ARMOOGUM PARSURAMEN : « On ne peut pas se dire Welfare State et annuler la pension des handicapés à 60 ans »

« Je suis choqué parce ce que fait ce gouvernement et surtout par les déclarations que font ses dirigeants. »

Notre invité de cette semaine est Armoogum Parsuramen, ancien politicien et membre fondateur du MSM reconverti aujourd’hui dans le travail social à la Global Rainbow Foundation. Dans l’interview qu’il nous a accordée cette semaine, il partage son analyse de la situation politique du pays et fait un vibrant plaidoyer pour un meilleur traitement aux handicapés et aux pauvres du pays.
 En février de cette année vous disiez ne plus reconnaître le MSM dont vous avez été un des membres fondateurs. Est-ce que depuis la situation s’est améliorée au MSM ?

— Je voudrais tout d’abord souligner que j’ai eu beaucoup de réactions pour me dire que j’avais fait une bonne analyse de ce qu’est devenu le MSM. Avec d’autres, nous avions dissous le PSM pour créer le MSM avec un objectif clair résumé dans le slogan « Soleil pou tou dimoune ». Ce parti est né au moment où les Mauriciens recherchaient un nouveau souffle en politique. Nous avons incarné ce renouveau, ce n’est plus le cas aujourd’hui. En 2014, le MSM a une nouvelle fois incarné ce besoin de renouveau, mais depuis les choses ont empiré et il était de mon devoir de faire un constat de la situation politique. Depuis cette interview, la situation a empiré au MSM.
Aucun des membres du MSM, vos anciens collègues, n’a pris contact avec vous pour discuter de cette interview et réfuter vos critiques ?
— Je m’attendais à des réactions positives ou négatives, l’ouverture d’un dialogue ou un démenti, mais je n’ai eu aucune réaction du MSM. Personne n’a réagi. Comme je vous l’ai dit, la situation a empiré au MSM, ce qui cause un énorme problème dans le pays, puisque ce parti détient la majorité au gouvernement. Je suis choqué parce ce que fait ce gouvernement et surtout par les déclarations que font ses dirigeants.
 Comment expliquez-vous le silence d’Anerood Jugnauth, dont vous avez été un des principaux collaborateurs, face à cette situation ?
— J’ai toujours du respect pour Anerood Jugnauth, qui a été un des bâtisseurs de l’île Maurice moderne, mais ses dernières déclarations ne lui font pas honneur. Je pense en particulier à cette honteuse déclaration sur la presse que je ne veux pas répéter 
je vais le faire pour vous ! Sir Aneerod Jugnauth a déclaré qu’il faisait pipi sur les journalistes et, plus récemment encore, qu’il était dégoûté par la lecture des journaux !
— Je ne comprends pas qu’il puisse faire ce genre de déclarations. Il est le ministre mentor du gouvernement, c’est-à-dire qu’il doit montrer aux ministres comment se comporter, quel type de déclaration faire grâce à son expérience. Dans ce gouvernement, il incarne la sagesse et l’expérience et c’est d’ailleurs pour cette raison que son alliance a été élue en 2014. Je suis choqué par la multiplication de dérapages qui ne s’inscrivent absolument pas dans la ligne des valeurs prônées par le MSM à l’origine. Des valeurs qui ont permis au pays de faire des avancées significatives entre 1983 et 1995. Je rappelle qu’après son élection en 2014, SAJ avait dit que c’était son dernier mandat politique et qu’il allait s’assurer de terminer sa carrière dans l’honneur et la dignité au service de la population. Depuis, le gouvernement que SAJ a dirigé et dont il est toujours membre, multiplie les faux pas et les dérapages. Il y a tellement de dérapages qu’on ne sait plus où commencer. Où est-ce que tout cela va mener le MSM ?
— Il est difficile de répondre à cette question pour une raison bien simple : chaque semaine une nouvelle affaire ou un nouveau scandale qui touche le gouvernement ou un de ses membres est révélé. On a eu, ces derniers jours, le cas de Yerrigadoo signant un certificat de moralité pour un homme accusé d’escroquerie ; un ministre accusé de harcèlement sexuel ; le député Rutnah qui a traité une journaliste de « femelle licien » ; le député et PPS Tarolah qui envoie les photos de ses parties intimes par téléphone. Et je n’oublie pas la manière de faire de la police qui va faire des perquisitions chez des journalistes à 4 heures du matin alors que des escrocs contre qui il y a plusieurs plaintes sont en liberté.
