C’est bon qu’il y ait une trêve à l’occasion de la visite du pape ce week-end. Et que le visiteur soit accueilli par toute la population mauricienne. Au-delà du chef de l’Église catholique, c’est peut-être l’être humain, dans son humilité et sa simplicité, et le chef spirituel dans ce qu’il a de profondément inspirant dans sa compréhension des enjeux de notre temps, qui est accueilli chez nous.  

C’est probablement parce qu’il est Argentin, de ce pays du football de Maradona et de Messi, sport dont il est un mordu, qu’il a une approche bien différente de celle de ses prédécesseurs, trop repliés sur leur mission strictement religieuse. Ce qui les empêchait de s’ouvrir aux autres et d’aller à la rencontre des plus maltraités de notre époque de la vitesse et du numérique. 

Pour comprendre pourquoi ce pape militant se démarque, de nombreux exemples peuvent être cités, mais restons sur sa tournée du moment. Dans l’avion qui, le 4 septembre, le transportait en direction du Mozambique, la première étape de son périple india-océanique, le pape François, présenté aux journalistes qui l’accompagnent, croise Nicolas Senèze, le correspondant au Vatican du quotidien français La Croix qui lui offre son dernier ouvrage intitulé “Comment l’Amérique veut changer de pape”.

Ce livre parle d’un courant catholique conservateur et ultralibéral qui aurait organisé un putsch pour essayer de le débarquer l’année dernière et qui essayerait d’installer un chef du Vatican plus malléable que François. Réaction du pape, un brin sarcastique, “c’est un honneur pour moi que les Américains m’attaquent” tout en qualifiant l’ouvrage de “bombe”.  

Le Sud-Américain qu’il est, le pape qui a pris parti pour les pauvres doit, en effet, avoir pris la mesure des dérives que la politique des Etats-Unis a provoquées dans le monde, surtout depuis qu’un certain Donald Trump, au ton belliqueux, y est aux commandes. 

Guerre commerciale, politique économique ultralibérale, un crack down sur les immigrants qui n’épargne même pas les enfants, un président d’un révoltant climatoscepticisme au moment où les ouragans balaient tout sur leur passage aussi soudain que violent. Laissant désolation et détresse humaine derrière eux, comme en témoignent les images apocalyptiques laissées ces derniers jours par Dorian aux Bahamas. 

Le pape arrive au bon moment à Maurice. Celui des tumultes préélectoraux, où les gens qui ont fait voeu d’exemplarité et d’engagement pour les damnés de la terre se croient investis d’autres missions, plus terre à terre, plus clivants politiquement. Dévaluant aussi la robe qu’ils portent et ce qu’elle représente. Lorsque ceux qui auraient dû se poser en exemple épousent les travers des politiques les plus répugnants, c’est qu’on a atteint un degré de décrépitude morale bien avancée. 

La visite du pape et les enseignements qu’elle véhicule doivent provoquer une prise de conscience sur le sens de l’engagement public, sur le bien commun, sur le rejet des gains matériels à tout prix, sur le partage, l’équité et la méritocratie. Si c’est bien de faire de la communication et essayer de se réinventer un personnage en enfilant un survêtement sportif et découvrir le trail, en courant au stade Maryse Justin et s’essayer à la tyrolienne, il y a aussi des questions plus fondamentales sur la probité personnelle et la sincérité de ses actions. 

Pour ceux qui vont se battre afin de se faire photographier avec le pape François comme ils l’avaient fait avec les médaillés d’or lors des derniers Jeux des îles pour ensuite abandonner les footballeurs à leur cruciale rencontre avec le Mozambique et les handisportifs à leur caisse désespérément vide au point de ne pouvoir envisager une compétition internationale, il convient de rappeler qu’il y a des limites à la communication et à l’opportunisme. 

Le Premier ministre essaye de repousser le plus loin possible le jour du jugement populaire sous prétexte qu’il a du travail encore à faire. Il pense probablement aux deniers de l’Etat qu’il pourra distribuer, question de se faire accepter, à défaut de se faire aimer. C’est la mission qu’il s’est assignée depuis qu’il a hérité du poste de Premier ministre de son papa. Quitte à parler de lui-même et de son “stamina” à une activité socioreligieuse comme lundi dernier à Baie-du-Cap pour le Ganesh Chaturthi. 

S’il a encore du travail à faire, comme il le dit, qu’il commence par sa police. Un service essentiel qui est en pleine débandade. Les recrutements sont problématiques, les recrues incapables de répondre aux exigences du métier comme en témoignent le nombre incalculable d’agents pris la main dans le sac pour divers forfait, incluant des délits de drogue et ce grave incident à la résidence officielle d’un représentant d’un pays ami, celle de haut-commissaire indien.

Deux autres faits récents illustrent l’instrumentalisation partisane de la police. Le différend entre un agent du National Security Service et un habitant de Plaine Verte — à proximité du lieu qui tient de bureau à Navin Ramgoolam — qui a pris des proportions incroyables, le présumé agresseur de l’officier du NSS lié des mains et des pieds avant que les images de vidéosurveillance ne montrent qu’il n’y a jamais eu de bagarre.

Vendredi, autre épisode de cette saga, cette fois, à Stanley. Avec l’arrestation musclée et matinale de quelques jeunes du MMM qui, après que la police a joué aux abonnés absents, ont décidé de manifester devant la demeure d’un présumé trafiquant. Après tout ce cirque, les jeunes — de vrais, pas le bientôt sexagénaire Pravind Jugnauth — ont été autorisés à partir. Encore un exemple de cet abus de pouvoir que combat inlassablement le pape. De quoi donner à réfléchir à ceux qui osent se poser en modèles. 

JOSIE LEBRASSE