La nouvelle exposition proposée par l’Institut d’art contemporain de l’océan indien (ICAIO) a été composée par la commissaire Zasha Colah venue de Bombay puiser dans la collection de Salim Currimjee, les oeuvres indienne, pakistanaise, sud-africaine, zimbabwéenne, burundaise ou éthiopienne, qui exprimeraient différentes approches de la violence, de l’identité souvent bafouée ou mutilée, et de la mémoire qu’on en restitue. Une vingtaine d’oeuvres d’une vingtaine d’artistes à découvrir du lundi au vendredi, jusqu’au 17 juin dans les locaux de l’Institut, rue Desforges.
Sally Couacaud avait proposé un premier exercice de commissariat autour de la collection de l’Institut d’art contemporain de l’océan indien (ICAIO) créée par l’artiste et amateur d’art Salim Currimjee, à la rue Desforges à Port-Louis. La spécialiste s’était particulièrement penchée sur la prévalence des matières, leur usage parfois inattendu, chez les artistes sud-africains et leur puissance symbolique, particulièrement dans le cas des matières organiques, peaux et cornes animales par exemple. Plusieurs oeuvres témoignaient d’ores et déjà de certaines formes de violence et d’intolérance, récurrentes sur le continent notamment en Afrique du Sud.
Sous le titre I love you sugar kane, Zasha Colah nous vient de Bombay pour prendre le relais, cette fois-ci non plus sur la forme mais sur le fond, sur le thème de la violence, dans des approches d’autant plus efficaces qu’elles n’ont rien de voyeur ou sensationnaliste. Toutes en appellent à l’esprit critique, au pouvoir d’interprétation, au symbolisme, ce qui décuple leur force de conviction, et met à l’abri des regards malsains. La chanson pop rock des années 90, interprétée par Sonic Youth parle elle-même de violence à l’égard des femmes. Aussi Zasha Colah pense-t-elle encore au nom que porte Marilyn Monroe dans Certains l’aiment chaud !, et aux transformations que cette actrice brune a dû accepter pour coller aux canons de l’idéal féminin, forcément blonde et claire de peau. De là à penser à Frantz Fanon et Peau noire, masques blancs, il n’y a qu’un pas extrêmement aisé à franchir face à certains tableaux où la question de l’identité et de son évolution suite à certaines expériences vécues est posée : identité sexuelle avec Zanele Muholi, identité religieuse avec Portia Zvavahera, identité niée ou mutilée chez Jared Ginsburg, Mawande Ka Zenzile (etc).
Impossible, dès le seuil franchi, de passer à côté de The Wolf’s theme de Simon Gush. Pour comprendre le clin d’oeil de cette installation où l’on découvre trois cors pendus, pour ainsi dire par le cou, à une corde à noeud coulant, il faut se souvenir du conte musical Pierre et le loup de Prokoviev, dont les partitions sont présentées sur des pupitres. Le petit Pierre parvient en effet à capturer le loup et le pendre par la queue… Le cor, l’instrument qui accompagne traditionnellement les chasses à cour, fait aussi penser aux chasseurs que Pierre empêche de tirer pour pouvoir emmener triomphalement sa prise au zoo. Mais cette lecture trop littérale ne saurait convenir quand on pense au contexte politique, l’Union soviétique de Staline, dans lequel cette oeuvre a été composée et présentée au public.