Sans compter la dernière affaire d’Air Mauritius avec la tentative de la police d’expulser un pilote étranger de Maurice !
— Je suis choqué par la manière dont le dossier a été traité. Ce n’est pas la première fois que le Board d’Air Mauritius se comporte d’une manière qui aurait été qualifiée de dictatoriale dans n’importe quelle démocratie. Rappelez-vous le cas du limogeage de Megh Pillay limogé qui n’a même pas pu se défendre. Les nominés font n’importe quoi avec la bénédiction du Premier ministre sans que ce dernier réalise les dégâts qu’ils font subir à l’image et la réputation de Maurice au niveau international. Cette succession d’affaires, les nominations scandaleuses, sont en train de créer un sentiment de dégoût au sein de la population mauricienne qui se demande, avec inquiétude, où va le pays.
A quelle nomination scandaleuse pensez-vous il y en a tellement !
— Je pense en particulier à celle de M. Maunthrooa, un des principaux conseillers du Premier ministre, au conseil d’administration de la SICOM. Il siège sur au moins cinq conseils d’administration d’importantes institutions du pays. On dirait que pour le Premier ministre la seule personne compétente de ce pays pour siéger sur les conseils d’administration est son conseiller. Et ce, en dépit du fait qu’il est actuellement accusé de corruption dans le cadre d’un procès ! N’existe-t-il pas à Maurice de professionnels compétents pour siéger sur ces conseils d’administration en dehors de son conseiller et de ses proches ? Pour moi, c’est une manière de faire scandaleuse, indécente et malsaine.
l  Est-ce que, selon vous, Pravind Jugnauth a décollé comme Premier ministre depuis sa nomination à ce poste ?
— C’est la population qui va juger l’action de Pravind Jugnauth comme Premier ministre. En ce qui me concerne, je ne crois pas qu’il ait bien décollé. Il a obtenu le poste de Premier ministre sur un plateau. Depuis, Pravind Jugnauth gère les situations au petit bonheur, souvent de manière contradictoire. Exemple, le Premier ministre a déclaré que le député Tarolah ne démissionnera ni comme PPS ni comme député, en attendant la conclusion de l’enquête en cours. Sans défendre qui que ce soit, je souligne que Raj Dayal et Ravi Yerrigadoo « ont été démissionnés » sans attendre la conclusion des enquêtes sur eux. Quelle est la logique dans tout ça ?
Que pensez-vous de la leçon de bonne gouvernance donnée au Premier ministre par un dirigeant d’une association socioculturelle, cette semaine ?
— — S’il est vrai que M. Ramdhun de la Hindu House a dit des choses justes, mais ce n’est pas à un dirigeant d’une association socioculturelle de faire une leçon de bonne gouvernance au Premier ministre. Le fait que Pravind Jugnauth ait accepté cette « leçon » comme un bon élève, démontre encore un peu plus sa faiblesse comme Premier ministre. Son père n’aurait jamais accepté ça d’un dirigeant d’association socioculturelle ! Toutes ces incohérences vont peser lourdement sur le MSM aux prochaines élections générales. Et ceux qui croient que l’argent peut acheter les votes des électeurs se trompent lourdement, comme le passé l’a démontré !
l Malgré tout l’argent n’a-tg-il pas son rôle dans les élections, surtout dans la mesure où pas mal d’électeurs font comme les politiciens : ils votent en fonction de leurs intérêts, des « bouttes » qu’ils pourraient obtenir.
— C’est en partie vrai. En 1995, quand j’étais le Campaign Manager d’Anerood Jugnauth aux élections générales, j’ai vu combien de ceux qui avaient obtenu leur « boutte » pouvaient tourner casaque du jour au lendemain. Malgré tout ce qu’Anerood Jugnauth avait fait en treize ans pour sa circonscription, il a été insulté, humilié et a subi une lourde défaite. Par conséquent, ceux qui acceptent des « bouttes » du présent gouvernement et profitent de la situation peuvent changer rapidement. Surtout, si de nouvelles têtes émergent pour défendre les valeurs que les politiciens d’hier et d’aujourd’hui semblent avoir oubliés.
l Mais, comment est-ce que de nouvelles têtes pourront émerger dans un système totalement bloqué par les politiciens en place ?
