ARVIN BOOLELL (ANCIEN MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES) : « Une plateforme républicaine pour contrer un régime totalitaire »

Le dirigeant du Ptr se prononce pour l'organisation, à Maurice, d'un forum international sur les Chagos

Le dirigeant du Ptr Arvin Boolell a, dans une interview accordée au Mauricien cette semaine, souligné l'importance de la constitution d'une plateforme républicaine de l'opposition afin de contrer ce qu'il estime être « un régime totalitaire ». Toutefois, cette plateforme ne devrait pas empêcher les partis qui la composent de se rendre seuls aux prochaines élections générales. Un éventuel gouvernement d'unité nationale ou une coalition entre certains partis « pourraient être créés par la suite afin d'assurer l'unité du pays », selon lui. L'ancien ministre des Affaires étrangères souhaite par ailleurs que les Chagos fassent l'objet d'un forum international qui réunirait toutes les parties prenantes, dont les Chagossiens, les représentants de la société civile, les syndicalistes, les académiciens, mais aussi des chefs d'Etat, dont Narendra Modi. Il recommande que ce forum soit organisé avant les débats prévus à l'Assemblée générale des Nations unies sur la résolution de Maurice sollicitant l'aval de l'Onu pour porter le dossier des Chagos devant la Cour internationale de justice.

Avez-vous repris pleinement vos activités politiques après votre récent accident de santé ?
Je reprends mes activités au petit galop. Il me faut obéir à mon corps. Je saisis l'occasion pour remercier tous ceux qui m'ont soutenu et qui ont prié pour moi dans des moments difficiles et qui m'ont témoigné leur solidarité. Je récupère bien. J'organise de petites réunions. Vue que ma convalescence prendra fin vers avril, j'ai l'occasion de lire, de faire des analyses et d'écrire quelques articles.

Voilà deux ans et demi que le Ptr connaît une traversée du désert. Le plus difficile est-il passé ?
Le moment le plus difficile est certainement passé. Pendant cette traversée du désert, nous avons observé certaines forces majeures politiques provoquées par un esprit malsain prévalant au niveau du gouvernement et caractérisé par une dérive totalitaire, le non-respect et les ingérences au sein des institutions démocratiques, une politique « dominer »,  l'abdication du commissaire de police devant ses responsabilités, des décisions prises en violation de la politique de bonne gouvernance... Nous avons également vu l'expropriation et la nationalisation d'une compagnie. Il y a eu des arrestations arbitraires. Heureusement pour nous que le dernier rempart reste le judiciaire. J'en profite pour dénoncer le comportement de la police lundi dernier devant les Line Barrack. Ce qu'ils ont fait est comparable aux actes des « tontons macoutes ». Le citoyen doit se montrer très vigilant et se tenir prêt à sauver la démocratie.
De plus, au lieu de gérer l'économie, de créer un climat de sérénité afin d'attirer l'investissement, de traduire les défis en occasions, d'avoir une approche inclusive avec une feuille de route bien établie, nous avons droit à des conflits intestinaux au sein du gouvernement. Nous avons un gouvernement « in office » sans être « in power ». Un sentiment de ras-le-bol prévaut dans la population alors que certains opérateurs internationaux considèrent que Maurice n'est plus cet Etat de droit qui faisait sa notoriété. La preuve est la relégation de Maurice sur les indices sociaux et économiques réalisés par les institutions internationales.

