Morale et politique ou Les vacances de la probité. C’est là le titre d’un passionnant ouvrage du neurologue et psychologue suisse Édouard Claparède, publié à Neuchâtel en 1940, et réédité récemment au Québec dans la collection «Les classiques des sciences sociales» dirigée par Jean-Marie Tremblay. Un ouvrage qui se révèle pour nous d’une brûlante actualité.
La probité peut être définie comme le fait de respecter scrupuleusement un certain nombre de valeurs morales, de règlements et de devoirs établis et adoptés par une société donnée. Or, nos sociétés semblent de plus en plus enclines à lui donner congé, souligne Claparède. Ce qui est un bien piètre exemple pour les jeunes.
«On les habitue à ne voir dans les principes moraux qu’une pure rhétorique, un verbiage sans aucune application dans la vie quotidienne. Ou à croire que les principes doivent s’effacer devant les exigences de la réalité. C’est le slogan du «réalisme». Or, c’est lorsque la situation est trouble et confuse, c’est lorsqu’il y a conflit, que le principe devient indispensable pour nous aider à la résoudre dans le sens de nos idéaux. Et c’est justement parce qu’il plane au-dessus de la réalité immédiate, qu’il possède pour la conduite humaine une valeur normative, comme l’est celle d’une boussole dans le brouillard et la tempête», écrit le psychologue.
Pour Claparède, l’exemple qu’il faudrait donner aux jeunes, mais aussi aux adultes, c’est celui d’hommes qui ne trichent pas.
«Quelle responsabilité portent les hommes d’Etat qui, tout en vantant dans leurs discours la sainteté des grands principes, n’en pratiquent pas moins, jour après jour, la plus lamentable Realpolitik! De ce gâchis, l’homme de la rue tirera l’une de ces deux conséquences: ou bien que, sur le plan politique, la morale n’existe pas (et cela ne fera qu’accélérer la décadence de la vie politique); ou bien que ce qui est permis sur le plan politique l’est à plus forte raison sur le plan privé, où ces manquements ont évidemment moins de conséquences redoutables (et c’est la décadence de la morale privée).»
On le voit chez nous, et le récent épisode Lutchmeenaraidoo ne fait qu’ajouter à cette décadence. A bientôt 86 ans, et avec d’évidentes limitations de santé, Sir Anerood Jugnauth a beau jeu de vouloir se poser en super-sauveur capable d’assumer à la fois les postes de Premier ministre, de ministre de l’Intérieur, de ministre des Finances, et de responsable de la MBC et de l’ICTA. Il ne dupe pas ceux qui comprennent bien qu’il garde sous le coude le poste de ministre des Finances repris à Lutchmeenaraidoo pour le passer à son fils et héritier quand, soon hopefully, ses démêlés avec la justice seront enfin terminés. Et qu’il ré-assied son contrôle sur une MBC un peu trop squattée par un prétendant aux dents longues.
Mais quid du fond? Quel signal donné dans une conjoncture qui reste on ne peut plus trouble? Qu’il s’agisse de 400 000 ou d’un million, il y a une indécence flagrante pour un ministre des Finances à emprunter autant d’euros à une banque d’Etat, à un taux méga-préférentiel, pour s’acheter de l’or. Alors même qu’il est trop surmené pour s’occuper des affaires pourtant urgentes d’un pays où 100 000 salariés touchent encore moins de Rs 6000 par mois. Un pays qui s’inquiète de la vente de son port à des intérêts étrangers. Un pays qui s’interroge sur le financement nébuleux de l’Heritage City gouvernemental par des intérêts saoudiens.
Le poisson, dit-on, pourrit par la tête. Quand un ministre est cité dans une affaire de sous-évaluation de la puissance de sa voiture pour payer moins cher ou de vente sur «papier blanc», on n’a d’autre choix que d’amnistier les milliers de citoyens dont on s’aperçoit soudain qu’ils se sont rendus coupables de cela. Et l’on s’étonnera après d’être devenus une nation où le trikmardaz est élevé en vertu. Un pays où, de plus en plus, tout est permis pour arriver au but, ce but étant l’argent, l’argent à tout prix.
Dites, le «moralite pa ranpli vant» serait-il de retour with a vengeance?…