Un premier livre scientifique en créole mauricien, la mise en place progressive de cours généraux pour adultes ou encore pour les étrangers, puis celle de cours spécialisés, tels que le kreol des administrations, un correcteur orthographique en ligne, puis une troisième édition du dictionnaire mauricien… les projets annoncés par Arnaud Carpooran, professeur en French & Creole Studies, président de la Creole Speaking Union le 21 février dernier, à l’occasion de la table ronde bilan organisée à Port-Louis, pour célébrer la Journée internationale de la langue maternelle, sont enthousiasmants et ambitieux. Et si le professeur en French & Creole Studies à l’Université, également président de la Creole Speaking Union (CSU), est heureux de la reconnaissance toujours plus grande qu’a obtenue la langue créole ces quinze dernières années, il n’en reste pas moins vigilant, s’interrogeant par exemple sur l’inaction du gouvernement au sujet de la réactivation de l’académie de créole, ou encore de l’état de « paralysie partielle » des speaking unions…

Comment décririez-vous la situation de la langue créole et sa reconnaissance, aujourd’hui à Maurice ?

Je dirais que les gens sont moins complexés et moins crispés quand on leur parle du kreol en tant que langue écrite. Je sentais auparavant quand on parlait de creole studies, que ça n’allait pas de soi pour mes interlocuteurs. À un moment donné, le sens commun ici a fini par comprendre que dans un environnement consacré à la recherche, où la liberté académique existe, il fallait faire de la place pour la recherche et des débats sur le kreol. Les gens ont fini par faire des concessions sur leurs propres réticences, et le kreol a fini par faire son entrée à l’université. On a accepté d’étudier et de réfléchir sur un sujet qu’on reconnaissait comme étant tabou, car c’est bien le rôle d’une université que d’aborder des questions qu’on ne pourrait pas aborder ailleurs. Entre 1993 et 2000, il ne s’est rien passé à l’université sur le kreol. On ne nous l’interdisait pas, mais on nous encourageait fermement à ne pas le faire, par crainte de ne pas avoir le soutien institutionnel et même d’être mal vu par les autorités politiques.

Les choses changent à partir de 2000. Après les émeutes de 1999, l’université crée le Groupe d’Études Créoles (GEC) pour se saisir de tout ce qui touchait à la culture et aux sociétés créoles. Puis, avec le MMM au pouvoir — qui a tant milité pour le kreol pendant les années 70 et 80 — nous avons poussé le gouvernement à adopter une position ouverte sur la question du kreol à l’école, si bien que j’ai pu annoncer en 2001, dans un colloque à La Réunion, que le gouvernement s’était engagé à aller de l’avant. Et cela nous a permis de revenir à la charge à l’université, où chaque année, nous avons organisé quelque chose sur cette question. Aussi avec les actions de Ledikasion pou travayer (LPT) d’un côté, et les pressions internationales de l’autre (les initiatives de l’UNESCO sur la langue maternelle et les projets de l’Association pour le développement de l’éducation en Afrique), ce mouvement a progressivement débouché sur la mise en place du comité Grafi Larmoni… En 2004, Paul Bérenger en tant que Premier ministre a annoncé que son gouvernement était d’accord pour explorer la possibilité d’introduire le kreol à l’école, mais qu’il fallait pour cela qu’un comité réfléchisse à l’harmonisation de la graphie… Les propositions de Grafi Larmoni allaient permettre à deux projets concrets de voir le jour dans la foulée : le dictionnaire mauricien reconnu ensuite par l’université, et le projet Prevok-BEK avec Dev Virahsawmy, Jimmy Harmon et compagnie. Même sans Lortograf kreol morisien, qui n’est devenue officielle qu’en 2011, ces deux projets ont exercé une grande influence sur tous les développements suivants.

Mais au-delà de ce cheminement, qu’en est-il de la perception de la langue créole à Maurice, aujourd’hui ?

Déjà en 2000/2005 quand les gens réalisent que deux institutions s’intéressent de très près à la question du kreol, les regards changent. Qu’on soit pour ou contre, on acceptait que les choses soient débattues. Il y avait déjà une décrispation sur cette question, le débat était là. En 2005, la grande question a été de savoir ce que le gouvernement PMSD/travailliste allait faire, mais quand le festival créole démarre en 2006, la question de la langue maternelle revient sur le tapis, et ça a continué jusqu’à présent. Au fur et à mesure que les Premiers ministres et autres ministres parlaient du kreol, de plus en plus de gens s’y intéressaient et en discutaient ouvertement. Quand aux élections de 2010, les deux principales alliances en lice inscrivent l’introduction du kreol comme langue optionnelle dans leur programme, c’est l’aboutissement d’une revendication qui remonte à l’Indépendance !

