ARVIN BOOLELL, ancien ministre des Affaires étrangères et membre du PTr : « Maurice a plus besoin d’élections générales que d’une partielle »

Nous sommes allés poser des questions à Arvin Boolell, ancien ministre des Affaires étrangères, sur le vote de jeudi dernier aux Nations unies, le dossier Agaléga et sa demande à Roshi Bhadain de ne pas démissionner. Une demande qui n’a pas été agréée par l’intéressé mais qui a créé quelques remous au sein du PTr.
Vous conviendrez que le vote en faveur de la résolution de Maurice aux Nations unies est une victoire personnelle pour Anerood Jugnauth…
Sans vouloir diminuer le rôle desir Anerood Jugnauth, je voudrais souligner que ce vote est le résultat d’un long travail auquel ont participé tous les gouvernements qui ont dirigé le pays. Ce n’est pas quelque chose qui est tombé du ciel, tout d’un coup ! Il faut rendre hommage aux personnels diplomatique et juridique qui ont travaillé sur ce dossier. Pendant des années Maurice a dû faire face aux manœuvres de la Grande-Bretagne pour nous mettre des bâtons dans les roues, à tous les niveaux, dont celui du Commonwealth. Elle a tout fait pour que la question des Chagos ne soit jamais inscrite à l’ordre du jourdes sommets du Commonwealth. Mais Maurice a résisté et après étude a décidé de référer le cas au Tribunal d’arbitrage de la mer quand Londres a décidé, unilatéralement et en violant tous les engagements bilatéraux, de créer le plus grand parc marin du monde dans la zone autour des Chagos. Nous avons donc contesté en 2010 la création de ce parc marin et nous avons obtenu, en 2015, un jugement qui nous a permis d’aller soumettre la résolution aux Nations unies pour pouvoir faire appel à la Cour Internationale de Justice. Cela étant, je suis heureux que le gouvernement actuel, surtout sous le leadershipde sir Anerood Jugnauth, ait continué les démarches — en y associant les Chagossiens, ce que j’avais recommandé — pour obtenir le vote de jeudi dernier. Il faut également souligner la solidarité sans faille de nos amis africains et des membres du mouvement des non-alignés. C’est une grande victoire dans le combat que mène Maurice, mais c’est aussi l’aboutissement d’un long travail commencé depuis des années, mais qui est loin d’être terminé.
Comment interprétez-vous le fait que la France, pays des droits de l’homme, et avec qui Maurice entretient des relations historiques privilégiées depuis250 ans, se soit abstenue lors du vote ?
La France est effectivement un partenaire privilégié de Maurice dans beaucoup de secteurs. Mais la France a également ses propres intérêts politiques et géostratégiques. La France est devenue, après l’élection du président Macron, une des principales forces de l’Europe avec l’Allemagne — qui s’est elle aussi abstenue lors du vote —, surtout depuis le Brexit. Pour la France, le problème des Chagos est un différend bilatéral entre deux pays amis dans lequel elle ne veut pas s’immiscer, surtout qu’elle a elle-même un différend avec Maurice sur Tromelin. Il ne faut oublier que la France a ses propres intérêts dans l’océan Indien avec ses DOM-TOM et qu’il vaut mieux pour elle ne pas soutenir des positions politiques qui pourraient donner des idées d’indépendance dans la région. Je pense que l’abstention française procède d’une volonté de ne pas blesser Maurice et la Grande-Bretagne, tout en préservant ses intérêts dans la région.
Puisque nous parlons de l’océan Indien, abordons la question d’Agaléga, à qui certains voudraient,   au moins en apparence, donner une coloration anti-Inde
Tous les Mauriciens ont un attachement pour l’Inde, avec qui nous entretenons également des relations privilégiées, mais ils ont un sentimentplus fort encore avec Maurice, leur pays. Le problème dans cette affaire est le refus du gouvernement mauricien de rendre public l’accord avec l’Inde sur Agaléga. Sous le présent gouvernement, le ministre responsable des Collectivités locales et des îles a apporté un mémo au Conseil des ministres sur une demande de l’Inde pour la construction à Agaléga d’un port militaire ouvert seulement à l’Inde. Cette note n’a jamais été rendue publique. Pour quelle raison ?
Est-ce qu’il s’agit de la même demande de l’Inde sur Agaléga que Navin Ramgoolam dit avoir refusée alors qu’il était Premier ministre ?
