ARCHÉOLOGIE : Six nouvelles tombes livrent leurs secrets à Bois-Marchand

Une cinquième campagne de fouille archéologique s'est tenue au cimetière de Bois-Marchand début juillet sous l'égide du Mauritian Archeology and Cultural Heritage Project (MACH) et de l’Aapravasi Ghat Trust Fund (AGTF) à quelques mètres des sites qui avaient été mis au jour ces dernières années par les mêmes équipes de Krish Seetah et Sasa Caval. Six tombes ont cette fois été minutieusement creusées, passées au peigne fin, tamisées et photographiées, entre autres, par les archéologues et les étudiants de l'Université de Stanford, qui étaient du séjour. Marquée par la malédiction, cette partie du cimetière est restée vierge de toute nouvelle inhumation depuis qu'elle a reçu les dépouilles des victimes des grandes épidémies de la fin des années 1860, du pain béni pour les archéologues !
Le cimetière de Bois-Marchand a ouvert ses portes en 1867, l'année où la malaria a engendré le plus de décès, décimant 31 900 personnes. À l'époque, les médecins ne connaissaient ni les causes ni le vecteur du paludisme, et l'on tendait à croire que cette maladie se transmettait à travers l'atmosphère, d'où le nom « mal-aria », en italien, soit « le mal par l'air ». De ce fait, même les victimes de foi hindoue ne pouvaient être incinérées, sur ordre des autorités coloniales, car on craignait à tort que les fumées de la crémation ne favorisent la transmission et la propagation de l'épidémie. Les dépouilles étaient mises en terre au plus vite par précaution sanitaire, quitte ensuite à rouvrir les tombes pour regrouper les membres d'une même famille. Sasa Caval, qui dirige ces campagnes de fouilles, est spécialisée dans les pratiques religieuses, dans lesquelles les rites funéraires occupent évidemment une place fondamentale, celle du passage vers l'au-delà.
Lorsque nous sommes arrivés sur le site, le 10 juillet dernier, en début d'après-midi, le docteur Richard Allen, en visite à Maurice, était en pleine conversation avec un groupe d'étudiants et de chercheurs impliqués à divers titres dans le programme de recherche à cinq ans d'Aapravasi Ghat, la plupart étant plutôt historiens qu'archéologues. La question était alors de savoir que faire des différents constats et traces matériels qui se dégageront de ces fouilles. Comment en effet contextualiser ces données et les faire parler ? Cet échange a mis en évidence un certain nombre de pistes d'investigation, parmi lesquelles l'ouvrage de référence de Raj Boodhoo, Health, disease and indian immigrants in nineteenth century Mauritius joue évidemment un rôle privilégié, à la fois pour documenter, mais aussi pour être questionné, voire complété.
Des questions sont soulevées sur l'étendue de l'épidémie à l'époque, sur la façon dont on gérait en pleine crise les restes de personnes décédées, ceux-ci étant souvent rapidement mis en terre dans un premier temps, pour être exhumés plus tard et déplacés pour bénéficier de rites et funérailles plus appropriés. Ces événements relèvent aussi dans une certaine mesure des liens entre le gouvernement colonial et les administrations municipales, le rôle de ces dernières, qui peuvent être revisités à leur lumière. Bien sûr, le profil socio-économique des personnes enterrées est un axe de recherche fondamental, ainsi que toutes les données démographiques qui permettront d'en savoir plus sur cette période tragique de l'histoire mauricienne.

