ANN NICHOLSON, adjointe au doyen de la faculté des technologies de l’information de l’Université de Monash : Il faut encourager les élèves les plus brillants aux STEMM

Ann Nicholson, adjointe au doyen de la faculté des technologies de l’information de l’Université de Monash était récemment à Maurice avec ses deux collègues, Chris Thompson et Campbell Wilson, pour remettre les prix aux gagnants de la première compétition STEMM (Science, Technology, Engineering, Mathematics and Medicine) lancée par cette université australienne pour encourager les jeunes aux STEMM. Dans une interview accordée au Mauricien, elle note l’importance de solliciter l’intérêt des élèves les plus brillants aux STEMM car « l’innovation y est issue et c’est ce qui améliorera notre qualité et niveau de vie ». Durant ce séjour, les trois professeurs ont animé une conférence intitulée « Science & Big Data : Solving Next Century’s Global Challenges ».

C’est quoi « Big Data » ?
Avec les nouvelles technologies, nous avons un énorme flux de données provenant de différentes sources. En science, par exemple, il y a de grandes machines qu’on appelle des synchrotrons, qui envoient rapidement des particules, créant des collisions, et qui génèrent ainsi de l’énergie. À la base, l’enregistrement de ces données est énorme. On parle de gigabits (1 000 mégabits), de terabytes (1 000 gigabits), de petabytes (1 000 terabytes), d’exabytes (1 000 petabytes), de zettabytes (1 000 exabytes) et de yottabytes (1 000 zettabytes). Il y a aussi beaucoup de données provenant d’autres expériences comme les télescopes pointés vers le ciel ou des radios enregistrant des signaux de l’espace. Il y a aussi des données en laboratoire lorsqu’on essaie de décomposer les génomes humains qui sont complexes et qu’on essaie d’y obtenir des combinaisons à l’infini.
Comme tous les domaines de la science aujourd’hui, les données proviennent de gros instruments, de laboratoires, mais aussi des industries. Prenons, à titre d’exemple, une raffinerie de pétrole où tout est automatisé. Il y a des capteurs qui enregistrent le moindre mouvement et qui lancent chaque seconde un rapport. Imaginez la quantité de données générées par jour. On a aussi Internet. Toutes communications, informations, interactions, transactions et les tweets, entre autres, génèrent énormément de données peu importe le secteur concerné. Tout cela doit être stocké quelque part et doit être transmis. Le plus important, c’est d’utiliser ces données à bon escient. Qu’elles soient converties en connaissance. Ce n’est pas simplement obtenir des informations et ne rien en faire. Nous devons les utiliser pour la prise de décisions dans le cadre d’une intervention médicale ou d’autres traitements ou encore pour comprendre l’univers.

Sommes-nous déjà dans cette ère ?
Définitivement, nous y sommes déjà. Mais la trajectoire est difficile. La quantité de données générées et collectées quotidiennement ne fait qu’accroître de jour en jour, parallèlement à l’ampleur des problèmes qu’on essaie de résoudre. Nous sommes donc déjà dans l’ère de la « Big Data ».

Dans la pratique, comment gérez-vous ces informations ?
Dans ma faculté, nous avons un domaine connu, soit la Data Science. Il y a des gens spécialisés dans le traitement des données, leurs stockages et leurs transmissions. Il y a aussi la sécurité des données qui est très importante, car il faut d’une part, que ces informations ne soient pas corrompues et, d’autre part, que la vie privée des gens ne soit pas violée. Il y a toute une section de cyber sécurité qui est applicable à la Big Data. On a aussi des gens qui font ce qu’on appelle la Data Analysis. Je suis moi-même une Data Analyst. Notre tâche est d’utiliser ces données pour créer des modèles qui serviront à faire des prédictions.

