Élu avec une avance très confortable à la partielle dans la circonscription No 18, Arvin Boolell se présente comme une « passerelle » entre les membres expérimentés du PTr et la jeunesse. Il se propose maintenant de fédérer l’opposition parlementaire autour du thème de la réforme électorale, de la réforme constitutionnelle ainsi que sur le financement des partis avec, en perspective, des élections générales anticipées. Cependant, Arvin Boolell se veut réaliste et affirme qu’il ne compte rien faire pour remettre en cause la fonction du chef de file du groupe de parlementaires travaillistes. Groupe pour lequel il se voit en réalité plus comme un « mentor ».

Arvin Boolell, vous avez connu des moments difficiles, tant concernant votre santé que sur le plan politique à l’intérieur du PTr depuis 2014. Votre élection à la partielle marque-t-elle la fin de votre traversée du désert  ?

Je ne dirais pas la fin de la traversée du désert. C’est vrai que sur le plan personnel, j’ai connu un problème de santé. Heureusement que nous avons un système de santé efficace à Maurice. Je dois remercier tous les médecins membres de l’équipe médicale et paramédicale de la Cardiac Unit. C’est un service très efficient, malgré quelques manquements. Cela reflète une île Maurice sur la voie de la modernité.

Malheureusement, nous n’avons pas réussi jusqu’ici à rassembler toutes nos forces pour faire le saut entre le générique et atteindre le seuil de trans-spécialisation. Toutefois, des efforts considérables sont effectués dans certains secteurs de la santé. Dans un monde où on parle de la robotisation et des grands défis de l’environnement, il nous faut disposer d’une nouvelle approche et d’une nouvelle orientation.

Ce moment difficile m’a permis de jeter un nouveau regard sur la vie. Je suis devenu beaucoup plus humble. Cela m’a permis d’avoir une meilleure appréciation de la vie et de comprendre que la qualité de la vie passe par de petites actions, de petits gestes et qu’il ne faut pas se stresser ou stresser les autres inutilement.

Au sein du parti, il ne faut pas oublier que nous avons connu une débâcle en 2014. Le parti a connu depuis sa défaite électorale des moments difficiles. Avec les « lake ferblan » qui ont été attachées à l’ancien Premier ministre, la campagne de matraquage de l’opinion publique et la politique de nettoyage, nous étions acculés. De l’intérieur, j’insistais sur la nécessité de contrecarrer cette politique revancharde. J’étais le premier à dire que le gouvernement est là pour gérer et que j’espère qu’il n’aille pas à la dérive. Mais il a choisi le chemin de la dérive, avec les conséquences qu’on connaît.

Il nous fallait, au niveau du parti, nous ériger contre un monstre qui croyait que tout était permis, qui disposait d’un pouvoir absolu et qui voulait avoir une mainmise sur toutes les institutions, au détriment de leur indépendance. Il n’avait pas réalisé que « absolute power corrupts absolutely ». Vous connaissez la suite des événements. Au début, j’étais le porte-parole du parti. Alors qu’on réfléchissait sur la nécessité de participer ou non aux élections municipales, je m’étais demandé s’il ne vaudrait pas mieux que Navin Ramgoolam se consacre à ses procès et nous laisse le champ libre pour réorganiser le parti et aller à travers le pays. Mais les choses ont pris une tournure inattendue, marquée par un incident regrettable.

Toutefois, en mon âme et conscience, j’ai toujours accordé une priorité à l’intérêt du parti sur toutes les autres considérations. J’ai sans relâche été partisan d’un retour aux sources vers les valeurs travaillistes, dont les traits les plus importants sont l’esprit de conciliation, l’unité et la sincérité. J’ai eu par la suite une longue rencontre avec le leader du parti, Navin Ramgoolam, et nous avons tous les deux considéré l’intérêt du parti comme primordial. Ceux qui étaient les instigateurs de cette situation sont revenus à de meilleurs sentiments et ont présenté leurs excuses.

Au niveau gouvernemental, il y avait par ailleurs beaucoup de néophytes qui, du haut de leur arrogance, pensaient que le pays leur appartenait. Je dois dire que les autres partis de l’opposition n’avaient pas eu le même courage que nous pour aller à travers le pays dénoncer les agissements du régime.

