Angkor aux multiples visages 

Tout nous fait signe, tout nous convie à la découverte des multiples visages d’une cité antique à travers le temps ! Une vérité sacrée perchée tout en haut d’une tour, au fond d’une forêt ou bien, une vérité plus cruelle, enfouie au cœur d’un peuple très fragilisé à l’image de ses sanctuaires en grès… Celui qui perçoit « Angkor » ne pourrait balayer d’un revers de la main l’« Angkar ». Les statues majestueuses et les motifs finement sculptés dans la pierre ne sauraient masquer le souvenir d’un douloureux passé. Ces pierres racontent l’histoire d’une civilisation millénaire cachée dans la jungle de l’Asie du Sud-est mis en lumière par des chercheurs et archéologues ; et, de façon plus subtile, elles dévoilent aussi l’invisible, le secret du courage d’un peuple renaissant de ses cendres après une impitoyable guerre fratricide…
Hommage aux explorateurs et aux bâtisseurs
Dans les salles du Musée Guimet à Paris, en décembre 2013, où étaient exposés de splendides moulages de temples d’Angkor, la fascination des explorateurs pour l’art khmer paraît tout à fait justifiée. Quel bel hommage à Louis Delaporte, cet archéologue français si téméraire qui entreprit, il y a plus de cent trente ans, de faire des moulages d’une finesse et d’une beauté sans pair pour la valorisation de ce riche patrimoine ! Dans cette exposition humaniste, divers objets quittent les ténèbres et remontent à la lumière tout doucement.
On suit le périple de Louis Delaporte en admirant la belle collection d’objets et de dessins sur l’art khmer. Reconstitutions, reproductions, dessins et gravures racontent l’histoire des sanctuaires avec précision. La cité antique d’Angkor s’anime certes dans toute sa splendeur par une vidéo bien documentée ; mais tout revit surtout avec le petit détail d’un bas-relief ou le fronton d’un temple, le collier d’une divinité hindoue, le motif fleuri ornant le pagne de l’apsara, le visage méditatif du Bouddha, la coiffe du cobra mythique, ou la mise en scène des grandes épopées du Mahâbhârata et du Ramayana. Tout devient langage dans le silence perdu de ces temples immenses. Rien n’a été inventé en quelques jours : l’histoire ancienne d’Angkor est inscrite dans la pierre au détour d’une colonne, en haut d’une tourelle, entre les lignes d’une gravure enfouie entre les racines d’un banian et d’un fromager.
Dans la province de Siam Reap au nord du Cambodge, la cité d’Angkor constitue une mosaïque révélant la fresque de ses heures sombres et ses heures de gloire. Dans les pierres de cette cité antique, la main de l’homme a habilement traduit son intelligence et ses croyances avec toute son âme et sa persévérance, son goût de vivre, sa reconnaissance, sa volonté et son courage. Le temple d’Angkor Vat par exemple, construit par le roi Suryavarman II au XIIe siècle en honneur du Dieu Vishnou, se dresse encore aujourd’hui avec puissance et sérénité dans le paysage khmer. Des empreintes d’une civilisation millénaire se retrouvent également dans le temple du Baphuon dédié au Dieu Shiva bâti un siècle auparavant sous le règne du souverain Udayadityavarman ; totalement restauré par une équipe d’ingénieurs français, il a été inauguré en 2011. Ces édifices ont été exhumés et progressivement mis en lumière en dépit des blessures de guerres et de leur abandon sous une végétation envahissante. Malgré son palais tombé en ruines, la ville médiévale conserve une majestueuse allée bordée de nâgas, ces serpents protecteurs de l’univers ; s’y dressent encore les statues de divinités hindoues et des Bouddhas aux visages parfois grimaçants, au nez brisé et aux lèvres quasi effacées.
Une cité engloutie sous la végétation dans la jungle... Qui l’aurait admirée à sa juste valeur, ou cherché à comprendre sa genèse s’il n’y avait pas eu certains explorateurs téméraires, férus d’archéologie et d’architecture ! Tout en soulignant le rôle de l’École française de l’Extrême-Orient (EFEO), le Musée Guimet a salué le talent et la persévérance de Louis Delaporte et rappelle les récits de voyage d’Henri Mouhot qui ont su susciter la curiosité des chercheurs. Ces derniers ont eu le courage d’explorer la jungle, de ramener à la lumière des trésors envahis par la végétation et abîmés par la maladie de la pierre.