Justement, des lois pour la protection de la vie privée des gens sont primordiales…
Oui. D’une part, il y a des lois internationales et d’autre part, des lois nationales pour voir comment traiter ces données. C’est un des grands défis, car à mesure que la technologie avance, elle avance d’ailleurs, très vite, les lois n’arrivent pas à suivre. Lorsqu’il y a eu les premières lois concernant la propriété intellectuelle et la copyright law, cela concernait les choses concrètes, comme une maison ou un livre. Aujourd’hui, nous avons des copyright, sur des idées ayant directement un lien avec la technologie. Cela peut être les algorithmes derrière un logiciel intelligent ou une pièce, aussi minuscule soit-elle, d’un dispositif. Notre loi sur la propriété intellectuelle est contrainte de suivre le pas. Lorsqu’il s’agit de la vie privée des gens, la plupart des pays ont une idée de ce droit. Le public doit avoir confiance que ses données ne soient pas mises à la disposition de n’importe qui à l’exception des autorités pour des raisons bien précises, surtout lorsqu’il s’agit du paiement d’impôts ou pour des raisons médicales. Et encore, les gens doivent être mis au courant de cela et il faut qu’ils les approuvent. Il est important de s’en assurer. Différents pays traitent les cas de manière différente. Les scientifiques ne traitent pas les données pour le plaisir. C’est une question vraiment importante, car tout en gérant la confidentialité des données, nous devons pouvoir en faire des choses intéressantes avec de la valeur ajoutée.

Travaillez-vous en collaboration avec d’autres universités sur ces sujets ?
Oui, nous collaborons avec d’autres universités australiennes et internationales. Nous travaillons avec des social scientists, la faculté des droits se penche sur les aspects légaux. Personnellement, je travaille avec des collègues en Angleterre, en Espagne et aux États-Unis sur divers projets d’analyse de données. Aujourd’hui, les choses ont changé. On ne travaille plus en petit groupe, en isolation. Les sujets sont de grande envergure. Nous avons des données énormes qui demandent une collaboration interuniversitaire et intersectorielle. D’ailleurs, nous sommes à Maurice pour le concours STEMM, non seulement pour rencontrer les élèves qui sont les scientifiques de demain, mais aussi pour nous entretenir avec des responsables d’universités pour des collaborations futures.

Peut-on avoir un exemple de cette collaboration et son impact sur la vie sociale ?
Depuis plusieurs années, je travaille en collaboration avec l’Université de Floride sur un projet de gestion d’une zone, qui a connu un développement fulgurant avec pour conséquence, un changement important au niveau de son environnement naturel, notamment car il y a une pression accrue sur l’utilisation de l’eau. Le saule, une plante native, a totalement envahi cet environnement au détriment des autres plantes. Nous avons constaté que ce débalancement est dû à l’intervention humaine dans cette région. Ainsi, nous avons utilisé les données et les expertises locales pour comprendre le fonctionnement de la plante, celui de l’environnement et nous avons créé un logiciel qui nous permet de tester une multitude de scénarios pour comprendre le niveau d’intervention pour chaque résultat. Le but est de dégager les meilleures solutions possibles pour renverser cette situation et créer un équilibre entre l’environnement naturel, l’agriculture et la production. Pour une gestion durable de l’environnement, il est important que chaque espèce y retrouve sa place d’origine. Dans le monde réel, il est difficile de le faire alors qu’avec l’informatique, on peut faire des simulations et tester une multitude de modèles.

Vous utilisez donc à la fois la « Big Data » et l’intelligence artificielle…
Oui, le système que nous utilisons relève de l’intelligence artificielle. La Big Data, c’est toutes les informations concernant cet environnement que nous enregistrons à tout instant et que nous utilisons par la suite pour créer des modèles aussi bons qu’ils peuvent l’être.

On est aussi déjà dans l’ère de l’intelligence artificielle ?
Oui, mais l’intelligence artificielle est encore spécialisée dans des problèmes particuliers. On a des systèmes intelligents destinés à une petite zone spécifique. Prenons l’être humain : un enfant de cinq ans est naturellement très intelligent. Il a un bon sens, il maîtrise bien la langue et comprend comment le monde fonctionne d’une manière qu’aucun système informatique ne peut le faire. Nous avons fabriqué des systèmes intelligents pour faire des choses spécifiques, mais nous sommes encore très loin de la moyenne de l’intelligence humaine dans bien des domaines.

