ARANCHA GONZÁLEZ, DIRECTRICE EXÉCUTIVE DU CENTRE DU COMMERCE INTERNATIONAL : « Maurice a su marier démocratie, ouverture commerciale et politique de redistribution »

Arancha González, directrice exécutive du Centre du commerce international (ITC), était à Maurice la semaine dernière afin de procéder conjointement avec le Premier ministre Pravind Jugnauth au lancement de la stratégie nationale d’exportation, après avoir assisté Enterprise Mauritius dans sa préparation. Elle était également l’invitée d’honneur du dîner annuel organisé par la MCCI le 1er avril dernier. En présence des dirigeants du secteur privé et des membres du gouvernement, elle a fait un exposé sur l’utilisation du commerce comme un instrument pour la croissance inclusive et la création d’emplois. Directrice de l’ITC depuis 2013, elle est une experte en commerce international de plus de 20 ans d’expérience. Elle copréside actuellement le Conseil sur le Futur du commerce et de l’investissement du World Economic Forum (WEF). Le Centre du commerce international est une agence conjointe de l’Organisation mondiale du commerce et de l’Organisation des Nations unies fondée en 1964. Il a pour mission de favoriser la croissance et le développement inclusif et durable grâce aux échanges et au développement du commerce international. Arancha González a pour objectif de renforcer l’intégration du secteur des affaires des pays en développement et des économies en transition au sein de l’économie globale, d’améliorer la performance des institutions d’appui au commerce et à l’investissement pour en faire bénéficier les PME et d’améliorer la compétitivité à l’international des PME. Le Mauricien l’a rencontrée.

Vous arrivez à Maurice au moment où la Grande Bretagne a enclenché officiellement le Brexit en vue de se retirer de l’Union européenne. Vous êtes au cœur de l’Europe, comment vivez-vous cet événement ?
Il y a un mouvement de contestation dans les pays développés sur le bien-fondé du commerce parce que la globalisation, les pertes d’emplois, la transformation nationale sont associées au commerce international. On l’a bien vu lors de la campagne électorale américaine l’année dernière. Certains ont tendance à dire que le Brexit c’est la même chose. Je ne crois pas. Le Brexit trouve sa source dans un courant de pensée qui a toujours existé en Grande Bretagne même après son entrée dans l’Union européenne. Il a un rapport avec le concept de souveraineté. Je dois dire que le concept de souveraineté au XXIe siècle est un peu dépassé. La technologie est la force principale de la globalisation et est également la force motrice de l’interconnexion dans notre société. Ce qui fait que la souveraineté aux XXIe siècle est un peu une illusion. En Grande Bretagne dans le cadre d’un processus démocratique les Britanniques ont fait le choix de quitter l’Union européenne. Et maintenant la partie la plus compliquée est à venir. Il s’agira de défaire une structure construite pendant plus de 40 ans. C’est comme si vous aviez fait une omelette que vous avez cuisinée pendant plus de 40 ans et que vous voulez maintenant retourner à l’œuf initial. Bien sûr que c’est très compliqué. Cette complexité aura un impact sur la stabilité et la prédictibilité des relations que la Grande Bretagne entretient non seulement avec l’Europe mais également avec le reste du monde, qui reposent sur les échanges commerciaux. C’est le cas pour Maurice dans la mesure où une grande partie de vos exportations dépendent de la Grande Bretagne même s’il y a eu une diminution durant les dernières années. Nous entrons, donc, dans une période d’incertitude et cela n’est pas bon pour le business. Le seul message qu’on peut adresser à ceux concernés est qu’il faut réduire au maximum la période de négociation et clarifier le plus vite possible les termes du commerce avec le reste du monde. On entre dans une période de turbulences en ce qui concerne les relations avec Grande Bretagne.

