Eventuellemment, en 1820, les autorités britanniques soupçonnent le vaisseau de se livrer à la traite négrière. (2)
Le Coureur a pour propriétaire Athanase Touche et commandant le capitaine Louis Pigeot. Le 10 octobre 1818, Le Coureur passé sous le commandement d'Auguste L'Hoste. Le 5 avril de l'année suivante, Le Coureur met le cap sur la Réunion et le 24 septembre reprend la mer pour un plus long voyage, ralliant cette fois-ci la Réunion et Madagascar. Quelques semaines plus tard, le 16 novembre, Le Coureur réédite le voyage sur l'itinéraire Réunion-Madagascar sous le commandement de T. Tadebois. Six mois plus tard, le 2 mai 1820, Auguste L'Hoste se fait acquéreur de Le Coureur et en reprend le commandement.
Le lougre soupçonné de trafic illegal
Le 22 octobre 1820 Le Coureur se prépare pour un voyage de six mois à destination de Muscat, Oman. Prenant à bord deux marins anglais d'un navire marchand, le David Shaw, et 6 ou 8 marins d'une goélette française, le Lys, Le Coureur quitte Port-Louis cinq jours plus tard pour sa nouvelle destination. Le vaisseau est placé sous le commandement de Charles Letord, alias Dorval. (2)
A ce stade, Le Coureur éveille suffisamment de soupçons pour que le Contrôleur de Douanes impose sur le propriétaire une caution anormalement élevée de £ 6,000. En outre, le capitaine Rennie de la frégate royale Tees dépêche une goélette l'Elise Williams, à Madagascar et aux Seychelles pour intercepter Le Coureur dans les parages de ces îles.
Effectivement, Le Coureur s'est rendu à Madagascar à la recherche d'une cargaison d'esclaves. Arrivé à Tamatave (aujourd'hui Taomasina) et Foulepointe, Le Coureur se heurte à l'embargo mis sur la traite suite au traité signé par le gouverneur de Maurice Sir Robert Farquhar et le roi malgache Radama pour tuer le traffic à la source. (Idem) Après cet échec, Le Coureur met le cap sur Zanzibar où il arrivera en janvier 1821 pour conclure un échange d'esclaves contre 40 barils de poudre à canon.
Il paraît que le vaisseau a ensuite mis le cap sur le Mozambique pour compléter sa cargaison avant de rentrer à Maurice. Il en embarque entre 70 et 120, selon les sources disponibles aux archives. (1)
Un plan conçu pour cueillir Le Coureur la main dans le sac
Le capitaine Rennie de la Tees est informé des manœuvres du Coureur à Madagascar. De son côté, le gouverneur de Maurice Sir Robert Farquhar entre aussitôt en contact avec le Senior Naval Officer le capitaine Moresby de la frégate Menal qui dépêche sur le champ la goélette Henrietta sous le commandement du lieutenant Weatherly pour sillonner la côte est de Maurice dans le but de prendre Le Coureur la main dans le sac.
Le 3 mars 1821, Le Coureur apparaît à la passe nord de la baie du Grand Port, comme prévu par le malin Dorval. La pleine lune attendue convient parfaitement à la besogne, car elle facilitera à la fois l'entrée dans la passe et le débarquement de son contingent d'esclaves. Arrivé au lieu où le vaisseau va négocier son entrée pour traverser le récif coralienne, l'opération est retardée car il fait encore jour. (Idem)
L'Henrietta qui guette dans les parages, intercepte Le Coureur à Pointe du Diable et parvient à s'y rapprocher dans un rayon d'un mille. Cependant, la présence d'un 'pavillon bleu' sur Le Coureur, signe qu'il s'agit d'un navire marchand local, vient tromper la vigilance de l'Henrietta qui ne sait plus s'il a affaire à un négrier. (Idem)
Réhabilité, Dorval apporte son concours au comité d'élite sur la traite négrière
Après le naufrage de Le Coureur dans les eaux de Grand Port, les autorités proposent une récompense substantielle de $2 000 pour toute collaboration pouvant amener à l'arrestation de Dorval, mais ce dernier parvient à tromper la vigilance de ses poursuivants et à gagner l'île de la Réunion. D'autre part, l'amnistie est accordée à tous les membres d'équipage à condition qu'ils témoignent contre le capitaine, le propriétaire ou le consignataire.
