ASTRID DALAIS FAIT LE PARI ÉCONOMIQUE DE L’ART

Avec Move For Art, elle veut en faire un secteur à part entière en le mettant en scène lors d’événements. Un moyen également de faire connaître le patrimoine de Maurice et de le préserver.
On croirait assister à la mise en place d’un puzzle en grandeur nature. Ou plutôt d’une mécanique de précision où chaque élément doit trouver sa place. Question parfois de millimètres. À quelques heures du début du spectacle, stress et angoisse nouent les estomacs d'Astrid Dalais, de Guillaume Jauffret et de leur équipe de Move For Art. Ils apportent les ultimes touches à leur dernière livraison : le spectacle son et lumière commémorant les 125 ans du conglomérat mauricien Currimjee. Ce show aura nécessité huit mois de travail. Résultat ? La centaine d'« happy few » invités dans l'immense centre Swami Vivekananda de Pailles ressortiront éblouis et feront un triomphe à la prestation organisée et présentée par Move For Art.
UN COCKTAIL DE TALENTS
Fondée en 2008 avec seulement 2 000 roupies (50 euros) par Astrid Dalais et Guillaume Jauffret, « Move For Art est l'unique agence de communication événementielle et culturelle de Maurice ». Véritable couple fusionnel, chacun des deux partenaires y tient, comme dans une pièce de théâtre, un rôle précis. À Guillaume l'artistique. Formé à l’Académie internationale de danse et à l’atelier Rudra Béjart, école de la compagnie du célèbre chorégraphe français Maurice Béjart, ce danseur professionnel a participé à de nombreuses comédies musicales comme « Roméo et Juliette », « Les Dix Commandements » et « Le Roi Soleil » (deux millions de spectateurs). « J'ai également dansé pour la Star Academy », précise-t-il. Il est devenu par la suite directeur artistique, scénographe, puis metteur en scène. 
À Astrid le concept stratégique et le montage financier. D'ailleurs, si la jeune mère de famille de 37 ans indique dans son profil LinkedIn être « souffleuse d'idées » (c'est aussi le nom de sa première entreprise), elle est la dirigeante de Move For Art. Fille du célèbre cordon bleu mauricien Jacqueline Dalais (qui a été nominée elle aussi à l'élection de l'entrepreneur de l'année), Astrid est diplômée de l’Institut universitaire technique de Montpellier et de l'École de publicité, presse et relations publiques (EPPREP). Rentrée à Maurice, elle intègre le groupe hôtelier Naïade Resorts comme Communication Manager. Elle y reste cinq ans avant de postuler, en 2005, auprès du palace parisien Park Hyatt Paris-Vendôme. Elle y sera Marketing & Communication Manager durant deux ans. L’occasion de tisser un solide réseau de contacts. Après son expérience dans ce palace, elle rejoint le groupe hôtelier mauricien Sun Resorts comme Communication Manager en Europe où elle demeure presque deux ans. En 2012, elle retourne ches Naïade Resorts comme directrice de communication pendant un an et demi.
Parallèlement à ses activités professionnelles dans l'hôtellerie, Astrid effectue des prestations à Maurice et à l'étranger pour Move For Art.
L’ÉVÉNEMENTIEL COMME VECTEUR DE COMMUNICATION