Quels seront les principaux obstacles à franchir sur le plan commercial ?
À mon avis, il est moins important de mettre l’accent sur les tarifs, dont le niveau est déjà relativement bas. Le plus gros problème sera celui des normes et des règlements, ce que nous appelons des mesures non tarifaires. Aujourd’hui, ces normes et règlements sont établis pour 28 États membres. Comment cela fonctionnera-t-il demain ? Quelles normes et règlements le Royaume-Uni appliquera-t-il à ses produits et services ? Quelles règles d’origine s’appliqueront ? Y aura-t-il un cumul ? La réponse à ces questions est cruciale car les mesures non tarifaires représentent la part la plus importante des coûts commerciaux.

Le Brexit provoque beaucoup d’appréhension à Maurice, est-ce justifié ?
À mon avis, la réponse qu’un pays comme Maurice doit avoir par rapport au Brexit doit avoir deux composantes. L’une est consacrée au dialogue et aux discussions pour savoir ce que sera le régime commercial pratiqué entre Maurice et la Grande Bretagne post-Brexit. Il semblerait que la Grande Bretagne souhaite maintenir les cadres réglementaires préconisés par l’OMC. Ce sera donc le statu quo. L’autre composante consiste à revoir le cadre intérieur à être développé de manière à ce que Maurice puisse continuer à bénéficier de ses relations commerciales avec la Grande Bretagne, et qui sera également bénéfique pour le pays dans n’importe quelles circonstances commerciales, que ce soit dans les relations entre Maurice et la Grande Bretagne ou entre Maurice et les autres pays. Un des piliers de cette stratégie d’exportation est la diversification tant au niveau des produits qu’au niveau des marchés, à commencer par le continent africain.
Comme le préconise la stratégie nationale d’exportation de Maurice, les entreprises mauriciennes et le gouvernement devront chercher à consolider davantage les marchés existants et à développer de nouveaux marchés, que ce soit à l’intérieur de l’UE ou à l’extérieur afin de mieux gérer les risques.

Quels sont les éléments de la stratégie nationale d’exportation que l’ITC a aidé à élaborer ?
Un des points importants de la stratégie nationale d’exportation est de faciliter le dialogue entre les parties prenantes dans le pays. Le secteur public et le secteur privé doivent identifier ensemble les points forts et les points faibles de l’économie mauricienne. Il faudra ensuite voir quels sont les potentiels qui ne sont pas exploités aujourd’hui et ce qu’il faudrait faire pour arriver à les exploiter. Tout cela doit se faire dans le dialogue public-privé. Vous devez vous réjouir qu’à l’île Maurice il y ait une culture de dialogue public-privé.
Le secteur privé a joué un rôle central dans l’élaboration de la stratégie d’exportation nationale. Il est important que ce partenariat se poursuive et que vous utilisiez cette dynamique pour créer une « marque Maurice ». Le Centre du commerce international, en tant qu’agence d’appui au gouvernement et au secteur privé, continuera à vous soutenir car nous savons maintenant quels secteurs possèdent un potentiel d’exportation prometteur.
Cette stratégie met également l’accent sur l’importance d’investir dans l’autonomisation des citoyens pour profiter des nouvelles opportunités offertes par les progrès technologiques et pour amortir l’impact des transformations en cours. La fiscalité et les politiques sociales auront un rôle important à jouer. En particulier, il est primordial d’aborder l’inadéquation des compétences de manière innovante dans le cadre d’une stratégie globale visant à développer les ressources humaines de Maurice. Parce que l’économie du XXIe siècle est une économie du savoir, il est important pour Maurice d’investir dans des domaines tels que la médecine biologique, l’informatique et le développement de logiciels.
En gros, la stratégie nationale d’exportation représente un compas pour le secteur des affaires, le gouvernement et les investisseurs afin qu’ils puissent diversifier les biens et les services et entrer dans de nouveaux marchés internationaux.
Elle identifie sept secteurs disposant d’un haut potentiel de développement pour la croissance des exportations, la création d’emploi et l’innovation. Il s’agit de l’agro-industrie, la pêche et l’aquaculture, les dispositifs médicaux, la bijouterie, les services financiers, le développement des logiciels et le tourisme culturel. Tout cela s’inscrit dans le cadre de la Vision 2030 du gouvernement.

