ANWAR ELAHEE, PRÉSIDENT DE L'ASPL 2000: « Le football mauricien souffre de ses ruptures »

Dans un entretien accordé à Week-End, le président de l'ASPL 2000 revient sur le succès de son équipe dans la Charity Shield à Rodrigues, l'arrivée d'un nouveau Directeur technique national pour le football mauricien et aussi la participation de son équipe dans le championnat professionnel. Mais comment ne pas aussi aborder avec lui l'arrestation du gardien de but de son équipe, Steward Léopold, par la police antidrogue qui a choqué la communauté sportive ? Et parlant du niveau du football mauricien, Anwar Elahee estime que « le football mauricien souffre de ses ruptures ».

— Anwar Elahee, débutons cet entretien par la mauvaise nouvelle. À votre retour de Rodrigues où l'ASPL 2000 a disputé la Charity Shield, votre gardien de but, Steward Léopold, a été arrêté par la police antidrogue avec en sa possession des doses d'héroïne, et se trouve aujourd'hui sous le coup d'une accusation de « drug trafficking ». Comment le club réagit face à un tel coup de massue alors que la saison n'a même pas commencé ?
— Comme vous venez de le dire, cette nouvelle est un véritable coup de massue pour moi comme pour le club. À l'instar de tous les Mauriciens, nous avons appris la nouvelle de son (Steward Léopold) arrestation dans la presse. La direction et les joueurs de l'ASPL 2000 sont encore choqués par la violence de cette information. L'équipe a passé un excellent séjour à Rodrigues et ceux présents dans le stade peuvent témoigner de l'engagement de Steward Léopold dans ce match. Pour l'instant, nous sommes dépourvus de toute réaction eu égard de la nature du délit que la police l'accuse. Je suis choqué voire même déboussolé, d'autant que la saison commence pour nous dans deux semaines. Donc pour l'heure, une enquête policière est en cours et nous laissons la justice faire son travail.

— Steward Léopold fait-il toujours partie de l'effectif de l'ASPL 2000 pour la saison 2016-17 ?
— La licence de joueur au nom du club a déjà été faite depuis longtemps. Pour être honnête avec vous, le Club n'a pas encore pris de décision sur cette question.

— En tant que président d'un club de football et aussi ancien footballeur, quelle réflexion portez-vous sur le cas Léopold ?
— Cette arrestation est d'une tristesse incroyable. Cela confirme aussi que la drogue reste un sérieux problème au sein de la société mauricienne. Ce mal peut toucher n'importe qui, personne n'est à l'abri dans toutes les sphères de la société. Indéniablement, cette affaire interpelle non seulement la société civile mais aussi le monde sportif. Maintenant il s'agit de lutter contre ce mal avec le concours de tous les stakeholders, les Ong et les sportifs en se servant du sport comme un vecteur de lutte contre les drogues et ses fléaux.
Cependant, je dois attirer l'attention que ce combat nécessite des moyens. Il est souhaitable que le CSR Committee fasse preuve de souplesses afin de permettre que certains projets engagés dans ce combat puissent continuer à exister avec ces fonds.

— Est-ce que la vie s'est arrêtée au sein de l'ASPL 2000 après l'arrestation de votre gardien de but ?
— Comme je vous ai déjà indiqué, les joueurs sont choqués et se posent encore des questions. Toutefois, la vie doit continuer. Les entraînements ont repris depuis notre retour de Rodrigues et l'encadrement technique a été prié de trouver des solutions pour pallier à l'indisponibilité de Léopold dans les buts en vue de la nouvelle saison.

— Changeons maintenant de sujet. La victoire de l'ASPL 2000 dans la Charity Shield à Rodrigues a-t-elle été une bonne expérience ?
— Sans aucun doute, ce match disputé à Rodrigues contre Pamplemousses SC a été une bonne expérience. Surtout pour les joueurs qui ont obtenu une motivation supplémentaire avant le début de la saison. Je suis extrêmement heureux que nous soyons revenus victorieux de ce duel ; c'est cela qui nous permettra, je l'espère, de débuter la nouvelle saison dans de bonnes conditions. Dommage que nos fans n'étaient pas à nos côtés dans le stade Camp du Roi. Toutefois, si cette expérience se renouvelle, j'espère que la MFA se montre plus pointilleuse s'agissant des détails d'une telle organisation.