— C’est vrai qu’ils accaparent tout. Pour moi, le renouvellement doit venir en dehors de la sphère politique actuelle, mais aussi des jeunes aspirants politiciens bloqués au sein des partis. On va arriver à un moment où des membres corrects des partis existants et de nouvelles têtes venues de la société civile vont se manifester pour prendre en main ce pays, qui semble de moins en moins avoir de direction. Je souligne que ce que je dis vaut aussi pour l’opposition qui semble souffrir des mêmes maux que le gouvernement. Il faut que ses membres arrêtent de faire des stratégies pour leurs intérêts propres et penser à ceux de la population et du pays. Comme dans la population, il existe au sein des partis politiques des personnes qui ont encore le sens des valeurs. Elles ne sont peut-être pas majoritaires pour le moment, mais elles existent et doivent se regrouper pour faire changer les choses.
Mais ce gouvernement ne se rend-il pas compte qu’il est de plus en plus impopulaire ?
— On dirait que non. Un leader politique, un gouvernement doivent être à l’écoute de la population, ce qui ne semble pas être le cas actuellement. Les grands projets d’infrastructures ne suffisent pas à faire gagner des élections : on l’a vu dans le passé. Le fait qu’Anerood Jugnauth a tiré le pays de la ruine en 1982, et l’a fait entrer dans une nouvelle ère, ne l’a pas empêché de perdre les élections par presque 60 zéros en 1995. Les leaders politiques devraient se souvenir de ce fait historique et en tirer les conséquences.
Est-ce que vous ferez partie de ceux qui demain vont faire changer les choses au niveau politique ?
— Je l’ai déjà dit ; je ne vais pas refaire de la politique active. Je vais continuer à faire de la politique sociale dans le cadre des activités de la fondation Global Rainbow Foundation. C’est ma manière à moi de servir le pays, de lui rendre un peu de tout ce qu’il m’a donné. Laissez-moi vous donner deux exemples de cas que je fais actuellement. Un aveugle de 3 ans qui habite à Camp-de-Masque est refusé par l’école de son quartier et obtient une place à l’école Loïs Lagesse, mais sans transport. Le ministère de la Sécurité sociale ne répond pas aux courriers que je lui adresse. J’ai dû loger une plainte à l’Equal Opportunity Commission pour que cet enfant obtienne l’allocation de transport auquel il a droit. Et nous sommes dans un pays dont le gouvernement se vante de son Welfare State ! Deuxième exemple. Une jeune fille devenue aveugle à l’âge de 14 ans poursuit, grâce à un formidable encadrement familial, ses études, passe sa HSC et entre à l’université de Maurice pour faire son LLB, sans aucune facilité. Son père devait venir en classe pour écrire ses notes ! Après avoir obtenu son degré, elle est recrutée par le gouvernement dans le cadre du programme destiné aux gradués Service To Mauritius. Elle passe un an à la Cour suprême et les deux autres années au bureau du DPP. Sous l’ancien gouvernement, elle avait droit à une allocation de transport pour aller travailler et retourner chez elle. Elle obtient une bourse pour faire un stage de six semaines aux Etats-Unis. Dès son retour à Maurice, elle reçoit une lettre de son Permanent Secretary qui lui dit : « Puisque vous avez pu vous débrouiller toute seule aux Etats-Unis, vous pouvez très bien le faire à Maurice et votre allocation transport est annulée. » Cette jeune fille a eu une dépression et est restée chez elle pendant trois mois. J’ai été informé de ce cas et avec des amis nous avons payé son allocation transport pour quelle puisse aller travailler. J’ai alors entamé des démarches pour que son allocation lui soit payée. Les lettres sont restées sont réponse et j’ai, une fois de plus, saisi l’Equal Opportunity Commission et le problème a été réglé.
Les hauts fonctionnaires qui gèrent les dossiers des handicapés et des pauvres sont-ils incompétents ou ne s’intéressent-ils pas à leur travail ?
— En fonction de mes rencontres, de mes discussions et des démarches que j’ai du faire, je peux dire que certains de ces hauts fonctionnaires sont sans cœur. Ils ne sont pas dignes de travailler au ministère de la Sécurité sociale où la première qualité doit être de savoir se comporter avec humanité. Quand on entend le nombre de personnes, des handicapés ou leurs proches, qui se plaignent sur les radios, de la manière dont elles sont traitées, j’ai le sentiment que certains ont démissionné de leurs responsabilités. Et nous sommes supposés être un Welfare State !
Que pensez-vous de la CSR Foundation qui est censée offrir de meilleures conditions aux ONG qui font un travail remarquable pour les handicapés et les laissés-pour-compte ?