Mais pourquoi alors seulement comme langue optionnelle et pas comme langue d’enseignement ?

Ça aurait été trop tôt. Les enseignants n’étaient pas prêts, les parents étaient encore effrayés par l’inconnu, et la langue elle-même n’était pas équipée. Avant d’en faire un outil en tant que médium, il faut que « l’objet langue » existe, à l’écrit notamment, dans une forme graphique harmonisée. Le kreol était l’objet d’une revendication relativement abstraite où chacun retranscrivait à sa façon ce que sa pensée lui dictait. Qu’on puisse la décrire dans un dictionnaire monolingue, qu’on décrive sa grammaire dans un ouvrage en kreol, etc. Maintenant, les manuels scolaires et les papiers d’examens existent, le MES a son bureau spécialisé en études créoles, le MIE sa « creole unit ». Maintenant avec toutes ces avancées, nous pouvons réfléchir à une autre étape qui consisterait à en faire un médium, une langue d’enseignement.
Des étudiants s’inscrivent à l’université dans l’espoir d’avoir un diplôme en « creole studies ». Il n’y a rien de plus concret que ça. Mon titre est « chair in french and creole studies ». Les études créoles sont perçues comme une entité institutionnelle à part entière, alors qu’il y a dix ans, cette possibilité était considérée comme farfelue. Nous aurons probablement un jour un master, des gens font des diploma en kreol au MIE. Nous sommes prêts pour une nouvelle phase dans le secteur éducatif, et certainement pour d’autres questions comme le kreol dans d’autres institutions…

Que peut-on dire sur la pratique du kreol aujourd’hui selon les différents secteurs de la société ?

Dans une école primaire, on ne peut plus écrire des messages en kreol comme on le faisait avant, sans faire attention à la graphie. N’importe quel maître d’école doit y faire attention car le MES et le MIE veillent au grain, ainsi que les parents, les étudiants, etc. Cette conscience orthographique existe de la maternelle jusqu’à l’université. L’orthographe du kreol mauricien est reconnue bien au-delà de la langue optionnelle à l’école. Le dictionnaire n’est d’ailleurs pas fait que pour l’enseignement ! Il est utilisé par la Commission électorale à chaque scrutin, il est utilisé en Cour de Justice, dans les postes de police, etc. Tout le monde est conscient de la pratique orthographique, même si tout le monde ne la pratique pas encore tout à fait. À chaque élection, le commissaire électoral me sollicite au sujet des affiches qui vont sortir, le commissaire de police m’a contacté pour un code de conduite des policiers, beaucoup d’institutions publiques demandent le même genre de chose. Je ne crois pas que les gens considèrent le kreol comme une matière optionnelle. C’est pourquoi la question de savoir si on peut l’utiliser comme médium d’enseignement devient très sérieuse maintenant.

Ne l’est-elle pas de fait oralement dans les écoles primaires ?

Elle l’est dans les écoles qui rencontrent des problèmes d’échec scolaire. Les enseignants devraient se poser la question de savoir comment cela se passerait si les questionnaires étaient écrits en kreol. Un questionnaire de mathématiques en kreol, quitte à être bilingue créole/anglais, comme le PrevokBEK l’a fait déjà, n’aiderait-il pas certains élèves ? Va-t-on encore condamner nos élèves à échouer en mathématiques en continuant de leur imposer l’anglais. J’imagine qu’il y aurait des réticences chez des parents mais pas chez ceux dont les enfants ont des difficultés d’apprentissage. Le ministère devrait avoir le courage d’aborder cette question pédagogique et voir comment le faire pour que personne n’y perde.

Avez-vous relevé le relâchement dans l’écriture du kreol dans les publicités et la presse écrite ?

Le relâchement vient d’une absence de pression. S’il y avait une pression soutenue, une rubrique qui rappellerait qu’il existe une bonne façon d’écrire le kreol, cela pourrait se faire. Nous avons besoin de beaucoup plus de bonnes volontés. Il suffirait que des citoyens prennent les devants, sur internet, sur Facebook. Le dictionnaire a commencé à prendre forme contre la volonté des institutions, parce que des citoyens ont apporté leur coup de main. On n’a pas attendu que l’ordre vienne d’en haut pour commencer, même s’il a obtenu une reconnaissance institutionnelle plus tard. Dans le secteur privé, certains sont pour, d’autres contre, même dans la presse ou les agences de publicité. Mais les gens qui y croient devraient être plus volontaires dans l’action et ne pas attendre que les choses viennent des institutions publiques.