En 2008, l'entreprise effectue l'inauguration du complexe hôtelier Anahita, à Maurice. « Ce fut notre première prestation. » En 2011, elle participe à l’inauguration du nouveau bâtiment emblématique de la Mauritius Commercial Bank (en forme d’œuf) à Saint-Jean. Parallèlement, Move For Art intervient également à l'étranger pour les groupes français Total et Vivendi ou encore pour le groupe suisse Richemont. C'est en 2012, suite à la célébration des 40 ans du groupe IBL, que le couple décide de rentrer définitivement à Maurice. « Nous avons réalisé qu'il manquait une structure pour former et professionnaliser les artistes de l'île. »
Le vrai challenge est de convaincre les directeurs financiers de l'intérêt de l'art, non seulement pour communiquer à l'extérieur de l’entreprise, mais aussi à l'intérieur. Pour les 50 ans de la bière Phoenix, en 2013, Astrid Dalais et Guillaume Jauffret ont convaincu le management de l'entreprise d’inviter leurs clients et partenaires en même temps que leurs employés. Move For Art les a « immergés » dans une bouteille de 80 mètres de long avec un écran de 125 mètres et 11 projecteurs vidéos. Par-delà les prestations scéniques, il s'agit surtout de faire passer des messages stratégiques. « Il est important de comprendre les besoins, les valeurs et l'essence même de nos clients afin de les traduire artistiquement. Cela nous demande une vision transversale de l'entreprise, ce qui signifie du temps à y passer. »  
L’ART, C’EST AUSSI DE L’ÉCONOMIE
Move For Art a été choisi par l'État mauricien pour assurer le spectacle des 45 ans de l’indépendance du pays. Une plongée dans l'histoire de Maurice et dans son futur. « À la fin du spectacle, nous avons utilisé des lasers en référence à la Cybercité. » La prestation a été unanimement saluée. Mais le vrai challenge consiste à développer la culture, et l'art en particulier, comme un secteur économique à part entière. Selon un rapport, publié en 2014, par les ministères français de la Culture et de l'Économie, l'impact de l'industrie culturelle atteint, dans l'Hexagone, 104 milliards d'euros, sept fois plus que l'industrie automobile !
« Les entreprises mauriciennes ont compris, elles aussi, que l'art peut générer des emplois, une visibilité internationale et donc des revenus. » C'est l'objectif du dernier projet de Move For Art : Porlwi by Light (Port-Louis par la lumière). Cet événement, qui veut devenir annuel, propose aux Mauriciens de (re)découvrir l’histoire de leur capitale. La cité, fondée vingt ans après l'arrivée de Français dans l'île (dont on fête cette année le tricentenaire), possède des « joyaux injustement oubliés ». Il s'agira, du 4 au 6 décembre 2015, d’apporter un regard à la fois contemporain et authentique sur la capitale, tout en permettant à un maximum d’artistes de s’exprimer par le biais de créations éphémères. « Porlwi by light se déroulera sur 35 000 mètres carrés dans différents quartiers de la capitale. L'accent sera mis sur la lumière et permettra à notre capitale d'avoir son propre festival culturel, économique et touristique. » Et le projet séduit. « Évalué à 30 millions de roupies (750 000 euros), il est financé à 90% par le secteur privé », précise Astrid Dalais. « Mais surtout, on estime que l'événement rapportera, sur le long terme, quatre fois plus que l'investissement initial. Car certains restaurants et les commerces seront ouverts, des techniciens, comme le gagnant 2014 de la Fête des Lumières de Lyon, viendront de l'étranger installer leurs équipements... Cela dynamisera le trafic, la notoriété et finalement le chiffre d’affaires », ajoute Guillaume Jauffret.
- PROGRESSION

