En 2015, des travailleurs bangladais avaient connu le même sort

S’ils ont choisi de quitter le Bangladesh pour venir travailler à Maurice ce n’est surtout pas par plaisir, mais plus par nécessité. Pour eux, rester dans leur pays était synonyme de chômage. Alors que trouver du travail dans une usine à Maurice leur permet d’économiser de l’argent dans le but d’offrir une meilleure vie à leurs familles et proches restés au Bangladesh. Pour y parvenir, ces travailleurs étrangers doivent toutefois faire d’énormes sacrifices, comme vivre loin des membres de leur famille pendant des mois, voire même des années. Tout cela, dans des conditions parfois inhumaines.
Contrairement aux alentours de la Rue Desforges et du quartier de Plaine-Verte, où une fois la nuit tombée une vive animation s’installe avec la présence des marchands de kebab, de glaces, de gâteaux piment et autres dans tous les coins de rue, dans cette ruelle de la capitale, où nous allons à la rencontre des travailleurs bangladais, l’ambiance est douce. Pas de voiture qui circule ni de passant qui rôde. Ici, c’est le calme total. Sans doute en raison du quartier résidentiel d’à côté. Nous arrivons enfin devant la maison, qui sert de dortoir pour ces étrangers qui ont tout quitté pour venir travailler à Maurice. L’extérieur est plutôt bien entretenu, avec une petite cour donnant devant la maison. Toutefois, une fois que nous franchissons de seuil de la maison, l’état des lieux choque.
Précarité.
La cuisine est dans un piteux état. Les ustensiles et couverts qu’utilisent les Bangladais sont gras et visqueux, à croire qu’ils n’ont pas été nettoyés depuis des mois. Les chambres ne disposant pas de lits, les occupants dorment sur des matelas à même le sol. La petite salle à manger ne compte qu’une petite table… Au fur et à mesure que nous poursuivons notre visite, nous ne pouvons que constater les conditions précaires dans lesquelles vivent ces hommes. Si le réfrigérateur est inexistant, l’absence de rideaux dans toute la maison est tout aussi flagrante. Ne manquant pas d’imagination, les Bangladais placent les linges qu’ils doivent mettre à sécher sur les antivols pour les abriter du soleil. “Manze enn problem, dormi enn problem, reste enn problem… Ena plein koumsa ici”, lance Imran, qui s’appliquait activement dans la cuisine lorsque nous sommes arrivés chez eux aux alentours de 20 heures.
Ce soir au menu, pour lui et trois autres de ses camarades, un curry de thon émietté en boîte et de la calebasse. Un mets particulièrement apprécié des Bangladais, confie Imran, et dont le parfum épicé nous titille les narines. Pour deux autres groupes, ce sera un sauté de foie de boeuf et un curry de poisson respectivement. C’est ainsi que les repas sont préparés au dortoir : trois plats différents concoctés par trois personnes distinctes pour trois petits groupes. Chaque jour, le rôle de cuisiniers est confié à un nouveau trio. Concernant les provisions, elles sont achetées le jour, avec l’argent récolté de chaque collègue. Tout en préparant minutieusement le repas du soir, Imran nous raconte qu’au Bangladesh, seules les femmes sont autorisées à faire la cuisine. Ce sont également elles qui ont la tâche de servir le repas. “Ici, kan la fin inn pran nou, nounn oblize pran cuiyer, pran caray. Kumansma nou ti bril kari ou soi nou ti met tro disel. Zordi nou kone ki apel kui enn bon manze”. Le riz, le poisson et le poulet sont les principaux repas consommés par les Bangladais ici. Le boeuf frais, dont ils raffolent, n’est pas envisageable à cause de son prix trop élevé.
Des années d’exil.
Nobi, 30 ans, avance que le salaire qu’ils reçoivent ne leur permet pas de choisir à leur guise les petits plats qu’ils aiment manger. “Quand nous allons faire les provisions, nous privilégions les ingrédients les moins chers et les plus faciles à préparer. Ce n’est pas comme au Bangladesh, où avec une dizaine de Takas nous pouvons nous offrir un succulent kebab de boeuf ou un naan roti”, explique le jeune homme, qui en salive rien que d’y penser. “C’est vrai que nos bons petits plats de chez nous nous manquent beaucoup”, lance Jesan, 28 ans, qui a quitté son épouse et son fils de trois mois pour venir à Maurice il y a onze mois.
