ANNÉES « BEATNIKS » SERGE LEBRASSE : « J'avais peur des hippies ! »

Ce grand monsieur du séga, âgé de 87 ans, se trouvait à New York en 1967 et en fut inspiré par le mouvement pour son titre « Hippie dan laz »
Serge Lebrasse, grand monsieur du séga, a vécu de près le mouvement hippie aux Etats-Unis

« Mo enn hippie dan laz, mo compran badinaz… » Le morceau Hippie dan laz, dont sont extraites ces paroles, n'est certainement pas un des standards les plus connus de l'illustre Serge Lebrasse, mais il fait bel et bien partie de son répertoire. Si l'on s'y intéresse, c'est surtout parce que ce grand monsieur du séga a été aux premiers rangs du mouvement hippie puisqu'il se trouvait aux Etats-Unis en pleine déferlante « Love, Sex, Rock & Roll », qui donna naissance à Woodstock ou la Beat Generation de Jack Kerouac et Allen Ginsberg. Notre Serge Lebrasse vit ainsi émerger les Jimi Hendrix, Joan Baez, Bob Dylan, Janis Joplin et autre Jim Morrison…
Flash-back. Avril à octobre 1967, Montréal accueille l'Expo 67, un des événements marquants du 20e siècle pour le Canada et le Québec, et plus particulièrement Montréal (voir plus loin). Même si Maurice est un petit point dans l'immensité du globe, notre île est cependant représentée dans le cadre de cette exposition universelle. Serge Lebrasse s'y trouve en effet : « Je partais chaque jour à la recherche des Mauriciens qui étaient au Canada. Je déambulais dans les rues de Montréal, ma ravanne en mains, et j'entrais dans les bureaux et demandais s'il y avait des Mauriciens. »
C'est au hasard des rues qu'il dévalait qu'il a eu ses premières rencontres avec les hippies : « J'étais frappé surtout par leur apparence physique. Les cheveux longs, les pantalons larges, les chemises ou t-shirts à motifs fleuris. Et les talons... portés par les hommes ! » Serge Lebrasse ne parvient même pas, aujourd'hui encore, à cacher sa surprise et, surtout, à exprimer son désaccord quant aux codes qu'imposait le mouvement hippie à une communauté alors grandissante.
L'artiste mauricien fit également escale à New York pendant quelques semaines durant ce séjour sur le continent américain. Et c'est surtout durant ce passage dans « la grosse pomme » qu'il découvrit les hippies : « Je logeais à la Young Men Christian Association et je les voyais se regrouper en petites bandes. » Ce qui le frappait, outre leur tenue vestimentaire et leur look : « Ils avaient toujours un joint collé aux lèvres ou dans les doigts. » Une fois, se souvient-il, « il y avait un petit groupe en bordure » d'une route. « Ils fumaient un “bong” et ils m'invitèrent à les rejoindre. Je suis allé faire connaissance et bavarder. »
Mais Serge Lebrasse retient surtout « une certaine frayeur » quand les hippies s'avançaient en bande. « Je me souviens que je les regardais passer de l'étage où j'habitais et que je ne descendais pas. Ils étaient tellement différents de la “norme” que je n'arrivais pas à me résoudre à ne pas avoir quelques craintes. Je me demandais : sont-ils violents ? Ont-ils des armes sur eux ? Comment vont-ils se comporter si je les approche ? »
Graduellement cependant, au gré de ses promenades dans les rues de New York, « une ville déjà plutôt austère et inquiétante, avec ses énormes immeubles et ses rues étroites », Serge Lebrasse finit par tisser des liens avec les hippies. « Il n'y avait pas que des jeunes, relate-il. Il y avait aussi parmi eux même des quadragénaires. » Ce dont surtout il se souvient : « Je devais faire appel à toutes mes connaissances géographiques car les Américains n'avaient jamais entendu parler de Maurice, qu'ils confondaient avec… la Mauritanie ! »
A son retour au bercail, l'interprète de Moris Mo Pei voit le mouvement hippie toucher l'île, « mais cela ne prit pas l'ampleur qu'il y avait aux Etats-Unis ». Son expérience auprès des hippies pionniers du pays de l'Oncle Sam lui inspira ainsi Hippie dan laz, un moyen pour lui d'immortaliser son vécu auprès de cette génération qui a marqué l'histoire. Son épouse, Gisèle, ne se fait pas prier pour décliner quelques paroles de la chanson peu connue des Mauriciens…
 