— Pourquoi l'ASPL 2000, l'équipe championne en titre de Maurice, ne dispute pas le tournoi de l'UFFOI (Union des Fédérations de Football de l'océan Indien) aux Seychelles ?
— (Rires) Cette affaire est un peu floue et la MFA nous a donné des explications pour le moins ambiguës. On nous a fait comprendre que le tournoi aux Seychelles est une reprise des activités de l'UFFOI. La MFA nous a aussi informés qu'une autre compétition avec une nouvelle formule sera organisée en mars 2017 et c'est l'ASPL 2000 qui représentera Maurice. Nous avons décidé au sein du club de passer l'éponge, même si en mars nous risquons d'être bousculés avec un calendrier démentiel comportant notamment la Ligue des Champions d'Afrique.

—Il y a deux semaines vous avez assisté à l'Assemblée générale annuelle de la MFA. Peut-on savoir comment s'est déroulée cette réunion ?
— À mon grand étonnement elle s'est déroulée dans une ambiance bon enfant. Une Assemblée générale annuelle est avant tout l'occasion pour une fédération de faire son bilan, de voir si ses comptes sont en conformité et aussi de dire aux membres comment l'argent qu'elle reçoit au nom de cette discipline a été dépensé. Last but not least, c'est aussi l'occasion pour la fédération de venir devant les clubs pour annoncer les projets futurs et dire sur le plan sportif quelle est la santé de ce sport le plus honnêtement possible.
Après l'assemblée de la MFA, je constate d'abord et avant tout que malgré des subventions très conséquentes de la FIFA, la MFA présente toujours un budget déficitaire. Les comptes indiquent qu'il y a pas mal de dépenses qui ont été faites, de ce fait, mon seul souhaite pour l'heure est que l'argent qui a été alloué pour le football ait été dépensé pour la promotion et le développement dudit football. Cela ne peut être autrement.

—N'est-ce pas aussi aussi l'occasion pour une fédération de faire son bilan sur le plan sportif. En tant que responsable d'une équipe de la ligue professionnelle et aussi observateur du football, quel est votre bilan de la saison écoulée ?
— Vous avez parfaitement raison de dire que lors d'une Assemblée générale, les responsables technique viennent faire le point sur les activités qui ont été faites et aussi sur celles qui n'ont pas été réalisées. À commencer par la formation des jeunes, qui reste pour moi le parent pauvre du football mauricien. Durant la saison écoulée, il n'y a pas eu d'activité pour les jeunes footballeurs, sauf pour la sélection moins de 17 ans. Je note cependant qu'il y a un nouveau départ avec l'arrivée de Sébastien Sirop comme Directeur technique national (DTN). Pour que le niveau progresse, il est impératif que la base du football soit sollicitée le plus souvent possible. Le Club M a aussi fait beaucoup de sorties ces derniers mois et a gagné quelques places au niveau du classement de la FIFA. Des places qui ont été très vite perdues cependant.
L'essentiel quand on fait le bilan d'une discipline est de se demander si après une saison notre football à progresser, si nous sommes en mesure de rivaliser avec les pays africains. La réponse à ces deux questions n'est pas très reluisante, car nos différentes sélections nationales sont toujours dernières dans leur groupe. Toutefois, je ne serais pas honnête avec moi-même si je ne vous dis pas qu'il y a des signes de progrès. Mais cette progression, aussi minime soit-elle, reste à mon avis fragile et surtout très aléatoire car elle ne repose pas sur des bases solides qui assureront sa continuité. Nous sommes cependant en mesure de mieux faire.

—Si les bases ne sont pas solides, comment peut-on « mieux faire » ?
— Il n'y a pas de secret pour mieux faire en football. C'est le travail, le travail et rien que le travail à différents niveaux de la formation. Le football mauricien a un besoin impératif non seulement d'augmenter son réservoir de footballeurs, mais aussi la qualité de ses joueurs et de ses formateurs. Pour y parvenir, c'est la formation qui doit être prise en ligne de compte. Les responsables du football mauricien ont commis l'erreur de ne pas considérer la formation comme un secteur qui a besoin de constance. À titre d'exemple, à chaque fois qu'un DTN a quitté son poste, son travail a été rayé d'un trait. C'est la raison pour laquelle je dis que le football mauricien souffre de ses ruptures et, entre temps, c'est la base qui souffre et nos sélections nationales en paient le prix fort.