Fondée en 2008 par deux passionnés de danse, Astrid Dalais et Guillaume Jauffret, l'entreprise Move For Art a pu réaliser des prestations de plus en plus impressionnantes, tant à Maurice qu'à l'étranger. De quoi atteindre en 2014 un chiffre d’affaires significatif de 40 millions de roupies (1 million d'euros).

- INNOVATION

Unique agence de communication événementielle et culturelle de Maurice, Move For Art combine à la fois la stratégie et l'artistique. Elle n'hésite pas à utiliser des moyens techniques poussés et innovants pour réaliser une bouteille de 80 mètres de long pour les 50 ans de Phoenix avec un écran de 125 mètres et 11 projecteurs vidéo, ou même de créer un décor en 3D avec un « video mapping » pour les 60 ans d’UBP.

- DYNAMISME À L’EXTERIEUR 

Si Move For Art est basée à Maurice, elle développe aussi son activité à l’extérieure de l’île. Elle a ainsi travaillé pour la communication du groupe pétrolier français Total et du groupe Vivendi à L'Olympia, à Paris, ou même à Genève pour le groupe Richemont, spécialisé dans l'industrie du luxe. 

- ENGAGEMENT CITOYEN

En plus de sa contribution obligatoire au CSR (Corporate Social Responsability), Move For Art pratique le mécénat. Très impliquée dans le monde artistique, l’entreprise a soutenu le danseur Emmanuel Chellen qui a reçu le premier prix national avec félicitations du jury au concours national de la Confédération nationale de danse à Montpellier. L’entreprise a également soutenu le groupe de musique « Esprit Ravanne ».



QUESTIONS À
Astrid Dalais (Move for Art) :« Nous avons l’entrepreneuriat dans l’âme  »

Qui sera élu « Entrepreneur de l’Année 2015 » ? Le lauréat sera connu lors de la soirée de l’AfrAsia Tecoma Award, prévue le vendredi 23 octobre à 19 h à l’Institut Français de Maurice (IFM), Rose-Hill. Ce concours est organisé par L’Eco austral, en partenariat avec AfrAsia Bank, Le Mauricien, TNS Analysis et Radio One. Cette année, L’Eco austral innove en instituant un jury dont le vote compte pour 50 % dans le classement final. Le Mauricien présente aujourd’hui Astrid Dalais.

Votre mère (Jacqueline Dalais) a elle aussi été nominée au concours de l’Entrepreneur de l’Année. Chez les Dalais, est-ce que l’entrepreneuriat est une question d’hérédité  ?
(Sourire) Il est vrai que dans la famille nous avons l’entrepreneuriat dans l’âme depuis plusieurs générations  ! D’ailleurs, on m’a appris très jeune le sens de l’effort, de l’écoute et du respect. Grâce à ma mère, j’ai eu pour exemple de vie une femme énergique, courageuse, ouverte d’esprit et déterminée.

Votre entreprise, c’est deux personnes, Guillaume Jauffret et vous. Comment évitez-vous des moments de tension  ?
Guillaume est la cheville ouvrière de Move for Art et j’ai une grande confiance en sa vision des choses, son intuition et son expérience en tant que créateur. Nous sommes complémentaires et donc à l’écoute de l’un et de l’autre, avec une merveilleuse équipe qui nous entoure. Dans des situations difficiles, nous prenons du recul, nous communiquons beaucoup et nous sommes honnêtes et humains envers nous-mêmes.

Vous commencez en 2008 avec seulement Rs 2 000, une somme dérisoire. Qu’avez-vous bien pu faire avec ces Rs 2 000 à l’époque ?
En tant que société de services, nous avions besoin de nos cerveaux, de nos ordinateurs et d’un réseau. Ainsi, nous avons passé les deux premières années à investir beaucoup de nos personnes, à donner le maximum et à simplement couvrir nos frais. Mais cela nous a permis d’intégrer des clients de référence et de faire nos preuves.

Votre vocation, dites-vous, c’est « de développer la culture et l’art comme un secteur économique ». En quoi est-ce que c’est un véritable défi à Maurice  ?
Le développement de l’art et de la culture peut changer le visage de notre île, nourrir notre identité, donner du sens à la destination et de l’émotion aux habitants, tout en nourrissant le modèle économique de notre société. Pour cela, nous avons besoin, entre autres, d’encourager les événements culturels phares dans le pays. Les artistes manquent cruellement de lieux d’expression. Pourtant, les Mauriciens sont demandeurs d’événements qui les fassent rêver et surtout, la destination Maurice a besoin de contenu qui fasse parler d’elle à l’étranger. Savez-vous que 20 % des touristes choisissent une destination en fonction d’une activité culturelle ?
Notre petite île, si riche de sens, de diversité et de talents, a le potentiel de développer un calendrier culturel pendant l’année, relayé par les hôteliers, tours opérateurs et les médias. Aujourd’hui, le bien-être dans une société passe aussi par l’apport de la culture, outil indispensable au développement de la motivation, de la fierté d’appartenance, de l’innovation et de la créativité. À travers une stratégie culturelle, on peut enrichir et mettre en scène l’histoire, construire l’imaginaire et se différencier.