Voyez-vous le kreol entrer bientôt au Parlement ?

Quand j’entends le PM répondre à la question d’Alan Ganoo sur l’introduction du kreol au Parlement, il me semble prêt à l’accepter et les seuls blocages sont d’ordre technique. Il reconnaît que c’est un facteur d’unité, mais constate que les gens n’ont pas encore appris suffisamment à l’écrire correctement. Les réponses à ces questions techniques peuvent venir d’institutions comme l’université, le MIE ou encore… l’académie créole. La décision politique viendrait plus facilement sans ces blocages techniques. Même s’ils existent encore, on entend de moins en moins les blocages idéologiques ou politiques. À part le député Rutnah qui est contre, je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de gens dans la majorité gouvernementale qui y soient opposés.
Nous souhaitons qu’un député puisse être libre de parler en kreol comme il le fait en anglais ou en français. S’il sent que donner une réponse en kreol lui permet de mieux exprimer sa pensée, je ne vois pas pourquoi on le lui interdirait, alors que dans tous les autres parlements au monde, les questions et les réponses sont formulées dans la langue maternelle des députés. Pourquoi devrait-on les faire souffrir en les obligeant à parler une langue étrangère dans la situation de contrainte où ils sont au parlement ? Il ne s’agit pas de remplacer l’anglais et le français par le kreol, mais de faire de la place pour la langue nationale du pays ! Les téléspectateurs qui reçoivent les débats de l’assemblée en direct, comprendraient mieux ce qui est en train de se dire, car tout le monde n’est pas anglophone ou francophone. Et même si on l’est un peu, on comprend 10 000 fois plus et mieux si c’est en kreol. Qu’aurait la démocratie à y perdre si on laissait nos parlementaires débattre dans la langue nationale du pays ?

Langue nationale, c’est vous qui le dites, ça n’a rien d’officiel ?

En sociolinguistique, on définit comme langue nationale, la langue la plus parlée statistiquement par une population et la langue à laquelle la population s’identifie le plus. À Maurice, il n’y a pas photo : le kreol est de très loin, à plus de 95 % la langue la plus parlée, aucune autre ne peut rivaliser avec le kreol à ce niveau. 80 % ont uniquement le kreol comme langue de tous les jours ; 14 % disent qu’ils utilisent le kreol tous les jours avec une autre langue, souvent le français ou le bhojpuri. Il ne resterait que 5 % des gens qui n’utilisent pas le kreol dans leur vie quotidienne.
En ce qui concerne l’adhésion de la population à la langue créole, il me semble que s’il est une langue qui se disqualifie le moins, c’est bien le kreol. Il serait faux de dire que des Mauriciens s’identifient au français ou à l’anglais et encore moins à des langues plus ethno-identitaires. La seule langue qui soit lingua franca, c’est-à-dire véhiculaire et qui permet à des Mauriciens de se reconnaître à l’étranger, est le kreol. Et je pense qu’une majorité de Mauriciens sont fiers de parler le kreol, d’être créolophone, tout en étant ouverts à d’autres langues. L’État mauricien n’a pas de langue officielle, l’anglais est mentionné par rapport au Parlement et à la Cour suprême, mais il l’est de facto, dans les faits. Je dirais que la même chose s’applique pour le kreol comme langue nationale. S’il ne l’est pas décrété officiellement, il l’est dans les faits selon ces deux critères sociolinguistiques établis.

Est-ce que la création suit ces évolutions ? On ne voit pas souvent des livres en kreol être publiés.

Il n’y a pas assez de moyens pour encourager les auteurs et la créativité littéraire en kreol. Les concours sont rares, faute de moyens. Nous le faisons, LPT le fait, mais ça ne suffit pas pour que les gens qui écrivent en kreol soient reconnus. Et quand quelqu’un écrit un livre en kreol, peu d’éditeurs ont envie d’investir. Sur internet en revanche, le kreol est nettement majoritaire dans les forums. Ils ne respectent pas forcément l’orthographe mais généralement sur dix échanges, il y en a six ou sept en kreol, deux en anglais et un en français. La pratique écrite du kreol est de plus en plus massive même si elle ne prend pas encore la forme littéraire, qui est tout de même la plus noble et reconnue en termes de qualité. Nous souhaitons aussi de plus en plus d’écrits techniques et scientifiques.
J’ai appelé de tous mes vœux que l’on relance l’Akademi Kreol Morisien. Elle avait été créée pour préparer l’entrée du kreol dans les écoles primaires. Une fois que ces « terms of reference » ont été remplis, ses activités ont cessé. Mais le projet de continuer sur de nouveaux « terms of reference », est resté bloqué quelque part, au State Law Office ou ailleurs. J’ai entendu lors d’une conférence à l’Université organisée dans le cadre du festival créole, en 2015, qu’il y avait un engagement public pour la réactivation de l’académie créole. Nous sommes en 2018 et rien ne s’est passé. Je ne comprends pas pourquoi on est en train de perdre tout ce temps.