—Peut-on dire que cette « rupture » que vous évoquez est là depuis longtemps, notamment avec un centre de formation qui n'a pas fonctionné pendant plus de cinq ans ?
— Ce n'est pas uniquement le centre de formation qui n'a pas fonctionné, mais aussi les écoles de foot, soit la base de la pyramide, qui ont fermé leur porte pendant des années. Quel que soit le DTN en place ou même durant son absence, la formation doit continuer selon une politique nationale bien établie. Le DTN ne doit être qu'un pion dans une structure de formation. Il est celui qui améliore le système, pas celui sur qui le système dépend. C'est la Direction technique nationale qui doit primer dans toute structure de formation.

Vous nous faites rire là Anwar Elahee…
— Pourquoi ?
— Ne saviez-vous pas que depuis un peu plus de quatre ans, il n'y a pas de Directeur technique national au sein de la MFA ?
— Moi, cela ne me fait pas rire. Cette situation m'attriste car nous payons le prix fort pour cela.

—Les multiples défaites des sélections de jeunes s'expliquent-elles par cette situation ?
—Tout à fait. Quand on regarde la sélection de moins de 17 ans évoluer dans la COSAFA Cup, qui s'était disputée à Maurice, ou contre l'Angola, tout comme la sélection U20 contre la Mozambique, nous constatons à quel point le fossé est grand entre nous et nombre de pays africains. Sans être nostalgique, quand la formation marchait à Maurice, nos sélections nationales évoluaient à un niveau beaucoup plus important. Dans un passé pas si lointain, au niveau des jeunes, nous rivalisions avec des pays comme l'Afrique du Sud ou le Cameroun.

—Pensez-vous que la direction de la MFA est consciente de cette situation, même si nous constatons que ces dernières années des DTN, à l'instar de Didier Six ou Alain Happe, ont été nommés au petit bonheur, à la va-vite et sans consultation ?
— Si ces personnes disent diriger le football, j'espère vraiment qu'elles en sont conscientes. Quand on choisit quelqu'un pour être DTN d'une discipline aussi importante que le football, ce choix est basé avant tout sur les qualifications, la compétence et le vécu de cette personne dans les pays où elle a exercé ce métier. On ne choisit pas ses amis pour occuper de telles fonctions. Il est aussi vrai de dire qu'il y a eu beaucoup de manquement à ce niveau et une absence totale de consultation avec les parties concernées.

— Sébastien Sirot, le nouveau DTN, a déclaré avoir besoin de 10 ans pour que les résultats de son travail soient visibles. Pensez-vous que le football mauricien dispose du temps que réclame le Français ?
— Le travail d'un DTN n'est pas le même que celui d'un entraîneur national. On juge le travail d'un DTN sur la base d'un projet défini et comment ce même projet va pouvoir hisser la base de la pyramide vers le sommet. Pour le DTN, les résultats arrivent après un laps de temps. Nous en avons fait l'expérience avec d'une part François Blaquat, qui a construit la base de la pyramide, et Jean-Michel Bénézet, qui a fait mûrir le fruit.
Je dirais qu'importe cinq ou dix années pour voir les résultats de Sébastien Sirot. Ce qui est important désormais, c'est que la formation ne retourne pas dans un éternel recommencement. Nous sommes tombés de très haut par rapport à la formation. Nous avons besoin de temps pour reconstruire notre football.
Mais qu'on ne retombe pas à nouveau dans nos travers. Si j'ai bien compris, Sébastien Sirot est un professionnel. Je pense qu'il doit travailler avec un cahier de charge que la MFA lui a proposé, avec des objectifs sur le court, le moyen et le long terme. Ceci en faisant en cours de route une évaluation. On verra, laissons donc du temps au DTN.