Dorval rentrera à Maurice cinq ans plus tard (1826) et obtient le pardon du gouverneur Robert Farquhar, ayant accepté de devenir témoin de la Couronne contre Auguste l'Hoste, le propriétaire et consignataire du Coureur. Cependant, Dorval ne sera jamais convoqué à la barre des témoins, car le procureur a déjà recueilli suffisamment de preuves pour incriminer l'Hoste sans qu'il ait à recourir à celles détenues par le premier nommé. Mais, au bout du compte, Auguste l'Hoste s'en sortira pour cause de vice de procédure. (4)
Plus tard, en 1826 et en 1827, Dorval fournira à un comité d'élite (institué par le Parlement britannique pour enquêter sut la traite négrière à Maurice) de nombreux indices sur ce trafic tel qu'il se pratique alors sur les côtes de l'Afrique orientale. (2)
Des campagnes archéologiques sur l'épave à Pointe aux Feuilles
Le 1er octobre 2004, une épave est découverte à Pointe aux Feuilles dans la baie du Grand Port par Armiyo Vurdapa Naiken, chef plongeur à la ferme marine de Mahébourg. Subséquemment, deux archéologues sous-marins sont chargés d'étudier la nouvelle épave. Est-ce l'épave du Coureur ? Des études préliminaires sont aussitôt entreprises dans les archives à Maurice et en France. Il en ressort "que seuls trois navires ont coulé aux environs de la Pointe aux Feuilles". (5) Ces trois vaisseaux sont l'Actif (1804), le Saint-Jacques (1818) et Le Coureur (1821). Ce n'est qu'au bout de cinq longues années que le voile commencera à se lever sur l'identité de l'épave découverte en octobre 2004.
Effectivement, entre 2004 et 2009, cinq campagnes archéologiques sont conduites sur l'épave par une équipe égypto-mauricienne dirigée par Ibrahim Ahmed Metwalli, archéologue maritime attaché au département d'archéologie sous-marine du Conseil Suprême des Antiquités d'Egypte (avec le soutien du gouvernement égyptien) et comprenant Yann von Arnim, archéologue sous-marin de la Mauritius Marine Conservation Society (MMCS), et Nicolas Bigourdan, archéologue naval du département d'Archéologie Maritime de l'université australienne James Cook. (5) Les campagnes archéologiques sont réalisées par le Mauritius Museums Council (MMC) et la MMCS en partenariat avec le National Heritage Fund (NHF) et avec le soutien du Bureau du Premier ministre ainsi que l'aide technique et financière de nombreux sponsors locaux et internationaux. Les campagnes de plongée sont aussi soutenues par le Mauritius Underwater Group (MUG), une équipe de plongeurs locale.