On parle des smart phones et smart computers entre autres…
C’est vrai. Aujourd’hui, il y a certains modèles qui peuvent reconnaître les voix. Ils peuvent par exemple connaître certaines de vos préférences, mais ne comprennent pas exactement ce que vous recherchez.

De toute façon pour comprendre l’être humain, il faut pouvoir comprendre le fonctionnement du cerveau et développer une intelligence émotionnelle artificielle…
Cela dépend de ce que nous recherchons. Est-ce qu’on veut d’une intelligence émotionnelle artificielle ou sommes-nous satisfaits de ce qu’un logiciel spécifique peut nous offrir pour rendre notre tâche plus facile. Si on veut une intelligence artificielle qui a une manière de penser logique et rationnelle, il faut qu’on ait un modèle complexe avec une multitude d’éléments. À ce jour, on n’en est pas encore là. On est loin de pouvoir assembler les différentes pièces. Je ne sais pas pour vous, mais moi, mon smart phone m’énerve constamment, car j’ai tendance à attendre beaucoup de cet outil. Il est vrai toutefois que comparé aux premiers téléphones portables d’il y a 25 ans, qu’on appelle les grosses briques, nous avons beaucoup avancé dans le domaine. Nous sommes passés d’un simple dispositif de communication à un autre pouvant stocker des données sur lequel on peut jouer de la musique ou lui demander de faire des recherches d’informations à notre place. Ils nous aident à naviguer et à faire certaines choses, mais nous avons encore un long chemin à parcourir.

Et la compétition STEMM, depuis quand existe-t-elle ?
On a lancé la première édition de cette compétition en mars dernier. Outre l’internationalisation des formations offertes par l’Université de Monash, le but est de solliciter l’intérêt des jeunes aux STEMM et de leur faire découvrir les possibilités de changements dans leurs quotidiens grâce à l’innovation. La compétition est de rendre réelles les sciences et les mathématiques dans leur vie parce qu’en général, lorsqu’un jeune fait les mathématiques ou les sciences, il a un livre devant lui. Le problème survient lors des expérimentations, devant suivre des étapes pour trouver la solution. Il le fait sans comprendre le problème et ne réfléchit pas dessus. Avec cette compétition, on renverse la situation. On leur demande de chercher un problème dans leur entourage et de trouver une solution. On encourage les étudiants à fouiller les sciences et la technologie pour trouver des outils pour dégager des solutions. Cela apporte des idées nouvelles et lumineuses.

Êtes-vous satisfaits des résultats de ce concours ?
D’ordre général, on est très satisfait. Nous avons eu des projets motivés par de grandes idées. Certains combinaient plusieurs domaines de recherche et étaient vraiment très bons. Ce sont des projets qui peuvent être concrétisés. Les jeunes ont relevé un problème de leur quotidien et ont proposé une solution. C’est ainsi que cela prend tout son sens. C’est d’ailleurs ce qui leur avait été demandé. Ils ont aussi démontré qu’ils sont conscients des problèmes plus importants et globaux. Nous avons eu beaucoup de jeunes qui ont inclus l’exploitation de l’énergie solaire dans leurs projets. Ils ont compris que la solution aujourd’hui est dans l’énergie durable.

Quel constat faites-vous de l’intérêt que portent les jeunes aux STEMM ?
Il y a un mélange, mais nous avons définitivement besoin de plus de jeunes qui s’orientent vers les STEMM. Je pense que quand on a de grands professeurs, qui voient dans ce genre de projets un défi à relever, ils s’y passionnent et deviennent créatifs. C’est une vraie opportunité, mais nous avons besoin d’avoir plus de jeunes brillants embrasser les sciences, la technologie et les mathématiques parce que l’innovation y est issue et c’est ce qui améliorera notre qualité et niveau de vie. Il est certainement important d’avoir des avocats et des entrepreneurs brillants, mais ceux-ci utiliseront des produits et des idées qui proviennent des scientifiques, des technologues et des ingénieurs. Nous devons avoir nos plus brillants éléments dans ces secteurs. Je pense que nous progressons et que ces jeunes voient le potentiel existant et cela les encourage.