Monument vivant

Début septembre prochain, les radios diffuseront en boucle, par moments, l'un de ses tubes phares, surtout parce que très circonstanciel d'ailleurs : Père Laval. Connu pour ses morceaux devenus des classiques du séga, tels Madame Eugène, Zarina, Bal Bobesse, Si to kontan moi ou l'indémodable Moris mo pei, Serge Lebrasse a fait briller le rythme binaire local et aura certainement énormément contribué à lui donner ses lettres de noblesse. De ses débuts, alors qu'il n'était qu'un ado apprenti forestier à Quartier-Militaire, à ses tournées dans les salles de cinéma tombées en désuétude, fin des eighties, avec sa Troupe Mauricienne, en passant par ses concerts or des frontières mauriciennes, Serge Lebrasse, âgé aujourd'hui de 87 ans, est certainement, avec les Michel Legris, Fanfan et Marclaine Antoine, un des « grands » du séga. S'il s'est frotté au mythique Ti Frer durant son adolescence (il a vécu dans la même cour que le griot), Serge Lebrasse a aussi occupé des postes importants, notamment au ministère des Arts et de la Culture, sous la férule de Raymond Rault, alors ministre. Son parcours, riche en enseignements, a inspiré plus d'un de nos jeunes pousses de la scène locale.
 

Expo 67 : 50 ans après…
L'Expo 67 a accueilli plus de 50 millions de visiteurs. Soixante-deux pays y ont participé sous le thème “Terre des Hommes”, portant le message de l'ouvrage éponyme d'Antoine de Saint-Exupéry. Près de 90 pavillons de toutes sortes (gouvernements, pavillons thématiques, organisations internationales) furent mis en place pour l'événement. Montréal avait choisi de placer l'Expo au centre du fleuve Saint-Laurent et des travaux majeurs suivirent dès l'obtention de l'exposition : la superficie de l'île Sainte-Hélène fut doublée et une toute nouvelle île, l'île Notre-Dame, fut érigée, pour un total de 600 hectares. On estime à 25 millions de tonnes la quantité de terre et de roches que l'on a dû transporter, provenant principalement de la construction du métro de Montréal. Cet ouvrage a malheureusement modifié l’environnement fluvial et détruit plusieurs frayères de poissons indigènes.
Les retombées culturelles et sociales de l’Expo 67 sur une population québécoise qui est encore à vivre ce que l’on appelle aujourd’hui la Révolution tranquille sont importantes mais difficiles à calculer. Le calcul des retombées commerciales est plus concret, mais il fut abandonné dans la hâte avant que l’on ait pu terminer l’opération. Le Canada et le Québec bénéficièrent largement de l’afflux touristique de 1967. L’Office du tourisme canadien calcula ainsi que l’entrée des dollars touristiques passa de 600 millions en 1966 à plus d’un milliard en 1967, majoritairement grâce à l’Expo.
 

Hippie Generation
Le mouvement hippie est un courant de contre-culture apparu dans les années 60’ aux États-Unis avant de se diffuser dans le reste du monde. Les hippies, issus en grande partie de la jeunesse nombreuse du “baby-boom” de l'après-guerre, rejetaient les valeurs traditionnelles, le mode de vie de la génération de leurs parents et la société de consommation. L'ouverture à d'autres cultures, un besoin d'émancipation, la recherche de nouvelles perceptions sensorielles et d'états de conscience modifiés les amenèrent aux expressions artistiques du psychédélisme. Dans leurs communautés, ils espéraient vivre librement dans des rapports humains qu'ils voulaient plus authentiques. En rupture avec les normes des générations précédentes, le mouvement a eu une influence culturelle majeure, en particulier dans le domaine musical.
La diffusion d'une partie des valeurs issues de ce courant a accéléré l'évolution des mœurs de la société occidentale dans son ensemble, même si le mouvement lui-même a perdu progressivement son ampleur. Les hippies se distinguaient notamment du reste de la population, qu'ils appelaient les “straight”, par leurs tenues vestimentaires, leur chevelure et une liberté ostentatoire dans leurs relations amoureuses.