L'usure du temps… et de la terre

Avant de rentrer dans le vif du sujet, il importe de souligner le fait que la terre de Bois-Marchand, par sa constitution particulièrement acide, préserve mal les dépouilles et objets qu'elle renferme. C'est pourquoi, environ 150 ans plus tard, les ossements y sont par exemple en moins bon état que ceux, pourtant plus anciens, qui ont été retrouvés au cimetière abandonné du Morne. Les vêtements des défunts ne subsistent généralement que de discrètes empreintes laissées par les substances qui les constituaient. Les parties métalliques des cercueils sont réduites en fragments rongés par le temps et l'humidité, et de leur boiserie, on ne retrouve généralement que de rares empreintes dans le sol et les clous considérablement rouillés et désagrégés. Aussi pouvons-nous considérer qu'il y avait urgence à réaliser ces fouilles, qui donneraient certainement des résultats beaucoup moins probants si elles étaient renouvelées dans 10 ou 20 ans.
Lors de l'exploration de cette nouvelle section, Sasa Caval a été frappée par le dénuement des six tombes qui ont été mises au jour avec, par exemple, le squelette d'un enfant d'environ cinq ans (son âge exact ne pourra être déterminé par de futures analyses ostéologiques) n'était accompagné d'absolument aucun objet. On a généralement retrouvé deux corps par tombe, tous étant disposés dans des cercueils. Peu d'objets ont été retrouvés, mis à part un rosaire, qui témoigne de la présence d'une personne convertie au christianisme, quelques pièces de monnaie érodées, des boutons et puis, sur un squelette, des bracelets aux deux poignets, faits d'une chaîne métallique portant des perles de verre roses. Ce dernier artefact peut témoigner d'un niveau social plus élevé, mais pas forcément du sexe de la personne, les hommes d'origine indienne portant souvent des bijoux à l'époque.
« Nous n'avons pas de sources historiographiques, nous explique Sasa Caval, sur l'origine des gens qui ont été enterrés ici, et nous pensons qu'elles pouvaient être de différentes origines religieuses, car tout laisse croire qu'il s'agit d'une section mixte. Nous n'avons guère retrouvé d'éléments religieux et la seule chose que nous pourrons déterminer précisément sera l'origine ethnique de ces personnes, qui sera révélée par les analyses ADN qui seront pratiquées sur les échantillons osseux. »
La question se pose déjà de savoir comment nous valoriserons à Maurice les nombreux artefacts retrouvés au cours de ces différentes campagnes, sans oublier d'ailleurs d'autres chantiers archéologiques tels ceux de l'Île Plate, où les arrivants étaient maintenus en quarantaine, de la propriété de Bras-d'Eau, du cimetière du Morne, de l'épave du Sirius, etc. Comment allons-nous conserver ces artefacts si facilement altérables ? Est-il envisageable de voir un jour une section archéologique dans les musées mauriciens où l'on montrerait à la fois les objets les plus significatifs de ces fouilles, en expliquant ce qu'ils nous enseignent, et où l'on exposerait clairement les techniques d'investigation employées pour ces recherches ?

Restituer la vie des engagés

Mais qu'apporte au juste l'archéologie à la connaissance du passé ? Nous avons posé la question à la directrice de la section technique de l'Aapravasi Ghat, Corinne Forest. Voici sa réponse : « Concernant l'engagisme, l'histoire permet d'en retracer les grandes lignes grâce aux écrits produits par les autorités britanniques en majorité, et par exemple grâce aux registres de police, aux actes notariés, qui témoignent des transactions, conventions, quittances, prêts, etc. Ces documents permettent de comprendre les relations entre les gens et de reconstituer le système économique et sociétal. Ces informations sont assemblées pour figurer une image du passé, avec son lot d'interprétation de la part de l'historien aussi. Les sciences qui étudient le passé donnent lieu à des interprétations car elles se basent sur des fragments, des traces à partir desquelles nous reconstituons l'histoire. La difficulté est aussi que nous avons tendance à envisager le passé avec l'esprit de notre temps. Il faut en avoir conscience pour garder le recul nécessaire ! »
Elle poursuit : « Ici, l'archéologie est l'un des rares moyens que nous ayons d'accéder aux vestiges laissés par les engagés eux-mêmes car elle s’intéresse aux traces matérielles. La plupart des engagés ne savaient ni lire ni écrire, et les rares écrits les concernant sont restés difficilement accessibles, ce qui empêche d'avoir de vision de l'époque par les “classes ouvrières”. Aussi l'archéologie permet-elle de restituer plus clairement leur quotidien, leurs pratiques et activités, leurs croyances, leur organisation, etc. L'archéologie de l'engagisme offre un regard complémentaire à l'histoire grâce à une approche pluridisciplinaire, qui permet de dessiner une vision multidimensionnelle, donc plus complète, du passé. Elle nous permet également, dans le contexte mauricien, de mieux envisager les relations entre groupes et entre rangs de la société : une société fortement hiérarchisée dans les écrits mais pas tellement quand on observe les évidences archéologiques. Le cimetière de Bois-Marchand, par exemple, démontre clairement l'existence d'une aristocratie indienne alors que les migrants indiens sont généralement associés au statut d'engagés. »