Le leader du PTr affirme que c’est lui qui avait proposé votre nom comme candidat à l’élection partielle. Comment cela s’est-il passé ? Est-ce que vous aviez manifesté votre intérêt pour être candidat  ?

Non. Il y avait plusieurs noms qui avaient été proposés. Mais Navin Ramgoolam avait dit que j’avais un profil idéal pour cela. La circonscription No 18 a toujours été un bastion travailliste. Elle est considérée comme une vitrine de Maurice avec sa population arc-en-ciel. Ce qui avait amené Rama Sithanen à dire que le parti qui remporte cette élection pourrait prétendre gagner Maurice. D’où le slogan « Azordi No 18, demain Moris ». Par conséquent, il fallait trouver quelqu’un qui avait l’humilité, la fermeté, la dignité et la proximité nécessaire, et qui soit capable de gagner la confiance des électeurs de Quatre-Bornes. Le parti a trouvé que j’étais la personne idéale.

Au départ, j’avais résisté à la proposition de Ramgoolam de m’occuper de la circonscription No 18, même s’il promettait que le parti sera restructuré. Vous imaginez  ? J’ai servi une circonscription pendant 30 ans. Il y avait plus qu’une symbiose entre la circonscription et moi. J’ai été formé dans cette circonscription, dont la population a une riche diversité. J’ai été appelé à travailler avec les planteurs, les pêcheurs, des indésirables, des entrepreneurs. Ensuite j’ai été témoin de la transformation de la région, qui est passée d’une économie agraire pour devenir un secteur de services. Avec toute l’expérience que j’ai acquise à Rose-Belle/Vieux-Grand-Port et, tenant en compte que nous étions au creux de la vague, il a fallu que je réfléchisse.

Ce sont les amis au sein du parti qui m’ont convaincu que j’étais la personne la plus qualifiée pour être candidat à cette élection dans les circonstances présentes. Ils considéraient que j’avais le profil idéal en termes d’expérience et que je pouvais instiller la confiance. C’est ainsi que ma candidature a été entérinée. Après avoir consulté mes amis médecins, j’ai accepté de prendre le risque.

Il y avait donc des risques…

De mauvaises langues me disaient que c’était un piège qui risquait de mettre en péril ma carrière politique. Mais je ne suis pas un néophyte. D’autres me disaient qu’en cas de victoire je représenterais une menace pour le leader… Je connais le PTr et sa façon de fonctionner. Pour moi, il s’agissait d’entreprendre le “revival” et la consolidation du parti. J’ai été particulièrement sensible à la remarque du politologue Jocelyn Chan Low, qui disait qu’une victoire du PTr entraînerait un réalignement des forces sur l’échiquier politique et la consolidation du parti.

Après la démission de Roshi Bhadain, le régime en place avait pris un malin plaisir à faire durer la campagne ad vitam aeternam. Ce qui était injuste. Le gouvernement n’a pas aligné de candidat, mais il a participé sournoisement à la campagne en créant des alliances conjoncturelles. Ils ont mené également une campagne d’intimidation.

J’ai pris le risque d’être candidat et j’ai demandé à mes amis de me laisser seul sur le terrain pendant deux mois dès le début. Il me fallait labourer le champ. De plus, beaucoup de nos activistes avaient eu un emploi et avaient peur. J’ai eu à prendre une torche pour les chercher. Une des personnes qui était à mes côtés dès les premiers jours était Yatin Varma. Cela m’a aidé psychologiquement. Le parti est ensuite entré en force de façon bien organisée et structurée. Cette campagne n’avait rien de comparable avec celle dans laquelle j’étais engagé en 1987. Nous avons mis en place une équipe de communication, une équipe stratégique, et lorsque la campagne a pris sa vitesse de croisière, il a fallu la structurer. D’autres sont venus se joindre à nous. Je n’étais pas un partisan du “social media”. J’ai réalisé par la suite que c’était un soutien formidable à condition qu’on l’utilise avec modération.

Avez-vous eu l’impression dès le départ qu’une victoire était à votre portée  ?