Les pièces d'archives et archéologiques
Les indices recueillis aux archives et sur le site archéologique tendent à confirmer que l'épave retrouvée à Pointe aux Feuilles est positivement celle de Le Coureur. Pourquoi pas celle de l'Actif ou du St Jacques qui ont aussi échoué dans les parages ? Ce qu'en ont conclu les chercheurs : « Des recherches historiques menées depuis plus de 20 ans sur les épaves de Maurice montrent que seuls trois navires ont coulé aux environs de la Pointe aux Feuilles. Le Coureur en 1821 qui a heurté le récif bordant le canal en face de la Pointe aux Feuilles et qui fut incendié par son équipage, l'Actif en 1804 qui transportait une cargaison de bois et fut incendié à l'ancre par les Britanniques aux environs de la redoute de la Grande Rivière Sud Est et le St Jacques en 1818 qui a été sabordé par son équipage alors qu'il était ancré près de la Pointe aux Feuilles. Comme les deux derniers navires étaient à l'ancre, ils ont sombré à l'intérieur du lagon dans le canal en eau profonde entre la Pointe aux Feuilles et la Grande Rivière Sud Est. De ce fait, il n'y a pas de confusion possible avec le Coureur qui lui c'est échoué sur un récif. Par ailleurs une prospection minutieuse le long de la bordure du canal n'a révélé la présence d'aucune autre épave dans le voisinage de la Pointe aux Feuilles. » (5)
Outre les indices historiques, les indices provenant de la structure du navire prouvent également que l'épave est celle du Coureur : « L'aspect général de la structure encore visible sous l'eau en particulier la position des mâts correspond aux informations historiques sur le Coureur à savoir qu'il s'agit d'un lougre. Les dimensions des différents éléments structurels tels la quille, la carlingue, la coque, les courbes de liaison, les dalots ainsi que les cadènes de haubans sont très similaires à ceux d'un navire du type Coureur. » (Idem) Selon les indices historiques, la proue de l'épave donnée pour être celle du Coureur, a été complètement détruite par un fort choc contre le récif. « Ceci a pu être mis en évidence par l'aspect tordu de la plaque d'assemblage avant de la quille appelée queue d'aronde. Cet événement correspond parfaitement aux circonstances du naufrage du Coureur car celui-ci s'est échoué en heurtant violemment le récif. Par ailleurs, des documents d'archives mentionnent qu'après le naufrage l'équipage du Coureur a détruit celui-ci en y mettant le feu. De nouveau un parallèle peut être fait ici avec l'épave de la Pointe aux Feuilles étant donnée que la surface de certaines structures en bois est calciné, ce qui est un signe évident d'un incendie. » (Idem)
D'autre part, « l'épave de la Pointe aux Feuilles a aussi une importante charge de ballast ». (Idem) Cet élément tend à prouver que l'épave est bel et bien celle d'un négrier. « L'épave de la Pointe aux Feuilles a aussi une importante charge de ballast. C'est une caractéristique classique d'un navire négrier car pour ne pas être déséquilibré par une cargaison humaine mobile, il fallait augmenter le poids du navire. En plus, une forte charge permettait de mettre un maximum de voiles et de gagner en vitesse, ce qui était un atout pour échapper à tout poursuivant. » (Idem) De plus, le positionnement de l'épave semble donner raison aux indices historiques dépeignant Le Coureur comme un navire en fuite. "Due to the orientation and the position of this wreck on a reef very near to the shore inside the lagoon, this ship, just like Le Coureur, has been stranded while trying to escape from a ship chasing it." (2) Un navire en fuite essayant de se diriger vers la forêt tropicale dense sise à Pointe aux Feuilles, "la seule zone côtière encore couverte" d'une telle forêt, selon la Mauritius Wildlife Foundation, ce qui indique que "ce lieu était … judicieusement choisi par les trafiquants pour débarquer illégalement leur cargaison d'esclaves car ils pouvaient aisément disparaître dans la forêt ». (5)
Quand les objets se mettent à parler…
