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L’expérience était menée en toute discrétion. Entre 2016 et 2018, deux caméras de surveillance installées dans le quartier londonien de King’s Cross analysaient les visages des passants sans les prévenir par reconnaissance faciale, pouvant les identifier et ainsi suivre leurs mouvements.

L’utilisation de cette technologie de pointe près de plusieurs gares très fréquentées de Londres, révélée cet été par le Financial Times, a alimenté la controverse l’entourant, dans une démocratie où son usage n’a pas encore de cadre juridique.

L’entreprise en charge de l’aménagement de la zone a assuré avoir agi « uniquement pour aider la police (…) à empêcher et à détecter les crimes dans le quartier », sans usage commercial.

Mais le gendarme britannique de la protection des données, l’Information Commissioner’s Office (ICO), s’est saisi de l’affaire. Il a ouvert une enquête et fait part de son inquiétude quant au recours croissant de la reconnaissance faciale, qui permet de comparer les visages captés sur les images de vidéo surveillance à des bases de données.

Cette affaire n’est pas isolée et l’association Big Brother Watch dénonce une « épidémie »: des centres commerciaux à Manchester ou à Sheffield, un musée à Liverpool…

Invoquée comme un progrès sécuritaire par les uns, la reconnaissance faciale est accusée par les autres de nuire aux droits fondamentaux.

« Comme agressé »

Ed Bridges, 36 ans, attend avec détermination son appel devant la Haute Cour de Cardiff : il poursuit en justice la police galloise pour l’avoir ainsi exposé à cette technologie pendant qu’il faisait ses courses de Noël en 2017 puis lors d’une manifestation en 2018. C’est la première fois qu’une telle action est intentée devant la justice britannique.

La police agissait dans le cadre de tests autorisés et bien signalés par des pancartes. Mais cet employé de l’université de Cardiff dit à l’AFP s’être senti « agressé, volé »: « Ce sont mes données! De la même manière qu’on ne donne pas ses mots de passe, qu’on ne publie pas nos déclarations bancaires en ligne, on a le droit d’attendre (qu’on respecte) notre vie privée et l’Etat devrait soutenir ce droit, pas le compromettre ».

Pour son avocate, Megan Goulding, de l’organisation de défense des droits de l’homme Liberty, la reconnaissance faciale engendre notamment un fort risque « d’autocensure » pour les citoyens exposés à une technologie de surveillance aussi avancée.

Pourtant, selon un sondage commandé par l’ICO en début d’année, cette pratique bénéficie d’un très large soutien du public, plus de 80% des personnes interrogées se disant favorable à son usage par la police.

Liste « ciblée »

Quand elle a recours à la reconnaissance faciale, la police se fonde sur une « liste de surveillance » de personnes recherchées. Les caméras de surveillances traduisent les traits de visages des passants en une version numérique, comparée aux données de cette liste. Si le « score de similarité » est assez élevé, elle procède à un contrôle.

Dans l’affaire d’Ed Bridges, la Haute Cour de Cardiff a rejeté sa plainte en première instance, jugeant la liste de surveillance suffisamment « ciblée » car visant « des personnes soupçonnées d’être impliquées dans des crimes » et soulignant que le plaignant n’y figurait pas.

Mais Elizabeth Denhamn, commissaire au sein du régulateur des données, l’ICO, a estimé que ce jugement ne justifiait pas une utilisation aveugle de la technologie, appelant les autorités à « ralentir » son développement en attendant que soit établi un cadre clair à ces pratiques.

Londres est particulièrement propice au déploiement de la reconnaissance faciale avec ses 420.000 caméras de surveillance, selon une étude du cercle de réflexion américain Brookings Institution (2017), qui la plaçait juste derrière les 470.000 caméras de Pékin.

Plusieurs tests y ont été réalisés par la police. Daragh Murray, spécialiste des droits humains à l’Université d’Essex, juge leur méthodologie « inadéquate »:  « les gens qui refusaient d’y participer, qui couvraient leurs visages (…) étaient traités comme suspects et la police les arrêtait et leur demandait leurs papiers ».

Surtout, cette technologie constitue « un vrai changement fondamental dans l’équilibre des pouvoirs entre l’Etat et le citoyen » en augmentant « considérablement (…) le niveau de connaissance que l’Etat peut obtenir sur les citoyens », a poursuivi M. Murray, interrogé par l’AFP. « La question est davantage de savoir si c’est une ingérence légitime ou une violation illégale » de la vie privée.

De concert avec l’ICO, il plaide pour l’adoption d’un cadre légal, afin de contrôler le déploiement de la technologie. Car le professeur l’assure : « On en est à la première génération de la reconnaissance faciale, utilisée pour identifier des gens qu’on reconnaît, mais la future génération sera capable d’identifier des gens qu’elle ne connaît pas ».