La convocation de Navin Ramgoolam aux Casernes cette semaine a suscité une mobilisation des partisans rouges. Quelle lecture en faites-vous ?
Cela illustre bien le sentiment de ras-le-bol prévalant au sein de la population. Nous avons adressé à cette occasion une lettre au commissaire de police pour lui rappeler ses responsabilités et lui demander de ne pas agir sur les instructions des politiciens. Le public est bien remonté par cette façon de faire qui, en passant, consolide les assises du Ptr dans toutes les instances. Ce qui nous fait dire que le Premier ministre actuel est le meilleur agent travailliste. Une enquête est en cours sur l'ancien Premier ministre et nous faisons confiance au judiciaire. Je considère toutefois que le fonds du problème qui nous interpelle, et qui nécessite une réflexion rapide et urgente, est l'effet maléfique qu'est le financement des partis politiques. Aujourd'hui, le Ptr est mis à nu. Au moins, le trésor de guerre du parti est exposé à la vue de tout le monde. Toutefois, ce qui est vrai pour le Ptr est vrai pour tous les autres partis politiques. Il faut arrêter avec cette hypocrisie qui fausse les jeux démocratiques. L'heure est venue pour les partis de bonne volonté, alors que nous nous apprêtons à célébrer le 50e anniversaire de l'indépendance, de venir avec un projet de société pour projeter Maurice comme un pays phare de la région, lequel projet doit comprendre une révision de notre Constitution et mettre en exergue deux thèmes fondamentaux au-delà du « law and order », à savoir la réforme électorale et le financement des partis politiques. Ce sont deux éléments très importants.
Au gouvernement, nous avions présenté un rapport  pour la modernisation du système électoral. Nous ne pouvons vivre en permanence dans une situation tendue en ne sachant pas ce qui sortira du jugement du Privy Council concernant la déclaration de l'appartenance communautaire au moment de l'enregistrement de la candidature. Nous savons qu'il peut remettre en cause le Best Loser System, basé sur un recensement qui date de 1972. C'est une bombe à retardement. Le gouvernement est incapable de résoudre ce problème. Au moins, nous étions venus avec une mesure de transition en amendant la Constitution afin de consolider d'avantage l'unité mauricienne et l'esprit de solidarité. C'était une mesure  de transition.
Ensuite, il y a le financement des partis. Nous savons tous qu'il y a une surenchère qui entraîne un mercantiliste politique. Nous devons mettre fin à cette situation et introduire une législation appropriée pour  encadrer le financement des partis politiques. D'autre part, il existe des signes et des indications de « communal overtone » de la part de certains membres du gouvernement. Je crains que le MSM cède à la tentation d'un calcul politico-communal. Il nous faut être sur nos gardes et bien comprendre le sens du mauricianisme. Il nous faut agir avec force pour contrer toutes les bombes communales ambulantes. Nous les dénoncerons car il nous faut apporter plus de sérénité dans le pays.

Un des derniers événements qui a marqué la scène politique ces dernières semaines a été la sortie du PMSD du gouvernement. Comment l'avez-vous accueilli ?
Je connais bien Xavier-Luc Duval car nous sommes entrés dans l'arène politique durant la même période. Je suis la dernière personne à croire que Xavier-Luc Duval est un opportuniste. Je pense plutôt qu'il croit que son parti doit sortir du gouvernement pour pouvoir le reconstruire. Au fond de lui, il est un démocrate et un homme de principe, et il sait qu'il y a une limite à l'excès de zèle. Il croit fermement que la majorité des trois-quarts risquait d'entraver la bonne marche de la démocratie en remettant en cause la bonne marche des institutions. Il a bien compris les méfaits de la Prosecution Commission Act, surtout après les explications d'éminents juristes, dont l'ancien président du Bar Council. Il est vrai que personne ne pense que le DPP est un « lesser god » et qu'il est « accountable », notamment à travers une « judicial review ». Il y a eu, comme on le sait, un lever de bouclier de la population contre ce texte de loi. Cette question est venue s'ajouter au fait que la population est hostile à la passation de pouvoir entre SAJ et Pravind Jugnauth. Xavier-Luc Duval a dû voir que la situation commençait à devenir tellement chaude qu'il valait mieux quitter le gouvernement.  Devant l'histoire, il ne voulait pas être partie prenante d'une situation qui risquait de créer des étincelles dans la population. Xavier-Luc Duval dispose d'une équipe de jeunes et sait que 40 à 45% de la population sont des indécis. Au moins, une chose est claire : le PMSD ne marchera pas avec ce gouvernement. Je crois qu'il a fait le bon choix. Maintenant, c'est à lui d'être à la hauteur de la situation.
Avec un bon encadrement, je suis certain qu'il sera un bon leader de l'opposition. Xavier-Luc Duval, qui a grandi dans le confort du pouvoir, est en train d'apprendre la politique « the hard way ». Que nous le voulions ou pas, comme leader de l'opposition, il vivra la « realpolitik » vis-à-vis d'un gouvernement « dominer ». Il lui faudra maintenant avoir la ténacité nécessaire. C'est là que je rejoins Navin Ramgoolam, qui lancé un appel en faveur d'une plateforme commune face à un gouvernement totalitaire et arbitraire.