Je n’ai sous-estimé aucun parti ni aucun candidat car chacun avait son potentiel. Mais au fil des jours, j’ai pris confiance. Il y a eu de très bons candidats avec différents profils et différentes idéologies politiques. Il était agréable de les écouter, de contrecarrer leurs arguments. Un des débats qui m’a le plus passionné était celui organisé par l’église St-Patrick. J’ai compris quelle était la spécificité de cette circonscription. L’opposition est montée au créneau pour m’attaquer et pour dire que je n’étais que le masque de Ramgoolam. Mais la vraie question était de savoir si je resterai dans cette circonscription. Il a fallu sécuriser l’électorat. Les gens voulaient savoir si nous étions en mesure de provoquer des élections anticipées. Il y avait également le problème de la drogue et de la misère grandissante. Les gens se demandaient comment surmonter ce problème.

Concernant le projet Metro Express, les gens ont compris que le projet du PTr a été dénaturé. Au fil de la campagne, mes adversaires ont commencé à me dénigrer. Ce qui m’a le plus attristé, c’est moins le MMM, mais plus le PMSD, qui est entré dans une campagne de bas étage odieuse et indigne. Ils ont ethnicisé la campagne. Je dois aussi déplorer la façon dont la réunion organisée en sa résidence par M. Aubeeluck, un membre de la VoH, a été utilisée par la suite. Pour moi, tous les électeurs sont des électeurs. Je ne porte pas de jugement et ne décide pas qui est fréquentable ou pas. L’essentiel, pour moi, était de vendre les valeurs travaillistes. J’ai toujours pensé qu’il faut lutter contre les stigmas et les discriminations. À ce propos, le problème soulevé par Showkutally Soodhun vient démontrer que les stigmas et les discriminations sont souvent considérés comme choses acquises. Or, c’est effectivement ça qu’il faut combattre. La remarque de Soodhun a créé une occasion pour engager une réflexion et pour corriger cette injustice.

L’argent était-il un problème lors de cette élection ?

Non. Sauf que jusqu’à présent je ne sais pas comment le Reform Party a financé sa campagne. Toutefois, les firmes ayant accordé des financements ont pourvu des chèques au nom du parti parce qu’elles sont redevables à l’Integrity Reporting. Elles sont conscientes qu’elles doivent rendre des comptes à leurs actionnaires. Ce qui a apporté un “new mindset”. Le PTr s’est retrouvé dans une situation difficile mais, comme c’était le cas pour la période de l’indépendance, les gens ont volontairement offert leur aide. Plus que jamais, il nous faut une législation sur le financement des partis politiques. C’est d’ailleurs le vœu de tous les partis de l’opposition. Il nous faut fédérer les partis de l’opposition sur le financement des partis politiques et sur la réforme électorale.

Cette victoire électorale est également une victoire personnelle ?

J’ai une satisfaction personnelle. Il y a eu un vote massif de l’électorat pour ma candidature et pour le PTr. Cette victoire a permis à la population de pousser un ouf de soulagement. Les gens savent comment le gouvernement a mené une campagne sournoise basée sur la frayeur, les représailles. Des transports ont été mis à la disposition des aînés pour des pique-niques le jour du scrutin. Les salaires et le boni de fin d’année ont été payés à la veille de l’élection. Durant les deux dernières semaines, il y a eu des consignes pour accorder un soutien au MMM, pas parce qu’ils aiment le MMM, mais parce que l’adversaire à abattre était le PTr. Tout cela était fait délibérément afin de montrer qu’il y a un taux d’abstention élevé. Je suis heureux qu’au moins 55% de l’électorat aient voté. En fin de compte, cette élection a été un référendum pour dire non à la trahison du gouvernement. C’est un vote de censure contre le “deal papa-piti”, une censure contre la façon de faire du gouvernement. De plus, ils pensaient que les partis de l’opposition allaient s’entre-déchirer. Cela n’a pas été le cas. Il y a eu des attaques personnelles que je déplore, mais il n’y a pas de déchirure. Le gouvernement a été pris de court. Plus tôt on obtiendra les élections générales anticipées et mieux ce sera pour le pays. C’est comme un orchestre. Si j’enlève un élément, il n’y aura pas d’harmonie. Chacun a apporté son bloc pour construire l’édifice de victoire pour le peuple mauricien.