— Les ONG et les compagnies qui les financent sont très préoccupées par le fait que 75 % des fonds du CSR seront bientôt gérés par cette fondation, qui a pris 15 mois pour se mettre en place et démarrer ses activités. Cette fondation est en train de casser l’élan de solidarité qui existait dans ce secteur. S’il y a des compagnies qui font des abus, il y a des moyens et des instruments pour les contrôler. Jusqu’à maintenant, on ne comprend pas très bien ce que fait la CSR Foundation. Mais, par contre, on sait que chaque membre du conseil d’administration de cette fondation touche une allocation de Rs 25 000 par mois et que la MACOSS est représentée par son ancien président et un membre qui touchent donc Rs 50 000. Savez-vous combien de personnes handicapées ou pauvres on peut aider chaque mois avec Rs 50 000 ! Avec cette information, comment voulez-vous que les ONG, qui se battent pour obtenir un peu d’argent pour financer leurs activités, ne se posent pas des questions sur la CSR Foundation ?
Pardon d’être cynique, mais il y a eu plusieurs déclarations et articles de presse sur le CSR et les mauvais traitements subis par les personnes handicapées. Les gens écoutent, lisent, sont choqués et puis passent à autre chose et rien ne change 
— Je le sais, c’est pourquoi il faut aussi mener le combat sur le terrain politique. Il faut se battre pour que la société et le gouvernement jettent un regard nouveau sur les personnes handicapées à Maurice. Pour ce faire, nous allons écrire un mémorandum que nous allons le remettre à tous les partis qui prennent part à la partielle de Quatre-Bornes. Ce mémorandum leur sera remis lors d’un congrès au cours duquel nous allons les inviter à prendre des engagements précis pour les handicapés. Ce ne sera pas une plate-forme de politique partisane, mais une plate-forme politique, dans le sens noble du terme, où l’on fera entendre la voix des handicapés, des malades et des pauvres qui ont tellement de peine à se faire entendre à Maurice. C’est l’occasion de convier ceux qui disent vouloir représenter le peuple à écouter cette partie du peuple qui peine à survivre pour de multiples raisons. Nous espérons que cette activité va permettre de faire évoluer les choses.
Quels seront les sujets abordés lors de ce congrès des personnes handicapées ?
— Il y en aura plusieurs. Un des sujets qui sera abordé ce jour est la nouvelle réglementation qui fait que les personnes handicapées qui reçoivent une allocation la perdent quand elles atteignent l’âge de 60 ans et ont droit à la pension de vieillesse. Je suis révolté par cette mesure qui semble dire qu’à 60 ans on n’est plus handicapé à Maurice ! Est-ce que ceux qui ont pris cette décision pensent qu’une personne handicapée peut survivre uniquement avec sa pension de vieillesse ? Une pension que touchent par ailleurs tous les Mauriciens de plus de 60 ans, dont l’ex-Premier ministre et tous les millionnaires du pays ! C’est une mesure discriminatoire. Et on se flatte que Maurice soit un Walfare State. Je n’accepte pas les explications données par le gouvernement pour justifier la suppression des allocations aux handicapés à partir de 60 ans. Pour des raisons politiques, le gouvernement n’arrive pas à faire le ciblage au niveau de la pension de vieillesse, mais il n’hésite pas à supprimer la pension des handicapés ! Il n’y a pas que les fonctionnaires du ministère de la Sécurité sociale qui manquent de cœur à Maurice.
Vous pensez que grâce à ce mémorandum le gouvernement va revenir sur cette décision ?
— Même si le gouvernement refuse de revenir sur sa position, nous espérons que les autres partis politiques comprendront notre raisonnement et prendront l’engagement de redonner aux personnes handicapées leur allocation. Il ne faut pas oublier que la personne handicapée et les membres de sa famille sont aussi des électeurs ! Pour le moment, la population ne peut rien faire, n’a aucun moyen de faire changer de politique. Mais aux prochaines élections c’est elle qui choisira le prochain gouvernement et je suis persuadé qu’elle saura faire le bon choix par rapport à son expérience de ce qui se passe à Maurice depuis 2014.
Que souhaitez-vous dire pour terminer cette interview ?
— Je crois qu’il faut mobiliser la société civile, pas pour qu’elle s’engage dans la politique active, mais pour qu’elle fasse les pressions nécessaires afin d’influer sur les décisions du gouvernement. Il faut se battre pour les plus faibles, pour changer les choses réellement, pas seulement dans les discours et les manifestes électoraux. Pour moi, les grands projets d’infrastructure ne reflètent pas la grandeur d’une nation. Cette grandeur réside dans ce que font le pays et son gouvernement pour venir en aide aux plus pauvres de ses citoyens.
 
Jean-Claude Antoine