ART BRUT : L’univers insolite de Ras Kucha

Grâce à ses créations, Ras Kucha apporte de la couleur au village d’Olivia

Olivia, village situé à l’est du pays, entre Kewal Nagar et Bel-Air-Rivière-Sèche, est planté dans un décor typiquement rural avec des champs de canne qui s’étendent jusqu’aux flancs des chaînes de montagnes. Sur la route principale de ce village agricole dont l’atout principal est sa proximité avec la Deep-River — une rivière réputée pour ses anguilles souvent de grande taille—, on y croise presque partout des marchands de chevrettes, car la rivière regorge de ces petites crevettes qui font le bonheur des gourmets. L’agglomération, qui abrite de petites localités aux appellations pittoresques telles que La-Nourrice, Camp-Banane, Camp-Beaubois et Camp-Jackry, compte aussi des marchands de balais, compte parmi ses habitants un personnage atypique qui répond au nom de « Ras Kucha ». Celui-ci, de son vrai nom Herold Léonor, pique la curiosité des routiers de par ses créations extravagantes : un bric-à-brac insensé et fascinant.
Dans son village, Herold Léonor s’amuse à étonner les passants avec son accoutrement, ses bicyclettes composites et ses créations artisanales extravagantes. Nul ne peut manquer d’apercevoir ces objets bigarrés accrochés à son étal de légumes, et sur l’autre côté de la route, cette corde où sont suspendus des paniers en vacoas et de drôles de chapeaux. Entre le cimetière de la localité et Deep-River, le petit monde de cet homme de 41 ans donne de la couleur au paysage. L’ambiance semble être toujours à la fête lorsqu’il est là. D’ailleurs, c’est pour cela qu’il porte le nom de « Ras Kucha ». « Kucha signifie “métèr chula”, et puis kucha à coz bien longtemps mo ti p faire ek vane kucha », nous explique-t-il, très précis dans l’étymologie du pseudonyme qu’il s’est donné ! Ici, ils sont nombreux à le féliciter de ses créations. Certains seraient même prêts à lui en acheter un modèle, comme cette dame, un ancien mannequin, se prénommant Doris, qui est descendue de sa voiture un mardi après-midi pour découvrir le monde étonnant et singulier de Ras Kucha.
Sa maison se situe juste derrière l’étal aménagé en bord de route où quelques années de cela, il vendait des légumes avec son père Harold, des légumes provenant de leurs propres terrains agricoles. Si sa cour est peuplée d’engins et de figures imaginaires, fruits de son imagination débridée, bateau sur roues, bicyclette à volant, etc, le rez-de-chaussée de sa maison est un véritable capharnaüm, une sorte de caverne d’Ali Baba où seul il se retrouve et détient le sésame.
Coiffé de son drôle de chapeau en rafia aux couleurs du drapeau national et vêtu d’un survêtement assorti, Herold Léonor nous présente fièrement chacune de ses créations. Dans le salon, divers objets couvrent le mur, certains posés au sol. Une série de jouets de toutes sortes — comme on n’en fabrique plus ou n’en a jamais fabriqué—, des guitares, des ravanes, des maquettes de bateau, des perruques de clown, des bijoux en coquillages (à moins que ce ne soient des coquillages, allez savoir !), des chapeaux ornés de longs fils de laine colorés... Il y en a partout. Même les chaises disparaissent sous des piles d’objets. Notre homme à lâché la bride à La Folle du logis, laquelle a enfanté toutes sortes d’objets où le bizarre voisine avec le grotesque, l’insolite se mêle au baroque, l’excentricité et le fantaisie convolent en justes noces avec la normalité.

Vulcain dans sa Forge
Dans l’une des cinq pièces de la maison, de hauts chapeaux en tissu, certains faisant même plus d’un mètre de haut sont posés sur un lit. Le “créateur” s’est inspiré de toques de cuisiniers et, passionné par l’univers du cirque, il a confectionné des costumes à faire pâlir d’envie plus d’un amateur. Dans sa chambre, son lit est encombré de ce qu’on pourrait appeler les esquisses de ses futures oeuvres. C’est dans cet incroyable capharnaüm que Ras Kucha consacre son temps à bricoler, dans la solitude. C’est là son atelier d’artiste.
Ce bricoleur-artiste a la capacité de voir derrière un objet devenu inutile ce qu’il pourrait devenir, ou ce à quoi il pourrait servir. Ainsi, à la fin un objet toujours unique et usuel prend forme, fait de roues, de jantes de voitures, de pièces provenant de différents véhicules. Et nous nous trouvons devant ce qu’on pourrait appeler une « bicyclette », qui peut être mis en mouvement et nous conduire où nous voulons !
Pour confectionner ses engins à deux roues, Ras Kucha récupère aussi des morceaux de métal, de bambous, des jouets cassés. Il n’est pas jusqu’aux trompettes hors d’usage qui ne passent dans la Forge de notre Vulcain. Pour lui, tout peut servir pour donner forme et usage à des objets. Le tout est soudé ou assemblé grossièrement avec du fil de fer, des clous, de la colle... On découvre aussi beaucoup de coutures. Ses « constructions » peuvent atteindre 3 à 4 mètres de long. Comme ces bicyclettes avec volant et grand parasol ou ces bateaux qui se meuvent au moyen de roues de bicyclette. Ras Kucha ne connaît pas de limites.
Ces montages et assemblages sans pareils et qui sont le résultat d’un travail acharné ont provoqué l’incompréhension dans son entourage. « Lorsque j’ai annoncé à mon père que je voulais faire de la création et du bricolage mon métier et devenir aussi clown, il était contre. Lui voulait que je continue à développer notre culture de légumes. Nous possédons deux terrains agricoles pas loin de la rivière. »Obéissant, il travaille avec son père en vendant des légumes en bord de route, mais, en secret, il brûle de concrétiser ses voeux. À 19 ans, il est embauché dans une usine de maquette de bateaux à Forest-Side. Mais poussé par la force créatrice, dès qu’il a du temps libre, il se consacre à la fabrication d’instruments de musique: flûte, ravane, maravane, triangle. A ses heures libres, comme repos du guerrier, il confectionne des corbeilles en vacoas. « Je m’intéresse surtout à tout ce qui se perd », dit-il. Cela fait deux ans maintenant qu’il se consacre entièrement à sa passion tout en continuant à vendre des légumes. Bien qu’il n’ait pas de formation artistique spécifique, en autodidacte, il aime explorer les limites de son imagination, ayant un faible pour tout ce qui est hors du commun, sa façon à lui d’être anticonformiste. Et anticonformiste, il l’est par toutes ses fibres ; non pas tant par les objets insolites qu’il crée que par les chapeaux de toutes tailles réalisés à partir de matériaux de récupération, qu’il porte et par le harnachement dont il se vêt. Et comment ne pas l’être quand on dit de soi-même : « Je suis le musicien, le chanteur, le compositeur, l’interprète. Je ressens beaucoup de fierté d’avoir su faire quelque chose de mes mains. C’est très valorisant. »
Des idées n’arrêtent pas de bouillonner dans la tête de cet homme qui se fait connaître lors de fêtes ou sur la plage où il transporte ses bric-à-brac insensés qui frappent l’œil de par leurs formes et leurs proportions.
Ne reculant devant rien, Ras Kucha envisage de construire une voiture grâce aux jantes qu’il a récupérées (on voit déjà la mine des officiers le jour du fitness !) Sur un arbre, il installera une cabane, comme celle, dit-il, de Huckleberry Finn, il réalisera une bicyclette à étages... Nous laissons là, à regret, l’artiste dont l’imagination déjà commence à bouillonner de projets...