Peur du loup
La pendaison pourrait traduire l’anxiété du musicien à l’idée de la fausse note, qui ne peut que se remarquer, en plein concert, sur cet instrument si sonore. Il faut aussi penser que Prokoviev est retourné définitivement en URSS en 1936, notamment pour la création de cette oeuvre, présentée depuis à la jeunesse du monde entier, et qu’il subira contre toute attente, humiliations, misère et tracasseries sous le régime stalinien. Les cors brillent, les partitions sont en place mais la violence, toujours latente telle une épée de Damoclès, est là dans ces noeuds coulants. Zasha Colah souhaitait aussi évoquer le personnage du loup que craignent les croyances populaires, et du loup-garou qui a été évoqué par exemple aux lendemains d’un cyclone à propos d’un étrange visiteur nommé Touni Minuit, nu à la peau noire et huileuse…
Le monotype de Penny Siopis au ton couleur sang exprime à la fois la peur, la fuite, la furie de la violence physique, souvent sexuelle, qui mutile et dénature. À côté, l’oeuvre sans titre de Mithu Sen est des plus minimalistes et discrètement symbolique, laissant apparaître ce qui pourrait être la coulure d’une goutte de sang sur un papier à grain, mais qui devient aussi la tige d’une fleur dont les pétales sont seulement suggérés par une empreinte gravée dans le papier. Un très grand format montre à côté une de ces scènes racistes qui faisaient le quotidien des noirs réduits à la domesticité dans les colonies.
Mawande Ka Zenzile en appelle à la puissance du dessin dans un style à la Daumier, où la représentation des notables à chapeau haut-de-forme ou casque colonial, à l’attitude agressive et accusatrice, frappe par son souci du détail en contrepoint de la silhouette sombre aux traits indistincts d’une personne petite, craintive, en fuite et en repli, qui se fait humilier, et menacer, sans pouvoir se défendre. Cette première salle nous parle des violences passées et présentes, et aussi de la déshumanisation qu’elles entraînent comme dans ce portrait de Ian Grose, à la face complètement brouillée sans identité ni humanité. Elle évoque aussi la mémoire de celle-ci et sa restitution. La fuite est encore exprimée non loin de là dans la frénésie avec laquelle les personnages de Portia Zvavahera prient, dans une sorte de transe fusionnelle, une exaltation soufie.
Matières en folie
Prajakta Potnis travaille toujours avec des objets du quotidien où elle va scruter les signes, des traces de vie, comme ces sécrétions de calcaires qui sortent du robinet d’un lavabo, ces bulles opaques qui remplacent l’ampoule électrique au-dessus du miroir, constituant avec d’autres une multitude de détails témoignant de la vie autonome et incontrôlable de la matière, qui peut aussi s’emballer dans un processus sans fin et envahissant à l’instar de l’explosion nucléaire par exemple. Naiza Khan propose un étrange nuage rosé extrait d’une série d’encres regroupées sous le titre « The structure do not hold » marquant à travers des tiges de bambou plantées de-ci, de-là le caractère instable et éphémère de la ville et des constructions humaines sur cette terre.
La pièce du fond fait cohabiter deux femmes enveloppées, l’une d’un sac plastique au moyen duquel on imagine un suicide, l’autre de tissus et chapeau qui viennent renforcer le regard droit et direct d’une intensité entêtante. Cet autoportrait de Zanele Muholi souligne la puissance du regard dans l’absence de parole, la bouche étant masquée par un châle. Techniquement les effets de brillance, les matières rehaussées par une ligne blanche peinte semblent en totale opposition à l’autre portrait aux teintes très tendres, qui montre à côté une femme torse nu à l’attitude mal assurée.
Cet esprit d’intimité prend une résonance réconfortante dans le tableau de Nilima Sheikh, où se dessinent les ébats amoureux d’un couple réalisé dans l’esprit des miniatures stylisées, minuscule au milieu d’une grande surface terreuse et uniforme. Rien à voir ici, avec le clinquant baroque de l’immense nu masculin, à la qualité quasi-photographique, en décor naturel, de Deborah Poynton. On repartira intrigué par les mains couvertes d’yeux d’Anita Dube. Œuvre surréaliste, allégorie sur le pouvoir du toucher et le degré de conscience qu’il permet de développer. Le personnage du réfugié, ou du migrant comme on dit malheureusement aujourd’hui, est aussi présent dans cette exposition apparaissant sur ces lattes en bois dont on fait aujourd’hui des maisons de fortune froides et précaires. Sur cette installation du burundais Alain Nitégéka, se profile dans les brumes d’un paysage informe et boueux, une silhouette humaine portant des valises, petite et désespérément seule.