ARNAUD DALAIS, président de Business Mauritius : « Avec le Brexit, Maurice est une option attirante pour les investisseurs européens »

Le président de Business Mauritius, Arnaud Dalais, considère que Maurice constitue une option attirante pour des investisseurs européens intéressés à avoir accès aux marchés africains, surtout à un moment où la Grande Bretagne et l’Union européenne discutent de l’avenir de leurs relations. Dans cette interview, il nous parle également du partenariat entre le gouvernement et le monde des Affaires et se dit optimiste quant à la capacité de Maurice de s’imposer comme l’étoile et la clé de l’océan Indien.

Le partenariat entre le gouvernement et le monde des affaires a été souligné avec force lors du lancement de la nouvelle identité de Business Mauritius récemment. Pourquoi cette insistance ?
À chaque fois que le gouvernement et le monde des affaires ont avancé dans la même direction, l’économie mauricienne a connu de grands développements et de belles avancées au niveau de la croissance économique.
On nous accuse quelquefois de trop collaborer avec l’état et de ne pas être un contrepoids au pouvoir.  Mais cela n’est pas le rôle d’une association qui veut promouvoir les intérêts de la communauté des affaires et de ce fait, du pays en général.  L’unique façon d’avancer est de se positionner comme un partenaire et comme une force de proposition pour faire avancer le pays dans son ensemble.  Nous ne pouvons pas nous agiter dans des directions opposées, mais il faut plutôt travailler vers une entente et une compréhension commune, même si cela ne nous empêche pas d’exprimer une opinion ferme lorsque cela est nécessaire.
Un partenariat effectif, qui donne des résultats, nécessite en premier lieu une structure solide. C’est à cette condition qu’on peut être un partenaire valable qui inspire confiance. D’où l’importance de structurer Business Mauritius afin de nous donner les moyens de pouvoir dialoguer avec le gouvernement et de faire des propositions de développement qui soient concrètes.

Est-ce que l’instance de dialogue lancée l’année dernière lors de la présentation par l’ancien Premier ministre de la Vision 2030 fonctionne bien ?
Une commission mixte secteur privé-secteur public avait été mise en place par Sir Anerood Jugnauth dans le cadre de la vision 2030 en août 2015. Chaque Premier ministre a son style. Je ne connais pas bien encore celui de Pravind Jugnauth. Les  rencontres structurées entre le secteur privé et le gouvernement sont une bonne chose. Cependant on peut toujours améliorer et pourquoi pas focaliser ces rencontres autour de thèmes plus précis. Les trois commissions qui ont été créées au niveau de Business Mauritius avec des axes stratégiques précis à savoir la promotion d’un dialogue renforcé entre le gouvernement et la communauté des affaires sur l’économie, la promotion d’un fort capital social et celle d’un développement durable et inclusif. Ceux-ci nous permettront de mieux répondre aux défis qui se présentent à nous dans tous les secteurs.

Ces grandes réunions secteur public-secteur privé ont-elles donné les résultats escomptés ?
Lors des premières réunions, le sujet qui revenait à chaque fois a été le ease of doing business. On se rend tous compte que pour une relance de l’économie, il faut que les entreprises puissent accélérer les investissements et faire avancer leurs dossiers. Pendant trop longtemps on a vu les demandes de permis être bloquées par le  système. Il semble qu’il y a  une volonté du Premier ministre, Pravind Jugnauth, de faire bouger les choses. Dans son discours prononcé devant le monde des affaires, la semaine dernière, il a bien précisé que le ease of doing business allait faire l’objet d’un Business Facilitation Bill. Un accord a été signé entre l’Union européenne et le ministère des Finances pour pouvoir mieux travailler sur une e-platform et des facilités de e-licencing.

Vous êtes souvent perçu comme très proche de sir Anerood Jugnauth. Regrettez-vous son départ comme Premier ministre ?
J’ai toujours eu la chance d’entretenir de bonnes relations avec tous les chefs de gouvernement que j’ai côtoyé.  J’ai du respect pour Sir Anerood Jugnauth car dans le monde des affaires nous considérons  qu’il a été le père du développement économique de Maurice. Je respecte sa décision pleine de sagesse de se retirer de ses fonctions. Je lui rends hommage pour tout ce qu’il a fait en tant que Premier ministre et comme président de la République et je souhaite plein succès à son successeur.

Avez-vous déjà eu l’occasion de rencontrer le nouveau Premier ministre ?
Pas encore sauf dans le cadre de la fonction organisée récemment par Business Mauritius. Mais j’espère que le Premier ministre poursuivra cette tradition de rencontres entre le secteur des affaires et le secteur public, et que les principales institutions membres de Business Mauritius auront l’occasion d’y participer.