L’Inde avait accepté de financer quatre projets sur Agaléga : la construction d’un port, d’un aéroport, la mise sur pied d’une unité de dessalement d’eau de mer etl’installation d’un satellite supposément pour étudier et transmettre les données météorologiques. Le gouvernement d’alors avait, après avoir pris des avis légaux, refusé cette demande pour protéger l’intégrité territoriale et la souveraineté de Maurice. Mais il y a également un autre aspect dans ce dossier qui mérite d’être souligné. Maurice a une zone maritime de près de 2,3 millions de kilomètres carrés dans l’océan Indien, dont le sous-sol contient plus de 80% des réserves en pétrole et 17% en gaz. Il faut également savoir que Maurice a demandé à l’Inde d’entreprendre des études hydrographiques dans cette région. Est-ce que toutes les données de cette étude ont été transmises à Maurice ? En tant que politicien j’ai toujours privilégié des relations fraternelles avec l’Inde, mais je dois défendre d’abord et avant tout les intérêts de mon pays. C’est pourquoi je demande au gouvernement mauricien de rendre publics la demande indienne sur Agaléga et les conditions qui y sont attachées, ainsi que l’accord entre Maurice et l’Inde. C’est le refus de rendre publics ces documents qui crée la méfiance et la surenchère, dont celle de certaines associations socioculturelles, sur cette question.
Tout cela serait-il lié avec le don et la ligne de crédit obtenus par Pravind Jugnauth du gouvernement indien ?
Ce sont les questions que se posent les Mauriciens. Est-ce qu’il y a eu trade-offautour de ces prêts ? Est-ce que tout en gardant sa souveraineté Maurice a donné un leaseà l’Inde sur Agaléga ? Pourquoi le dernier prêt indien sera-t-il géré par quatre sociétés de la State Commercial Bank ? Le manque de transparence du gouvernement sur ces questions autorise toutes les interprétations.
Venons à la politique locale: pourquoi avez-vous  demandé à Roshi Bhadain de ne pas démissionner comme député ?
C’est simple. Je me suis exprimé comme un politicien qui a acquis une certaine expérience au fil des années. Comme d’autres au sein de l’opposition, j’ai demandé à Roshi Bhadain de ne pas démissionner pour ne pas casser la dynamique qui est en train de fonctionner au sein de l’opposition. Nous avons pris des mois pour créer une certaine concertation, une entente au sein de l’opposition. Aujourd’hui Bérenger dit que Xavier Duval a raison sur certains points et il a fallu des mois pour arriver à ça. La démission de Bhadain va effriter cette concertation de l’opposition et faire le jeu du gouvernement, qui était de plus en plus acculé au Parlement.
Mais votre appel a provoqué des remous au sein du PTr et on a même entendu YatinVarma dire que vos propos n’engageaient que vous. Yatin Varma serait-il le nouveau porte-parole de Navin Ramgoolam ?
Je ne sais de qui Yatin Varma est le porte-parole, mais je dis que c’est bien qu’il y ait des anges aux poings serrés au PTr et plusieurs opinions. Mais je constate que beaucoup au sein du parti et ailleurs partagent mon opinion personnelle.
On entendu une rumeur selon laquelle vous pourriez être le candidat du PTr à l’élection partielle de Quatre-Bornes…
Il existe auPTr des instances pour décider des candidatures aux élections.
Posons la question autrement. Seriez-vous intéressé à poser votre candidature au N°18 ?
Oui, si c’est le vœu et la volonté de l’électorat travailliste et du parti.
C’est une chanson souvent entendue ! Ne serait-il pas politiquement plus logique que Navin Ramgoolam soit candidat à cette élection pour pouvoir affirmer sa place de leader et retourner au Parlement ?
Ce n’est pas à Navin Ramgoolam de décider. Comme je vous l’ai dit, nous avons des instances au sein du PTr pour décider des candidatures, selon les termes de notre constitution. J’aimerais profiter de l’occasion pour dire que Maurice n’a jamais eu un gouvernement aussi impopulaire que celui qui gère actuellement le pays. En 1982, pour les premiers 60/0, il y avait une usure du pouvoir, mais pas autant d’impopularité. Beaucoup de Mauriciens disent que nous sommes dans une situation d’urgence politique avec les victimes de la BAI, tous ceux qui doivent subir la vendetta du gouvernement et le jugement de la Cour suprême autorisant le DPP à contester le jugement dans l’affaire MedPoint blanchissant Pravind Jugnauth. Vous vous rendez compte, le Premier ministre du pays aura à répondre d’une affaire de conflit d’intérêts devant le Privy Council !
Considérez-vous qu’il serait souhaitable que Pravind Jugnauth démissionne le temps du procès, comme il l’avait déjà fait en 2015 ?
Oui, s’il respecte les valeurs démocratiques de la République. Mais est-ce que ce gouvernement et ses membres respectent ces valeurs ? Regardez ce qui vient de se passer en France : le ministre de la Justice a démissionné parce que son parti pourrait être impliqué dans une affaire d’emplois fictifs. Je n’ai pas de conseil à donner à Pravind Jugnauth, mais je me permets de lui dire qu’il a été élu en 2014 pour moraliser la politique et mener la guerre à la fraude, à la corruption, ce qui implique aussi les conflits d’intérêts. Pour en revenir à l’affaire Badhain, permettez-moi de dire que par rapport à la situation du pays, ce que souhaite une majorité de la population, ce n’est une élection partielle, mais des élections générales anticipées. C’est le seul moyen de permettre aux Mauriciens de se sortir de la situation malsaine dans laquelle se trouve le pays à la veille de la célébration de ses cinquante ans d’indépendance.