Quels sont à votre avis les défis que la République de Maurice est appelée à surmonter ?
À l’origine à Maurice, il y avait le sucre. Je sais que le sucre et le textile ont bénéficié de l’accès au marché préférentiel en Europe. Contrairement à ceux qui pensent que le commerce ne sert pas à grand-chose, Maurice a démontré que si le pays dispose d’un petit avantage commercial, il peut bâtir une industrie et un secteur qui contribuent à la croissance économique. Les préférences se sont érodées petit à petit. Le pays n’a pas baissé les bras et a d’abord amélioré la qualité de ses produits textiles, bien qu’il y ait encore du chemin à faire pour augmenter la valeur ajoutée. Le sucre roux est transformé localement. Des progrès ont été faits. L’île s’est tournée vers les services financiers et le secteur touristique. À propos du secteur financier, la crise de 2010 et la régulation qui a suivi ont eu un impact sur ses activités. Il y a, à ce niveau, un réajustement à faire. Concernant l’industrie touristique, Maurice garde un avantage comparatif. Il s’agit de marier le tourisme avec la durabilité. La question qu’on s’est posée dans le cadre de la préparation de la stratégie nationale est quelles sont les prochaines frontières pour un pays comme Maurice.

Vous tirez la sonnette d’alarme contre le protectionnisme tel que préconisé par Trump. Comment contourner ce problème ?
Le protectionnisme ne se limite pas aux États-Unis bien qu’ils le disent de manière plus forte. Il y a des pulsions protectionnistes un peu partout parce qu’il y a plein de gens qui pensent que le système commercial tel qu’il existe aujourd’hui leur est défavorable. Ils disent que le commerce international ne leur rapporte rien. Pour contrer cet argument, il faut essayer de voir pourquoi le commerce international ne profite pas aux individus. Il est insensé de penser qu’il faut mettre un terme au commerce international qui contribue à augmenter la taille du gâteau national d’un pays. Le commerce est un instrument pour faire augmenter la croissance. La question qui doit être posée est la suivante : faut-il réduire la croissance ou faut-il mieux distribuer les fruits de la croissance ? La croissance en elle-même n’est pas suffisante. Il faut améliorer le système d’accompagnement. Ainsi, le système d’éducation doit être amélioré. Aujourd’hui dans beaucoup de pays le secteur éducatif n’est pas aligné sur les besoins du marché du travail. Il faut améliorer l’apprentissage, aider les jeunes à muter d’un emploi à l’autre, améliorer les infrastructures domestiques. Il faut surtout mieux distribuer les coûts et les bénéfices du commerce international. Prendre la voie facile du protectionnisme ne résout pas les problèmes de fond de notre économie. Il faut une croissance inclusive.
Maurice est, d’ailleurs, un lieu approprié pour en parler parce que depuis l’indépendance en 1968, c’est précisément ce que Maurice a fait. La forte croissance économique de Maurice a été largement partagée : l’inégalité a diminué depuis les années 1960. Le pays fournit un exemple qui mérite d’être émulé. Vous avez toutes les raisons de regarder en arrière avec fierté.