Vous avez présenté la nouvelle structure de Business Mauritius, qui est bien différente du Joint Economic Council, comme une force de propositions. Comment se traduiront-elles dans le concret ?
Le Joint Economic Council était une association qui regroupait les représentants des neuf institutions du secteur privé. Nos moyens étaient très limités. Le JEC comprenait Raj Makoond comme directeur et une secrétaire. La fusion du JEC avec la Mauritius Employers Federation (MEF), qui regroupait déjà plus de 1 000 membres, et qui a donné naissance à  Business Mauritius, nous a permis de créer une association mauricienne représentative de l’ensemble du monde des affaires. Le fait d’avoir autant de membres permet à Business Mauritius d’avoir un budget et les moyens d’entreprendre des travaux de recherche, des études et des analyses. C’est dans ce but que nous avons formé les trois commissions qui travailleront sur des secteurs spécifiques et stratégiques pour le développement socio-économique de Maurice.

Les trois commissions permettent à Business Mauritius de couvrir un éventail plus large de secteurs…
Nous avons volontairement commencé par déterminer les trois commissions avec l’aide de PWC. Elles sont, comme mentionnées plus haut, consacrées respectivement à l’économie, au capital social et à la durabilité. Le président de chaque commission  déterminera lui-même le mode de fonctionnement de sa commission avec l’aval du Conseil National de Business Mauritius. Nous avons également l’intention de nous renforcer en interne en ayant plus de compétences pour soutenir le travail de chacune des commissions.  Je profite de l’occasion pour remercier Gilbert Gnany, Patrice Legris et Philippe Espitalier-Noël qui ont accepté de présider ces commissions.

Quels sont les secteurs prioritaires qui méritent une attention à court terme ?
Le développement économique de Maurice semble bien parti. J’ai un sentiment de confiance maintenant que le taux de croissance du PIB se rapproche du taux fatidique de 4 % pour l’année en cours. Ceci dit, la croissance dépend de beaucoup de choses, dont la relance des grands travaux publics par l’État. Le secteur des affaires a vu, depuis deux ans, un accroissement de ce qu’on appelle l’investissement du privé, qui représente 70% du montant total investit dans notre pays. Toutefois pour assurer une relance de l’économie de Maurice et la croissance de son Produit intérieur brut (PIB), le rôle de l’État est important et nous l’encourageons à bien choisir ses priorités par rapport aux projets d’infrastructures publics.
Par ailleurs, certains secteurs ont donné de vrais signes de relance et de développement. C’est le cas pour le secteur financier et les banques, la construction, le tourisme  et le secteur cannier avec une hausse du prix du  sucre, sur le marché mondial. Il y a pas mal de signes positifs. Il faut continuer dans cette voie.

On a reproché à un certain moment au secteur privé de concentrer ses investissements dans le secteur de l’immobilier, des IRS et des Smart Cities. Y a-t-il encore de la place pour ce genre de projets à Maurice ?
Je crois qu’on a fait le procès des grands développements immobiliers un peu trop vite. Ces projets donnent de l’emploi à plusieurs milliers de personnes. C’est une vraie réalité économique.Ils sont souvent  réalisés dans des régions proches des entités agricoles où il y a eu à l’époque beaucoup de pertes d’emplois causés par le système VRS et la réforme du secteur cannier.  L’immobilier a encore un rôle important à jouer car ce secteur génère aussi de l’emploi direct et indirect à travers les travaux de constructions ou d’infrastructure. Il attire les investissements étrangers et contribue à l’ouverture de notre économie. Ceux qui choisissent Maurice pour leur résidence secondaire ou  leur retraite peuvent également jouer un rôle dans l’économie mauricienne. On a vu des propriétaires de l’immobilier haut de  gamme se lancer dans des activités économiques et amener des investissements dans le pays.

Comment assurer un bon équilibre entre les projets immobiliers et l’agriculture, dont la culture cannière ?
Cet équilibre est important dans le sens qu’il nous faut continuer à assurer une production agricole pour notre sécurité alimentaire mais aussi pour faire tourner nos sucreries et nos centrales thermiques, qui opéreront de plus en plus avec de la biomasse.   Cependant, nous pensons qu’il y a énormément de marge pour que le développement immobilier se fasse sans affecter la production agricole à Maurice. Il faut que ce développement immobilier soit bien pensé et que les règles d’urbanisme soient respectées. Malheureusement, à Maurice nous avons encore du progrès à faire à ce niveau.