Que permettrait cette académie nouvelle formule ?

Cette nouvelle académie apporterait un regard global sur l’évolution de la graphie, sur son utilisation dans tous les domaines et sur son extension. Elle ne serait pas cantonnée à la tutelle du ministère de l’éducation, car elle toucherait au kreol dans les institutions, dans la recherche, dans les milieux publicitaires, les médias, au Parlement, dans les textes de loi et les Cours de Justice, sur internet, etc. Pour moi, elle devrait être rattachée au bureau du Premier ministre. Les 50 ans d’Indépendance offrent une occasion en or pour que l’académie ouvre à nouveau ses portes !

Dans le domaine du numérique, quels sont les outils disponibles pour faciliter l’expression en kreol ?

Le dictionnaire kreol en ligne est sur la bonne voie. À l’université en collaboration avec le ministère de l’éducation et le CSU, nous nous sommes surtout concentrés sur le « spell checker », ou correcteur orthographique, dont une version pourrait être proposée au public cette année, quand nous aurons surmonté quelques bugs. Il y a aussi plusieurs projets de recherche sur la traduction automatique.
Nous travaillons beaucoup aussi sur la troisième édition du dictionnaire kreol, que nous prévoyons de lancer le 21 février 2019, pour son dixième anniversaire. À l’université, le projet de dictionnaire rodriguais requiert notre attention en collaboration avec la Commission des arts et de la culture rodriguaise. D’ailleurs, j’ai une étudiante qui fait son doctorat sur cette question.

Pouvez-vous nous donner des précisions sur le projet d’un premier ouvrage scientifique sur le kreol mauricien, qui a été annoncé lors de la table ronde ? Qu’aura-t-il d’inédit ?

L’idée est de produire un premier ouvrage bilan à l’occasion des cinquante ans de l’Indépendance. Ce serait le premier bilan scientifique depuis que le kreol a une orthographe officielle, et qu’il est enseigné à l’université. Il y a eu bien sûr des ouvrages sur le kreol, mais un ouvrage scientifique exclusivement en kreol, sur le kreol mauricien, ça n’a encore jamais été fait. Comme il devra respecter les critères scientifiques universitaires habituels, il pourra servir de référence par la suite. Ne seraient pas bienvenus par exemple des articles écrits en français ou en anglais, ou encore en kreol dans une orthographe différente de l’orthographe officielle. C’est un défi tout à fait réalisable de nos jours. Il s’agit de restituer ce qui s’est passé autour du kreol mauricien pendant ces cinquante dernières années.
Par ailleurs, nous avons une telle demande de la part des Mauriciens qui ne sont plus à l’école, pour apprendre à écrire le kreol, que nous sommes sur le point de proposer des cours de writing skills, pour n’importe quel Mauricien qui le souhaiterait. Ça ne prendrait pas plus de 60 à 90 heures.

Vous avez aussi évoqué des cours spécialisés…

Il est grand temps que nous donnions des cours en langage courant, parce que nous avons vraiment beaucoup de demandes dans ce sens. Nous souhaitons le faire y compris en passant par la télévision, ou sur internet, ou par des centres qui en font la demande.
En ce qui concerne les cours spécialisés, quand nous reprochons à la fonction publique de mal écrire le kreol, il faudrait évidemment penser à donner aux fonctionnaires des outils et des formations pour qu’ils sachent le faire… Nous allons d’abord recruter des formateurs, avec lesquels nous organiserons des ateliers pour définir les programmes à mettre en place, par secteur, en secrétariat, en administration, etc.

Quel est au juste le quotidien de la Creole Speaking Union ?

Toutes les speaking unions sont dans une situation de paralysie partielle dans le sens où une nouvelle loi votée en 2015 qui veut les structurer pose beaucoup de problèmes dans la pratique. Dans beaucoup de cas, elles n’ont pas de staff permanent, mais seulement les membres bénévoles d’un board qui se réunit chaque mois. Donc elles ne proposent pas d’activités journalières… Nous allons rééditer le livre de François Chrétien, qui date de 1822, Essais d’un bobre africain, avec une version en kreol actualisée, ainsi que Folklore de l’île Maurice de Claude Baissac de 1888. L’édition est facile à mettre sur les rails si on trouve un financement, mais les cours réguliers demandent toute une organisation, et nous souhaitons les mettre en place cette année.