Et les PME dans tout cela ?
J’insiste beaucoup sur une économie plus inclusive et j’insiste aussi sur l’importance des PME, sur l’emploi des jeunes et sur la participation des femmes dans l’économie. L’inclusion de la femme dans l’économie, l’emploi des jeunes, l’accompagnement des petites entreprises ne doivent pas être simplement des paroles en l’air. Il faut qu’il y ait derrière ces déclarations de vrais choix de distribution de bénéfices et de redistribution de notre croissance. Il y a encore du chemin à faire. Concernant Maurice, tout le monde reconnaît que vous avez su marier la démocratie avec l’ouverture commerciale et la politique de redistribution qui sont les trois piliers de votre économie. Le pays a développé des processus politiques ouverts et démocratiques. Il a rendu l’accès à l’éducation gratuite prioritaire, favorisé l’esprit d’entreprise local et encouragé le partenariat avec des acteurs étrangers qui ont ouvert la voie à un afflux de capitaux, de technologies et de savoir-faire. Le mélange de mosaïques de cultures et de traditions a également contribué à l’attractivité de Maurice en tant que destination touristique.
L’exemple de l’île Maurice montre que l’on peut maintenir les marchés ouverts tout en favorisant la démocratie et en veillant à ce que la vie des citoyens s’améliore grâce à des politiques nationales solides. Cela est commun avec d’autres pays comme le Canada ou le Chili qui défient les économistes qui disent que ce ne peut pas être le cas.
C’est vrai que vous arrivez à un moment où vous commencez à ressentir un essoufflement. Il faut renforcer les trois pôles, à savoir la démocratie, l’ouverture commerciale et l’ouverture du marché de manière plus poussée avec les politiques d’accompagnement de distribution de la richesse.
Je suis avec intérêt le plan d’action pour le soutien des PME. Les PME représentent 90 % de l’économie de cette île. Si elles participent à l’économie internationale, elles deviendront plus compétitives. Ce qui leur permettra de payer de meilleurs salaires et contribuer ainsi au mécanisme de distribution de la richesse nationale.

Vous êtes très engagée dans la promotion de la cause féminine, pouvez-vous nous en parler ?
Il y a encore du travail à faire en ce qui concerne l’autonomisation économique des femmes. C’est vrai pour la politique et c’est également vrai pour l’économie. Il y a une énorme perte de croissance lorsqu’on n’inclut pas dans le marché du travail les femmes qui représentent la moitié de la population mondiale. Je ne le dis pas parce que je suis une femme mais je sais bien comment l’inclusion de la femme dans l’économie peut aider à augmenter la taille du gâteau national et à améliorer la redistribution de cette richesse. Des études réalisées par la Banque mondiale et le FMI ont démontré que la manière dont la femme dépense son argent est différente de celle de l’homme. La majorité des revenus obtenus par la femme est réinvestie dans sa famille, le loyer, le ménage etc.
Le Centre du commerce international a lancé un mouvement international baptisé Shetrades, et dont l’objectif et de connecter un million de femmes entrepreneurs au marché en 2020. Je souhaite que Maurice soit partie prenante de ce mouvement de manière active.

On parle beaucoup de l’émergence de l’Afrique. Qu’en pensez-vous ?
Les indicateurs de croissance sur le continent sont parmi les plus élevés au monde. La classe moyenne s’agrandit, le taux de croissance économique est en hausse. Les perspectives de développement commercial avec les pays du continent sont considérables pour un pays comme Maurice qui peut s’appuyer sur les multiples liens commerciaux comme les Mauriciens savent bien le faire avec le COMESA, la SADC, la COI, les ACP etc. Pour Maurice, l’Afrique est le continent à ne pas rater.

Vous croyez donc dans l’avenir du commerce Sud-Sud ?
Il y a 50 ans, Maurice avait le désavantage d’être considérée comme une petite île perdue dans l’océan Indien. À cette époque, 70 % du commerce international se faisait au niveau Nord-Nord, 20 % du commerce au niveau Nord-Sud et 10 % au niveau Sud-Sud. Ce qui était un désavantage est aujourd’hui un avantage. Aujourd’hui, un tiers du commerce international se fait au niveau Sud-Sud, un tiers au niveau Nord-Sud et un tiers au niveau Nord-Nord. Vous êtes au milieu du commerce Sud-Sud. Sur le plan géographique Maurice n’a pas changé, c’est la géographie du commerce internationale qui a changé. Elle vous est beaucoup plus favorable aujourd’hui.

Comment assurer un suivi de la mise en œuvre de la stratégie du commerce international ?
Évidemment il faudra passer de la formulation à l’implémentation. La mise en œuvre de la NES nécessitera la mise en place d’une structure ayant la capacité de mettre tous les acteurs autour de la table en adoptant une « “one-Mauritius” team approach ».