La culture de la canne a-t-elle encore de l’avenir ?
Certainement ! L’industrie cannière continuera à jouer un rôle très important de par la grande variété de possibilités qu’elle nous offre, entre autres, dans la production sucrière, l’éthanol ou l’alcool et le domaine de la production énergétique. En plus, elle contribue à l’embellissement de notre île et fait partie intégrante de notre histoire.

Nous sommes encore bloqués dans le piège de l’économie à revenus moyens. Comment faire pour sortir de ce piège afin d’atteindre le statut d’économie à revenus élevés ?
C’est une des raisons pour lesquelles Business Mauritius s’est dotée de nouvelles structures. Nous voulons apporter notre contribution afin de voir comment arriver à sortir du piège de l’économie à revenus moyens. Je crois qu’on peut le faire. Cela demandera une certaine ouverture d’esprit en ce qui concerne l’accueil des investisseurs étrangers à Maurice, tout comme on accueille les  Mauriciens en tant qu’investisseurs et opérateurs à l’étranger. Cela ne peut être que bénéfique pour Maurice. Il y a également l’accueil des talents qui est important afin de continuer à évoluer aussi bien dans nos secteurs d’activités traditionnels que dans de nouveaux secteurs. La main-d’œuvre étrangère est un élément important pour nous parce qu’il y a certains métiers dans lesquels les Mauriciens ne sont pas intéressés à travailler. Contrairement à ce que disent certaines personnes la main-d’œuvre étrangère à Maurice protège la pérennité de l’emploi des Mauriciens.  Il y a également cette question d’inadéquation entre la formation et le marché du travail. Il est important d’analyser tout cela avec un vrai esprit d’ouverture et se donner tous les moyens possibles pour sortir du piège de l’économie à revenus moyens. On a vu ce qui s’est passé dans des petites économies comme Singapour ou d’autres où cet aspect d’ouverture a été primordial et a permis d’évoluer vers une économie à hauts revenus.

Les chiffres d’exportation ont baissé selon les dernières statistiques. À quoi attribuez-vous cette situation ?
Une grosse partie de nos exportations est assurée par le textile ou les produits de la mer. Le Brexit a eu un impact sur les devises que nous recevons du Royaume Uni à cause de la dévaluation de la livre sterling. Toutefois, je ne crois pas qu’on puisse dire que le secteur d’exportation est menacé. Il faut être bien conscient des défis que nous avons à relever au niveau international et de l’accès des marchés. Au fil des années nous avons su développer une base opérationnelle très viable. Je vois les choses de façon positive à condition qu’on identifie les obstacles et que nous conjuguions nos forces, gouvernement et monde des affaires, pour les surmonter.

Le ministre des Finances avait lui-même, devant le monde des affaires, exprimé ses appréhensions concernant le risque que représente la résurgence du protectionnisme au niveau international. Qu’en pensez-vous ?
La création de Business Mauritius tient compte de ce qui se passe dans le monde. Nous nous sommes réinventés comme beaucoup d’autres l’ont fait à Maurice ou ailleurs. Nous vivons dans un monde qui évolue perpétuellement. Si on se contentait de nos acquis sans nous adapter aux changements, nous irions bien vite vers la faillite. C’est vrai que la tentation protectionniste de la part des grands États, qui sont des marchés exportateurs, est réelle. Nous sommes un petit pays avec un petit marché domestique dans un monde en pleine évolution. Notre avenir est lié au reste du monde et la résurgence du protectionnisme peut nous affecter. La réponse à cette menace ne consiste pas à se recroqueviller sur soi-même, mais au contraire  à s’ouvrir au reste du monde de façon intelligente. Notre diplomatie économique a un rôle extrêmement important à jouer dans cette période troublée. Au niveau de Business Mauritius nous sommes là pour apporter tout notre soutien au gouvernement dans le cadre de la renégociation de nos accords commerciaux là où cela est nécessaire.

Business Mauritius insiste beaucoup sur la réforme de la fonction publique, pourquoi cela ?
Effectivement, le ministre des Finances l’a mentionné dans son discours du budget en 2016 et nous l’avons accueilli favorablement. Nous sommes heureux de voir que cette réforme a été enclenchée. Il faut maintenant la poursuivre. À Maurice, beaucoup de sociétés, petites ou grandes, n’ont pas hésité à se réinventer,  se réorganiser,  se restructurer et  se donner une nouvelle identité. Cela a été le cas pour les institutions du monde des affaires. La MSPA a disparu. Le JEC et la MEF ont fusionné. C’est important qu’il y ait aussi des réformes au niveau du secteur public afin d’affronter ce monde en pleine évolution.