Avec cette victoire, vous avez renforcé votre position au sein du PTr. Vous considérez-vous comme un challenger de Navin Ramgoolam ?

Je ne serai pas un challenger. Ce que je dis, c’est que l’intérêt du parti doit primer. Le parti ne m’appartient pas, ni à Navin d’ailleurs. Nous avons beaucoup parlé, non seulement nous avons décidé de placer l’intérêt du parti au-dessus de toutes les autres considérations, mais il s’agit également de voir quel héritage on laissera. Nous avons tous nos responsabilités. Il nous faut réunir les conditions les plus appropriées pour donner le pouvoir au peuple. Les instances du parti doivent être suprêmes. Le jour viendra où la sélection des candidats aux élections se fera non par le leader uniquement, mais par la base aussi, qui aura son mot à dire. Il y a un long chemin à parcourir.

La question de chef de file du PTr au parlement a-t-elle été réglée ?

Je l’ai dit et j’honorerai ma parole. Je suis heureux que le leader ait dit qu’il laissera cette question entre les mains du groupe parlementaire avant d’être entériné par le bureau politique. Lorsqu’une équipe marche bien, pourquoi faut-il la changer ? Shakeel Mohamed fait un travail avec panache et beauté. Il le fait bien et je ne le dérangerai pas. Ce n’est pas à cause de cela qu’ils ne me respecteront pas. Il a été élu aux élections générales. C’est le bureau politique qui nous a donné cette responsabilité. Si j’étais le leader du parti, les choses auraient été différentes. Je suis comme un mentor pour ces parlementaires. Pourquoi devrais-je m’imposer ou priver Shakeel de son droit ?

Tenant en compte votre rayonnement, il est de votre devoir de résoudre le problème avec l’opposition après la campagne électorale…

Je m’occuperai personnellement de cela même si je suis bien fâché contre Duval. Je ne suis pas en colère contre Bérenger, qui ne m’a fait aucun tort. Il a mené sa compagne comme il le faut. Je pense qu’il est sincère dans ses propos concernant la réforme électorale, le financement des partis et la déclaration des avoirs. Cette sincérité n’est pas le monopole de Paul Bérenger. Le PTr a pris des engagements vis-à-vis de l’électorat.

Cette victoire ne doit quand même pas faire oublier les erreurs du passé ?

Exactement. En langage diplomatique, on parle de “err on the side of caution” et de victoire “on the principle of caution”.

Vous dites que vous serez une passerelle entre ceux ayant de l’expérience et la jeunesse ?

Toute ma vie, j’ai opéré de cette façon. Je souhaite que les jeunes deviennent des citoyens utiles et efficaces. Durant cette élection, j’ai été émerveillé par le nombre de jeunes candidats ayant du potentiel. J’ai 33 ans de carrière en politique, mais je suis de passage. C’est pourquoi je veux être une passerelle. Est-ce que je finirai un jour comme leader ou “without a title”, cela importe peu. Je jouerai pleinement mon rôle. Lorsque je regarderai en arrière, il n’y aura ni colère ni amertume. Ma vie a toujours été ainsi.

En 2018, on célébrera le 50e anniversaire de l’indépendance. Comment ce jubilé vous interpelle-t-il ?

À l’heure de la célébration du 50e anniversaire de l’indépendance, c’est une occasion de revoir notre Constitution. Il nous faudrait inviter des experts constitutionnels, créer une assemblée constituée de manière équitable avec des représentants de la société civile qui se pencheraient sur les recommandations des experts. Il y a beaucoup de lacunes dans notre Constitution. Il ne faut pas oublier que nous avons une Constitution qui a été adoptée par un “Order in Council” en Grande-Bretagne et qui n’a jamais été débattue à Maurice. Il est temps d’avoir un nouveau texte qui soit débattu par le parlement et au sein de la population. Si nous voulons avoir une société cohésive des égaux, il nous faut avoir plus que jamais une réforme électorale. Ce ne sont pas les documents qui manquent. Au nom de la moralité politique, si nous voulons vraiment arrêter la bipolarisation, il est important que nous ayons cette réforme électorale. Il nous faut également avoir une législation sur le financement des partis politiques. La loi est déjà prête. Alby Sach l’a déjà préparée.

Propos recueillis par

Jean Marc Poché