— En tant qu'acteur du football mauricien, êtes vous assuré qu'avec Sébastien Sirot au poste de DTN nous ne nous dirigeons pas vers une nouvelle affaire Six-Happe ?
— Je ne connais pas Sébastien Sirop ni son adjoint Jonathan Bru. Toutefois, le choix est fait et il faut que le travail commence. Après, chacun doit assumer ses responsabilités. Mais si j'ai un conseil à donner au nouveau DTN, c'est qu'il fasse d'abord une évaluation, voire un état des lieux, de ce qui a été fait à ce jour, avant de dresser son plan d'action. C'est aussi important pour lui que son plan trouve l'adhésion de tous les stakeholders du football mauricien afin de donner une chance à sa stratégie de formation de réussir et aussi de durer.

— Venons-en maintenant au football professionnel dont l'ASPL 2000 fait partie depuis deux ans. Pensez-vous que la professionnalisation du football a apporté quelque chose de positif à cette discipline ?
— Franchement, oui. C'est un fait qu'il y a eu un déclic avec la professionnalisation. Le football à Maurice était tombé si bas que chaque goutte d'eau a permis de redémarrer la machine. Il y a de l'espoir désormais dans le football mauricien qui peut se transformer en une véritable industrie, comme c'est le cas dans les pays où le football se pratique au niveau professionnel. Il y a aujourd'hui quelque 250 personnes qui vivent du football à travers un emploi.

— Cependant, ce sont des emplois précaires, vous en conviendrez ?
— Oui ce sont des emplois précaires, je l'admets. Mais vous êtes pleinement conscient que nous sortons tout juste d'une situation chaotique et, du jour au lendemain, nous ne pouvons prétendre mettre en place une industrie parfaite. Comme toute industrie, il y a des manquements, mais je pense qu'avec un peu de temps nous devrions nous diriger vers de meilleures conditions en vue de passer à une étape supérieure.

— N'empêche, qui dit football dit public, et qui dit football professionnel dit encore plus de public. Mais deux ans après la professionnalisation, il n'y a que le stade St François Xavier qui attire la grosse foule…
— Le stade St François Xavier est particulier dans la nouvelle équation du football mauricien. Il y a trois clubs qui sont situés dans les alentours du stade et c'est une évidence qu'il y aura foule les jours de match. Pour pallier à l'absence de public, je pense que les clubs ont un rôle déterminant à jouer et j'espère qu'avec le temps les fans adhéreront à ce concept de la professionnalisation, qui a encore besoin de séduire ce public. Il y a un gros travail de communication à faire à ce niveau.

— Êtes-vous de ceux qui estiment que la MPFL (Mauritius Professional Football League) a réussi dans sa tâche ou est-elle encore dans une phase compliquée ?
— Il faut reconnaître que le travail et la responsabilité de la MPFL sont énormes. Organiser un championnat professionnel n'est pas une mince affaire. Cependant, nous entamons déjà la troisième saison et la MPFL gagnera à se structurer sur une base plus solide avec un service plus professionnel.

— Avez-vous l'impression que l'argent récolté pour football va au football dans le cadre de la professionnalisation ?
— (Rires) Je ne dispose pas de toutes les informations en main pour répondre à cette question.

— Pourtant, beaucoup de clubs engagés dans le championnat professionnel se plaignent de ne pas obtenir suffisamment d'argent.
— C'est vrai que les exigences du football professionnel requièrent à ce qu'un club ait les moyens pour beaucoup plus d'investissement afin d'assurer les frais. Malgré l'impression qui se dégage, il ne faut pas croire que les footballeurs tout comme les clubs roulent sur l'or. Il y a dans cette équation beaucoup d'engagements financiers personnels. L'argent que les clubs reçoivent du MPFL se limite aux salaires des joueurs et de l'entraîneur. C'est tout, point barre. Ceci dit, il y a beaucoup d'autres dépenses que le club doit assurer et c'est là que le bât blesse. Forte heureusement que nous avons eu une bouffée d'air frais avec la subvention accordée par le gouvernement. Sinon, il y a longtemps que beaucoup de clubs auraient mis la clé sous la porte.
Néanmoins, je pense que la MPFL a la responsabilité de récolter des fonds pour le football et je suis de ceux qui pensent que cela doit se faire dans la transparence pour la crédibilité même de cette compagnie.