Parmi la vingtaine de travailleurs bangladais qui cohabitent dans cette maison, nombreux sont ceux qui sont des époux et des pères dans leur pays. Ashraf, 42 ans, en fait partie. Il y a huit ans, il a quitté femme et enfants pour venir travailler à Maurice. En autant d’années, il ne les a revus qu’une fois. Nobi, lui aussi, a débarqué dans le même groupe de travailleurs il y a huit ans. Il est rentré au Bangladesh après six ans pour se marier, puis est immédiatement retourné à Maurice. Si c’est avec un grand sourire qu’Ashraf commence à raconter que c’est par téléphone qu’il parvient à communiquer régulièrement avec sa famille, l’homme ne pourra plus contenir ses larmes lorsqu’il nous dira à quel point c’est dur d’être séparé des siens. Tout comme Nobi, qui ne trouve pas les mots pour expliquer comment il vit cette séparation avec son épouse.
Rs 268 pour 10 heures de travail.
C’est encore une fois le critère de salaire qui est évoqué lorsqu’Ashraf, Nobi, Jesan et les autres expliquent les raisons qui les empêchent de visiter leurs parents plus souvent. Tout d’abord, ils disent que le patron de l’usine où ils travaillent n’a pas de date fixe pour les payer. « Ce mois-ci nous avons reçu notre salaire le 6. Deux jours avant j’étais parti l’interroger à ce sujet et il m’a clairement fait comprendre que je saurais quand je recevrais mon argent le jour où je l’aurais en main”, raconte Jesan. Puis, avec un salaire qui tourne autour de Rs 268 pour dix heures de travail par jour, ils disent avoir à peine de quoi vivre. “Comparé au Bangladesh, le coût de la vie à Maurice est bien plus élevé.” Uniquement pour les provisions, chacun dépense entre Rs 2 000 et Rs 2 500 par mois. Leurs dépenses pour leurs effets personnels varient entre Rs 700 et Rs 1 000. Le peu qu’il leur reste, Ashraf et les autres le mettent de côté pour leur famille au Bangladesh. “Cette petite somme que nous leur envoyons vaut deux fois et demi plus que ce qu’elle représente ici. Grâce à nos économies, nous pouvons offrir une bien meilleure vie à vos proches au Bangladesh”, disent-ils.
Père de deux filles, qu’il a récemment mariées, Ashraf raconte que ses économies ont pour sa part été utilisées pour payer les dots des mariages. Jesan, dont l’épouse étudie à l’université, envoie régulièrement de l’argent pour payer les cours de celle-ci. Nobi, lui, économise pour permettre à ses parents et son épouse d’avoir une vie convenable. Telles sont les motivations qui poussent ces hommes à faire tant de sacrifices en venant travailler à Maurice. S’ils étaient chez eux, ils seraient sans doute des chômeurs, comme tant d’autres Bangladais dans leur pays, disent-ils. C’est pour ne pas se retrouver sans revenus alors qu’ils ont femmes et enfants à nourrir, qu’ils sont venus ici. “Nous ne méritons pas la misère. En même temps, nous n’avons pas fui la misère du Bangladesh pour connaître la misère ici. Nous avons un permis pour travailler ici et nous attendons de nos employeurs et des autorités locales qu’ils nous traitent comme des hommes et non comme des esclaves”, avance Nobi.
Ce dernier et les autres travailleurs bangladais font allusion à leurs conditions de vie à Maurice quand ils parlent de “misère”. Pour eux, étant sous contrat — ce qui signifie qu’ils ont l’aval des autorités pour exercer ici —, ils espèrent avoir un meilleur traitement. Et non qu’ils soient installés dans des taudis, dépourvus de confort et d’hygiène. “Les officiers du ministère ne font rien pour nous venir en aide. Nous ne savons sur qui compter pour avoir une meilleure considération”, disent-ils d’emblée. Pourtant, tout ce que demande ce petit groupe de travailleurs bangladais, c’est de travailler et de gagner leur vie dignement.