverser la vapeur et devenir une destination plus attrayante ?

Il faut trouver des activités et des points d’intérêt pour le touriste. Je donne l’exemple de la Jamaïque qui est devenue une destination ‘musique’. Ibiza c’est pareil, elle est devenue une destination ‘remix music’.

Après 40 ans de bons et loyaux services avec Sun Ltd, quels sont vos projets pour les prochaines années ?
Je reste à La Pirogue encore quelque temps et peut-être qu’après je travaillerais sur des projets liés à la qualité.