Il est notable que plusieurs objets recueillis de l'épave (clous, chevilles, crampes, etc) sont du début du 19e siècle, ce qui confirme que l'épave est celle d'un vaisseau ayant échoué dans les premières décennies de ce siècle. Extraits : « Les clous, les chevilles, les crampes, le plaquage, les queues d'aronde, les dés ou coussinets de réa et la ferrure de gouvernail, datent comme le Coureur, du début du 19ème siècle. De plus tous ces objets sont très similaires à ceux trouvés sur les épaves du Sirius et de la Magicienne coulées à Maurice en août 1810 durant la Bataille Navale du Grand Port... Les objets usuels de la vie à bord correspondent aussi parfaitement avec l'époque du Coureur. Les tessons de bouteilles retrouvés sur cette épave sont soit britanniques soit français et ont tous été fabriqués entre la fin du 18ème et le début du 19ème siècle. De même trois bols en porcelaine provinciale type bleu-blanc de Chine et portant des caractères Sanskrit déformés, sont clairement datés de la période Jiaqing entre 1796 et 1820. Des bols similaires ont été retrouvés sur l'épave du Diana, un vaisseau de la Compagnie des Indes britannique qui a sombré en mars 1817 dans le Détroit de Malacca. » (Idem)
Enfin, Le Coureur étant un négrier, il serait normal de relever dans l'épave des preuves de son activité, soit la traite : "Concerning the sign of Le Coureur's illegal activity, some highly concreted iron rings found on the wreck could possibility be chain links used in slave fetters. Additionally, two lead disks with a hole at one edge have been identified as a medal or tag. Such tags were usually marked with a number and placed around the neck of a slave for identification purposes. The mention of such tags or labels occurred in a statement made by Dorval, the master of Le Coureur." (2)
B. Burrun
Albert Pitot et Antoine Chelin
Deux sources historiques souvent citées à propos du naufrage du Coureur sont "Esquisses historiques Vol. 1" d'Albert Pitot et "Une île et son passé" d'Antoine Chelin.
La première source se lit comme suit : "Dans la nuit du 3 au 4 mars 1821, une petite goélette, le Coureur, commandée par le capitaine Letord, dit Dorval, home de couleur, signalée comme portant une cargaison de noirs nouveaux et pourchassée par une des mouches de l'Etat, se jetait au plein à la Pointe aux Feuilles et l'équipage l'abandonnait après y avoir mis le feu. Le lendemain, 26 noirs mozambiques nouveaux étaient découverts aux environs par l'officier militaire du poste voisin et envoys au Port Louis, où ils arrivaient le 6, dans la soirée. Le jour suivant, le 7, M. Farquhar annonçait l'événement et promettait des recompenses pour la capture de l'équipage et du reste des noirs introduits."
La seconde source indique que le 3 mars 1821 "la goélette le Coureur transportant une traite illégale d'esclaves, chassé par le chasse-marée du gouvernement, échoue près de la Pointe aux Feuilles. Les esclaves débarqués, la goélette est brûlée par son equipage afin de faire disparaître toutes traces évidents".
Un registre aux Archives de Maurice donne une description des 17 membres d'équipage du Coureur.
Bibliographie
1. Auguste Toussaint, 1966, Harvest of the sea. The Mauritius sea story in outline. Claude Marrier d'Unienville, Port Louis, Mauritius
2. Ibrahim A. Metwalli, Nicolas Bigourdan & Yann von Arnim, Interim Report of the Pointe aux Feuilles's Wreck (Mauritius) : Le Coureur (1818), an illegal slave trader ? in Bulletin of the Australasian Institute of Maritime Archaeology (2007)
3. Barker, A.J., 1996, Slavery and Antislavery in Mauritius, 1810-33, Macmillan Press, London.
4. Pitot A., 1910, L'Ile Maurice Esquisses Historiques I (1810-1823), edn. Coignet Frères, Port Louis, Mauritius.
5. Yann von Arnim, L'épave du lougre le Coureur (1818), témoin de la traite illégale (Mauritius Museums Council & Mauritius Marine Conservation Society), April 2011. This study was presented on 14 April 2011 in an international symposium on the theme "La traite, l'esclavage et la transition vers l'engagisme à Maurice et aux Mascareignes entre 1715 et 1810" organized by the Truth and Justice Commission, the University of Mauritius and the 'Centre d'Etudes des Mondes Africains (CNRS - Université Paris 1 Panthéon Sorbonne)