On parle de la stratégie africaine. Y croyez-vous ?
Bien sûr j’y crois ! La stratégie de faire de Maurice une plateforme au moins pour l’Afrique de l’est et l’Afrique australe représente une planche de salut pour le pays. Avec les conséquences du Brexit et les discussions autour des relations futures entre l’Union européenne et le Royaume Uni, Maurice doit revoir son positionnement. Nous sommes un pays stable avec un certain savoir-faire. Nous avons des sociétés mauriciennes qui ont déjà investi en Afrique et qui connaissent bien le territoire. Nous pensons que Maurice constitue une option attirante pour des investisseurs européens intéressés à avoir accès aux marchés africains.
Nous Mauriciens, de par notre histoire d’ancienne colonie notre statut d’îlois et notre position géographique à la porte de l’Afrique, avons un avantage considérable par rapport à certaines grandes puissances. Nous sommes en général bien accueillis et respectés dans les pays d’Afrique qui sont eux-mêmes d’anciennes colonies. Nous devons toutefois être correctes dans notre approche et comme dit l’anglais « walk our talk ». Nous avons certainement un avantage comparatif à offrir en tant que plateforme internationale pour l’Afrique tout en étant un lien pour ce continent avec l’Asie et l’Europe.

L’industrie cannière mauricienne semble avoir des visées importantes en Afrique…
 Il est un fait qu’investir en Afrique pour une entreprise mauricienne consiste à se donner une plus grande chance de pérennité. Rester renfermé sur nous-même représente un risque dans un monde en constante évolution. En produisant du sucre en Afrique, cela ouvre une plus grande perspective pour les Mauriciens et nous donne les moyens de pouvoir faire face à la compétition féroce au niveau international. L’investissement mauricien à l’étranger ne peut être un succès que si nous savons développer notre savoir-faire dans les secteurs ou nous investissons. Je suis convaincu que tout industriel, avant d’investir à l’étranger doit s’assurer qu’il est déjà performant dans son métier à  Maurice. Voilà un premier retour positif pour notre pays car cela nous force à atteindre l’excellence opérationnelle. De plus, l’économie mauricienne bénéficie grandement de ces investissements grâce à la rémunération du capital sous forme de dividendes réinjectés dans l’économie ou encore le transfert, par les Mauriciens qui y travaillent de leurs revenus localement. Le succès des investissements mauriciens en Afrique ou ailleurs nous conforte dans notre stratégie de développement pour notre pays. . Je saisis cette occasion pour  faire mention des petites et moyennes entreprises mauriciennes qui se trouvent confrontées au gros problème du marché local restreint. Il est important qu’elles puissent explorer les possibilités d’exportation de leurs produits dans la région, dont La Réunion, Madagascar et l’Afrique de l’est. Je souhaite que ce soit un des sujets de nos propositions sur le plan économique. Il s’agira de voir comment arriver à aider et subvenir aux besoins de nos PMEs pour pouvoir agrandir leurs marchés et les rendre plus compétitives grâce à l’économie d’échelle.

Quelle est votre vision de Maurice à l’horizon des 10 ou 20 ans à venir ?
La devise de Maurice est l’étoile et la clé de l’océan Indien. Pourquoi ne pas mettre tous les moyens en place pour atteindre cet objectif, en encourageant les investisseurs à investir à Maurice et en nous projetant en tant que vrai pont entre trois continents : l’Afrique, l’Asie et l’Europe. Nous avons quand même de nombreux défis devant nous et je pense principalement à la nécessité de faciliter l’obtention des permis, le plein-emploi, la réforme des lois du travail tout en restant compétitif par rapport à nos systèmes de rémunération ou encore à la lutte contre la corruption. Nous devons aussi accorder de l’importance à la lutte contre l’exclusion, la durabilité, la sécurité des Mauriciens et des étrangers et les enjeux structurels de notre économie.  La liste est longue me direz-vous, mais ce serait dangereux de minimiser l’importance de ces facteurs, d’où notre nouvelle structure qui je l’espère permettra de fédérer tous nos membres derrière un projet commun pour une île Maurice meilleure où il fait bon vivre. Comme le dit notre nouveau slogan… « Building our Future » … Nous avons la chance de vivre dans un pays accueillant. Si nous continuons sur cette voie et que les Mauriciens gardent leur authenticité, leur capacité d’accueil et leur volonté de travailler et de réussir, je suis optimiste qu’en partenariat avec toutes les parties prenantes, nous réussirons à atteindre notre objectif.