Le 14 février prochain, certains célébreront la Saint-Valentin. D’autres se souviendront que le 14 février 2018, sur le campus du lycée Marjory Stoneman Douglas, à Parkland aux États-Unis, alors que certains distribuent cartes et fleurs, un jeune étudiant de 19 ans, Nikolas Cruz, débarquait lourdement armé et ouvrait le feu à l’arme automatique. Bilan: 17 tués (14 élèves et 3 enseignants). Une fusillade de plus aux États-Unis pourrait-on être tenté de dire, pays où il est plus facile pour un jeune de se procurer en toute légalité une arme à feu que d’acheter de l’alcool ou de jouer au Loto…

Mais cette fusillade allait aussi donner lieu à un mouvement inédit: lassés d’être en permanence des cibles potentielles, même à l’école, un groupe de jeunes va décider de prendre les choses en main. Parmi eux, Emma Gonzalez, jeune fille de 18 ans d’origine cubaine, rescapée de cette fusillade. Trois jours après, le 17 février 2018, elle prononce, lors d’un rassemblement à Fort Lauderdale, en Floride, un discours rempli d’émotion et de force, qui marque les esprits. N’hésitant pas à s’en prendre frontalement au président Donald Trump, qui n’a trouvé à offrir que “thoughts and prayers” suite à ce terrible événement. “S’il vient nous voir et nous dire que c’était une tragédie terrible, mais qu’il ne peut rien y faire, je lui demanderais volontiers combien il touche de la part de la NRA”, lance Emma Gonzalez. La NRA, c’est la toute-puissante National Rifles Association, celle qui finance l’élection de bien des candidats à la présidence américaine, celle qui s’oppose farouchement à ce que toute restriction soit apportée à la liberté de chaque Américain qui le désire de posséder une arme à feu. Personne, dit-on, ne peut s’opposer à sa puissance.

Pourtant, avec un autre jeune étudiant, David Hogg, Emma Gonzalez va faire partie des étudiants fondateurs du groupe Never Again MSD qui milite pour l’imposition de lois plus strictes par rapport à la possession d’armes à feu. Résolument, cette génération surnommée “The Mass Shooting Generation” par le New York Times va s’organiser et se mettre en marche. Le 24 mars 2018, ils appellent une gigantesque “March for our lives” qui réunit plus de 500 000 personnes à Washington, et autant à travers diverses villes des États-Unis. Du jamais vu auparavant. Ce jour-là, Emma Gonzalez, au moment de son tour de parole, s’avance sur le devant de la scène et regarde la foule droit dans les yeux en observant un silence complet qui va durer 4 longues minutes. Quasiment le temps qu’a duré la fusillade. “Battez-vous pour vos vies avant que ce ne soit le boulot de quelqu’un d’autre”, conclut-elle.

Se battre: c’est ce qu’un certain nombre de jeunes semblent décidés à faire. Loin de l’image traditionnellement véhiculée, et décriée, d’une génération déconnectée du monde et de ses combats et uniquement connectée à internet et aux réseaux sociaux, certains semblent déterminés à utiliser justement le potentiel et la puissance des réseaux sociaux pour se mobiliser et combattre ce qui leur semble inacceptable.

Nous parlions la semaine dernière de Greta Thunberg, cette jeune Suédoise de 15 ans, qui a bousculé le sommet de la COP 24 en interpellant les puissants de ce monde sur la question climatique. “Vous dites que vous aimez vos enfants par-dessus tout. Et pourtant vous volez leur futur sous leurs yeux”, dénonce-t-elle. Quel impact réel peuvent avoir de telles prises de position? questionneront les plus sceptiques (peut-être les plus nombreux).
Aux Etats-Unis, les jeunes de Never Again ont réussi, à travers leur mobilisation, à mettre à mal le pouvoir de la NRA. Dans les semaines qui ont suivi, de nombreuses entreprises, sentant l’impopularité, ont choisi de retirer le soutien financier et logistique jusque-là accordé à l’association. Qui se plaint depuis de moyens considérablement réduits. Ce qui pourrait peut-être avoir une incidence sur sa future marge de manœuvre.

Chez nous, des jeunes se mobilisent aujourd’hui autour de ce qui leur semble être une urgence cruciale: la façon dont les pouvoirs, public et privé, disposent de ce qui aurait dû être notre espace commun. Développements allant à l’encontre des exigences environnementales et de durabilité, opacité totale, façon de disposer du bien commun dans le mépris des aspirations et des besoins du plus grand nombre. Au sein de Aret Kokin Nou Laplaz (AKNL) notamment, des jeunes se battent aujourd’hui devant justice et tribunaux face aux pouvoirs décisionnels et financiers, manifestement de collusion pour exploiter à leur profit ce qui aurait dû être préservé et consolidé pour le bien de tous. Wetlands, plages publiques, tout est devenu terrain d’exploitation à court terme et gros profits. Ils sont quelques combattants, avec alentour une armée de citoyens désabusés qui se disent que l’on ne peut de toute façon rien faire contre le pouvoir d’un gouvernement et l’argent du secteur privé.

Et quand nous aurons fini de débattre sur le nombre de lauréats obtenus par l’un ou l’autre établissement scolaire, peut-être sera-t-il encore temps de s’interroger sur l’opportunité de dispenser à nos jeunes une éducation qui leur apprendre vraiment à déterminer ce qu’ils veulent, ou pas, pour leur avenir. En se donnant les moyens de se battre, s’il le faut contre nous, pour y arriver…