Reconnaître les beaux moulages de Louis Delaporte, c’est aussi penser à Henri Marchal, Maurice Glaize et Bernard-Philippe Groslier, chargés de la sauvegarde de ce précieux patrimoine en grès rose, dont le temple de Baphuon et la Tour du Bayon. À l’image des statues de ces lions protecteurs de temples, ils ont veillé à restaurer et à remettre en valeur les bas-reliefs, les sourires des bouddhas, les statues des multiples divinités, les parois narratives ainsi que de nombreuses sculptures dont les gracieuses silhouettes des danseuses célestes.
En observant les pièces présentées au Musée Guimet, on découvre Angkor comme une cité aux palais somptueux et aux temples mythiques à l’indienne. Nul ne saurait nier l’héritage des légendes épiques fondées sur le culte des divinités brahmaniques et bouddhiques. Depuis le sourire mystérieux du visage de Bouddha en passant par la façade jusqu’aux bas-reliefs des monuments, tout devient un livre ouvert sur la création du monde et la vie des divinités. Des inscriptions en sanskrit célèbrent la gloire des souverains de l’époque tout en rendant également hommage à la puissance de la Trinité hindoue, Brahma, Shiva et Vishnou.
En rendant ainsi hommage aux divinités et aux souverains, les bâtisseurs ont transmis un legs sacré à la population. La trace indélébile d’une culture et d’une sagesse mystique se trouve gravée dans le cœur et dans l’âme du peuple. Certains pourraient y décoder ce langage pour comprendre la mystérieuse influence de ces pierres sur un peuple qui s’est relevé plusieurs fois avec courage, défiant une vilénie humaine sans nom. Malgré leur mutisme apparent, peut-être les divinités semblent veiller à leur façon à la protection de la population...
Briser le silence pour réconcilier l’homme
Les villes se ressuscitent et les pierres s’animent de nouveau. Toutefois, lorsque tout un peuple sombre dans l’oubli, condamné au silence, il faut aussi féliciter l’effort des gardiens de la mémoire ; ceux-ci ont pris la responsabilité de révéler le secret des morts sans sépulture et de raconter la souffrance des familles parties en exode ou vivant dans l’errance. Ils ont essayé, à leur manière, de « restaurer » des vies humaines brisées à jamais.
Angkor, la grande cité antique était devenue quasiment muette à l’époque, où l’Angkar, l’organisation révolutionnaire de Pol Pot, régnait en maître sur un pays angoissé malgré l’aura mystique de ses temples majestueux et ses multiples divinités. La vie des millions de gens n’a guère pu être sauvée et les blessures des orphelins affamés et égarés sont restées béantes !
Rescapée des camps de travail sous le régime des Khmers rouges, une des victimes de ces atrocités indicibles, Rithy Pahn, cinéaste, est retournée dans son pays pour filmer les lieux d’une profonde déshumanisation. Selon lui, il est nécessaire de faire de la pédagogie, et pas un simple travail de mémoire. Il faut recommencer à apprendre en s’alliant avec le temps ; ceci permet de comprendre et d’expliquer, de dialoguer et de restaurer, afin de reconstruire et, enfin, de retrouver sa dignité à l’image de ces grands temples longtemps enfouis sous la végétation et rongés par la maladie de la pierre. Comme le devoir de mémoire, le devoir de parler et de dévoiler la réalité est capital pour combattre la violence des pilleurs de l’humanité afin de redonner à l’homme anéanti son intégrité. Il faut panser et refermer les blessures, consolider et protéger contre l’effacement total. Rithy Panh nous raconte que les Khmers rouges avaient développé une langue « sans dialogue » où il n’y avait pas de place pour l’émotion. Plus que jamais, pour que le pays réussisse la réconciliation de sa population, qui fut condamnée à disparaître dans l’anonymat, il était nécessaire de briser le silence pour révéler les vérités gardées secrètes par la terreur.
Sauvegarder le patrimoine d’un peuple, c’est aussi écouter les cris cachés dans ses pierres et graver cette vérité dans la mémoire collective. Autant que les pierres, les hommes ont des choses à transmettre aux générations futures.
En quittant le Musée Guimet où le Bouddha affiche un immense sourire énigmatique sur la Tour du Bayon, on ne peut que méditer sur la force de l’âme humaine, surtout lorsqu’elle se réconcilie avec la mémoire dans la cité antique d’Angkor...