En parlant de plateforme commune, nous savons que le MMM est contre une action concertée uniquement au sein de l'hémicycle...
Il ne faut pas regarder les choses « piecemeal ». Nous avons en face de nous un régime qui ronge la démocratie et qui fait fi de la Constitution pour atteindre ses objectifs. Si nous laissons le régime actuel en place, nous reculerons économiquement et socialement. Dans ce contexte, il ne faut pas que les leaders agissent comme des anges aux poings serrés : il leur faut s'ouvrir davantage et serrer les rangs, non pas pour une alliance, mais pour contrecarrer un régime déterminé à tout faire. Nous sommes pour une plateforme républicaine. S'il y a la bonne volonté avec un sens du patriotisme voulant mettre fin à la politique « dominer », et qui souhaite qu'il y ait une sérénité dans le pays, la classe politique doit regarder l'essentiel et travailler de concert.

Est-il possible que les partis aillent seuls aux élections ?
Si demain nous faisons un sondage sérieux sur cette question, je suis certain que toute l'île Maurice acceptera que les partis aillent seuls aux élections. Ils pourront après créer un gouvernement d'unité nationale ou une alliance entre les partis. Il nous faudra par la suite redévelopper le sentiment que le pays appartient à chaque citoyen. Il nous faudra nous opposer à toutes tentatives de balkanisation de la société. Il ne faut pas oublier que nous nous acheminons, sur le plan international, vers une politique protectionniste mettant davantage en avant les intérêts des États insulaires, qui vivent sur les investissements directs étrangers. Aujourd'hui, nous vivons dans un monde où chacun défend ses propres intérêts. L'Inde est devenue un « major defense partner » des Etats-Unis. Le concept des États non-alignés est en voie de disparition.

Puisque vous abordez le dossier international, que pensez-vous de la position des autorités françaises sur la cogestion de Tromelin ?
A la lumière de ce que m'a dit l'ex-Premier ministre, je comprends que lorsque le dossier avait été évoqué par l'ancien président Sarkozy, les hauts fonctionnaires de l’État à l'Élysée l'avaient mis en garde contre cette démarche, tenant en compte que la France avait la souveraineté sur Tromelin. Il avait répondu : « Je suis le président et c'est moi qui décide. » Il avait opté pour la cogestion. Cet accord aurait pu devenir un exemple international. Navin Ramgoolam, après consultation avec son conseiller légal britannique, Brown Li, avait dit d'aller de l'avant. Malheureusement, l'esprit ultra-conservateur se répand actuellement à travers l'Europe. Ce qui explique la prise de position primaire de l'extrême droite française et de Medef, entre autres, surtout en cette période préélectorale. C'est bien que le projet de loi ait été retiré en attendant que la voie des discussions diplomatiques suive son cours.
Paul Bérenger a évoqué la nécessité de rechercher l'arbitrage de la Cour internationale de justice. C'est une possibilité. Cependant, je soupçonne que la France ne cédera jamais sur la question de la souveraineté. Toutefois, comme il n'y a pas de base militaire sur cette île, il faudra explorer toutes les possibilités de travailler ensemble dans la zone maritime de Tromelin. Maurice a la volonté de le faire, comme cela a été le cas pour les Seychelles. La France et Maurice, qui sont des pays amis, pourraient sur ce plan donner un exemple de dialogue constructif  sur l'intégrité territoriale et le partage au monde.

Quid des Chagos ?
Maurice aurait dû être partie prenante des discussions sur le renouvellement du bail alloué aux Etats-Unis jusqu'en 2036. L'exclusion de Maurice a été un impair à notre égard. Ce qui est plus inquiétant aux Chagos, c'est qu'on a signé des conventions internationales contre les mines antipersonnel et les « cluster bombs » qui sont stockées à Diego Garcia et ses alentours. Comment peut-on tolérer des actes pareils.
Je pense qu'il aurait fallu faire un grand forum international sur les Chagos avant que la motion soit débattue aux Nations Unies. Jusqu'à preuve du contraire, j'ai peur des pays qui ont affirmé qu'ils soutiendront Maurice aux Nations Unies. Connaissant la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, nous savons qu'ils joueront à fond la carte de la sécurité et celle de la lutte contre le terrorisme, et qu'ils vont effrayer les pays concernés.
Je pense qu'un grand forum international, qui réunirait académiques, la société civile, les journalistes, la classe politique, les syndicats et des chefs d'Etat, est nécessaire. On devrait inviter Narendra Modi ainsi que le président de l'Union africaine, qui permettront de mobiliser l'opinion internationale sur cette question.

