« Sueur de cannes », l’exposition que l’artiste camerounais Barthélémy Toguo présente à l’Institut français de Maurice, marque d’une pierre blanche l’expression artistique en terre mauricienne en ajoutant une proposition puissante à la longue liste des créations réalisées sur le thème de l’esclavage. Ce plasticien de l’exil, ce nomade culturel qui a réalisé des sculptures sous forme de tampons géants pour dire « the new world climax » de nos sociétés de contrôle, opère ici exceptionnellement une remontée dans le temps, retraçant avec une surprenante efficacité l’expression des souffrances de l’esclave. Submergé par les visages en souffrance, le visiteur comprend, à la lecture des extraits inscrits ici, ce que soif de délivrance veut dire.
Des visages et des cris, des plaies et des stries aux murs, un homme qui court aux abords d’un champ de canne à l’écran, des maquettes de navires négriers posés sur un tas de sable aux contours de l’île, des morceaux de cannes à sucre au sol, des tiges avec leurs feuilles renversées et suspendues au plafond : les différents éléments de la nouvelle exposition de Barthélémy Toguo forment un dispositif complet et particulièrement explicite, qui fait place à la littérature de l’errance douloureuse de l’homme renié. Le visiteur s’immerge dans l’oeuvre, voit et lit, se libérant du poids de l’histoire, tout en étant conscient des souffrances qu’il a engendrées.
Si vous demandez à Barthélémy Toguo ce qui l’intéresse à Maurice, il égrènera quelques thèmes généraux comme « sa situation géographique, son côté insulaire » ou encore « son niveau de développement, ses infrastructures » qui l’impressionnent par rapport aux autres pays africains qu’il connaît. Mais son visage jusqu’alors impassible s’anime véritablement lorsqu’il évoque l’histoire mauricienne « assez proche de ce que certains pays d’Afrique ont connu : l’esclavage, la colonisation… » Cette étoile de la création contemporaine africaine, qui expose en octobre à Beaubourg dans le cadre du prix Marcel Duchamp, a choisi le thème de l’esclavage pour l’exposition qu’il présente à l’Institut français de Maurice, à l’issue d’un petit mois de résidence ici.
« Sueur de cannes » s’inscrit dans la continuité de l’oeuvre de cet artiste, aujourd’hui présent non seulement dans de grands musées d’art contemporain, de collections privées et galeries de renom, mais aussi dans les lieux où son oeuvre fait sens. Le Musée de l’Immigration à Paris par exemple, où il présente « Road to exile », cette pirogue remplie d’un amoncellement de sacs multicolores plein à craquer, et bien sûr à Bandjoun, au coeur du pays bamileke qui l’a vu naître, où il a créé en 1999 le premier centre d’art contemporain du Cameroun. L’Institute of visual art est devenu la pierre angulaire de la création artistique dans ce pays qu’il avait dû quitter, à peine adulte, pour pouvoir étudier les beaux-arts à Abidjan, puis à Grenoble et Düsseldorf.