La Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, ainsi que de nombreux pays qui étaient encore leurs colonies au début du siècle dernier, dont l’Australie et l’île Maurice, célèbrent cette semaine le Jour de l’Armistice (le Remembrance Day) qui marque, tous les 11 novembre, la fin de la Première Guerre mondiale, autrement connue comme la Grande Guerre, qui dura de 1914 à 1918. A Maurice, comme chaque année, c’est devant le War Memorial érigé dans l’enceinte du Collège Royal de Curepipe, que se recueilleront, à 11 hreures, les dirigeants du pays et les anciens combattants pour rendre hommage aux soldats morts durant cette guerre, ainsi qu’à ceux de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945). Une occasion pour Christophe Leroux, un jeune passionné d’Histoire, de soulever quelques questions sur les manquements relevés sur ce fameux mémorial, relique d’un passé trop colonial…
Une première question d’entrée : à combien s’élevait réellement le nombre de soldats mauriciens, conscrits ou volontaires, qui, entre 1914 et 1918, s’étaient enrôlé au sein des armées anglaise, française et australienne voire, sud-africaine, pour aller se battre dans les tranchées contre l’Allemagne et la Turquie en Europe et en Mésopotamie (ancien nom de l’Irak) ? Deuxième question combien de ces soldats y ont réellement laissé la vie ? Christophe Leroux, membre de l’ONG locale SOS Patrimoine, fait remarquer que depuis que le War Memorial de Curepipe a été installé, n’y sont inscrits qu’une centaine seulement de noms de soldats mauriciens morts. Or, des recherches menées depuis peu, d’une part par des élèves du Lycée Labourdonnais et de l’Ecole du Centre, ceux-ci sous la houlette de Christine Champton-Ahnee et, d’autre part, par Jacques Dumora, un animateur socioculturel et écrivain vivant à La Réunion, il a été établi que le nombre véritable de Mauriciens qui se sont sacrifiés aura été de très loin beaucoup plus conséquent.
Jacques Dumora signale d’abord que, dès 1919 — soit une année après la fin du premier grand conflit — l’écrivain Robert Edward-Hart tente de dresser un bilan des Mauriciens qui sont partis au combat. Selon Edward-Hart, ils sont 520, mais il admet que ce chiffre est sans doute très loin de la réalité, car beaucoup de natifs de l’île Maurice vivant dans les grandes métropoles anglaises s’étaient engagés sur place et, ensuite, ils n’ont pas laissé de trace dans les registres de l’époque. Le livre de Robert Edward-Hart, intitulé « Les volontaires Mauriciens aux armées 1914-1918 » est donc écrit en 1919, alors que tous les hommes engagés ne sont pas encore rentrés et que bon nombre manquent aussi à l’appel.
Pour sa part, Jacques Dumora affirme dans un livre plus récent,
« Mémoire Mauricienne, La Grande Guerre », qu’il y a eu 3 550 Mauriciens engagés répartis comme suit : 1428 embrigadés au sein du Bataillon des travailleurs, 1000 dans les Mauritius Volonteers, 500 aux armées anglaises combattantes, 200 aux armées françaises combattantes, 92 engagés dans la Légion étrangère française, 200 dans la Royal Navy, ou la marine marchande britannique, 100 dans les armées australienne, sud-africaine et néo-zélandaise et 30 Mauriciens et Mauriciennes dans les divers services de santé militaires.
Selon Jacques Dumora, au début du conflit de 14-18, « de nombreux Mauriciens sont installés en Angleterre, en France, en Australie ou en Afrique du Sud, et certains d’entre eux, dans une démarche individuelle d’engagement, ont sans doute définitivement disparus des bilans comme pour beaucoup de soldats de la Grande Guerre ».
Pour ce qui est des soldats mauriciens morts des conséquences directes de cette Grande Guerre, Jacques Dumora soutient qu’ils ont été au nombre de 195 hommes, plus, de manière notable, une Mauricienne dénommée Margareth Annabelle Campbell Gibson. Elle était la première femme volontaire des WAAC au grade de capitaine. L’écrivain donne une très longue liste des morts avec un souci de détails qui inclut noms, grades, dates et causes de décès, et même les cimetières où ces morts ont été enterrés. Le cimetière de Bassorah, en Irak, est celui qui est le plus souvent cité.
Ainsi, pour Christophe Leroux, « d’autres combats, plus pacifiques restent à entreprendre pour plus de justice ; en se basant tant sur les recherches crédibles des élèves du Lycée Labourdonnais, de ceux de l’Ecole du Centre et sur l’oeuvre de Dumora, il y a lieu de réclamer que justice soit faite et que les noms de tous ces mauriciens morts trouvent eux aussi leur place sur le cénotaphe du War Memorial maintenant qu’on les connaît presque tous »
C’est le combat que ce jeune membre de SOS Patrimoine déclare vouloir entreprendre auprès des autorités dès maintenant en espérant qu’il aboutisse d’ici au 11 novembre de l’année prochaine quand sera commémoré le centenaire de l’armistice de 1918. Et il y a encore une autre bataille qu’il faudra engager, selon Christophe Leroux. Troisième question, la Grande Guerre n’avait pas impliqué que les Anglais et les Français, mais, bien évidemment, les sujets outremer de la Grande-Bretagne et de la France. Pourquoi donc le War Memorial de Curepipe est-il une représentation de seulement un Tommy britannique et un Poilu français ?
Pour Christophe Leroux, dans la mesure où c’est à Port-Louis, le 5 août 1914, que le secrétaire colonial John Middleton, alors gouverneur intérimaire, annonça l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne et de ses colonies contre l’Allemagne, à défaut d’une statue d’un soldat inconnu mauricien, il faudrait peut-être considérer l’installation d’une stèle sur la Place d’Armes pour commémorer cette annonce parce que, avant tout, cela fait partie de l’Histoire de Maurice et de sa contribution à l’Angleterre et à la France.