Que pensez-vous du Brexit ?
Nous nous retrouvons aujourd'hui dans une situation où nous devons relever les défis auxquels sont confrontés le secteur sucrier et le secteur financier, en plus du Brexit et de l'appréciation du dollar. Le High Powered Committee présidé par le ministre des Finances et toutes les parties concernées devront agir vite et bien. La déclaration de Theresa May a apporté plus de clarté, mais peu de certitudes. Je ne vois pas la Grande-Bretagne remettre en cause l'accord que nous avons avec l'Union européenne à travers l'accord de Cotonou, qui arrive à expiration en 2020. Malheureusement, avec la dépréciation de la livre sterling par rapport au dollar, les principaux exportateurs mauriciens sur le marché britannique ont déjà commencé à souffrir. En tant qu'observateur régulier de ce dossier, je ne suis pas inquiet concernant l'accès au marché, mais concernant le risque que la livre sterling continue à se déprécier.
Le High Powered Committee doit prendre ses responsabilités. Il y a encore certaines tergiversations.  Le haut-commissaire britannique avait lancé un appel aux représentants des différents ministères en vue de la création d'un forum. Malheureusement, ni le ministère des Affaires étrangères, ni celui des Finances n'a répondu favorablement. J'appréhende également l'effet que pourrait avoir le Brexit sur le fonds européen de développement. Nous avons besoin des finances pour nous réinventer et sortir du statut de revenus moyens pour passer à celui de pays à revenus élevés. Ce sont autant de sujets qui demandent à être débattus.
Il s'agit également d'étudier la possibilité d'attirer certaines compagnies opérant dans le secteur financier britannique à Maurice. Au lieu d'étudier tout cela, nous passons à côté de la plaque. Nous nous fions sur les Rs 12,7 milliards que nous a donnés l'Inde. À ce propos, il existe un risque que l'Inde définisse les termes de ce don et exige que les contrats soient alloués aux firmes indiennes, qui viendront avec leur propre personnel, laissant très peu pour Maurice.

En tant que médecin vous-même, que pensez-vous des débats autour des spécialistes de l'Etat et la pratique privée ?
Laissez-moi vous poser une question. Veut-on d'un service avec un nivellement vers le bas ? Il y a certaines réalités avec lesquelles il nous faudra vivre. Dans le cadre de ce débat, il s'agira de savoir comment garder les compétences dans le secteur public. Nous avons déjà perdu beaucoup de compétences, qui ont quitté le service. Ce que veut la population, c'est avoir un meilleur service dans nos hopitaux. Je lance un appel au ministre pour éviter tout lynchage public et tout tribunal populaire. Tenant en compte les droits acquis des uns et des autres, il faudra s'asseoir autour de la table avec toutes les parties concernées et venir avec un « white paper » sur la réforme de la santé. Pour l'amour de Dieu, il ne faut pas utiliser la santé pour obtenir un « political mileage ». Ce n'est pas bon. Faisons appel aux experts pour apporter les changements nécessaires et rendre la santé beaucoup plus fiable. Pour être franc, sans préjugé aucun, il faut revoir la formation de certains médecins dans certains pays de manière à éviter la formation par le bas.
 
Avez-vous suivi les débats sur la retraite à 65 ans ?
C'est une question qui doit être débattue loin de la politique politicaille. Il n'y a pas mille solutions. Il faut une meilleure gestion des fonds de pensions ainsi qu'une révision de l'âge de la retraite et de la contribution. Selon les experts, nous pouvons aller jusqu'à 2050, mais après, nous aurons des problèmes.  Il faudra adopter une approche inclusive et veiller à ce qu'il n'y ait pas d'abus des employeurs en introduisant la « portable pension », comme le réclame Jane Ragoo.

Avez-vous toujours l'ambition de prendre le leadership du Ptr ?
Je suis passé par des moments difficiles. Cela a été le cas pour mon parti également. L'essentiel, c'est la consolidation du parti et de tout faire pour arrêter « la politik dominer » et un régime totalitaire. Toute hypocrisie sur le financement des partis politiques doit cesser. Je ne vois pas la nécessité d'organiser le congrès du parti pour le moment.

La hiérarchie autour du leader, lors d'une conférence de presse, aurait suscité quelques réactions parmi les rouges...
Cela ne me gêne pas qu'on mette de l'avant la jeunesse. Personne ne doit se sentir « aggrieved ». Le BP a fait un travail impeccable. Nous avons des priorités et l'essentiel est la mise en place d'une plateforme républicaine afin de montrer la voie. À travers cette plateforme, on pourrait consolider l'idée que chaque parti devrait se rendre seul aux élections.

Pensez-vous que les élections auront lieu bientôt ?
En tout cas, c'est la demande de l'électorat. Le ras-le-bol est palpable.