Pas besoin d’être dans la course au Nobel pour se rendre compte que, fin décembre prochain, le nombre de morts sur nos routes dépassera plus que probablement le déjà tristement célèbre record de l’année dernière, lequel avait déjà battu celui de l’année précédente.

Les causes, évidemment, sont multiples : inconscience des automobilistes, abus d’alcool, dépassements des vitesses autorisées, retrait du permis à points et autres radars… Bien sûr, le Budget cuvée 2018/19 aura décidé d’un durcissement des amendes, mais l’on peut néanmoins raisonnablement douter de l’incidence de telle mesure, du moins en ce qu’il s’agit d’infléchir substantiellement la tendance. Quant aux campagnes sur la sécurité routière, elles ne sont de toute évidence pas suffisamment incitatives que pour décourager le chauffard lambda.

Cette question ayant déjà été largement débattue, il serait peut-être temps de s’attarder sur un autre aspect du problème, celui des infrastructures. À commencer par celles destinées aux piétons. Ces derniers, faut-il le rappeler, comptent en effet parmi les usagers les plus vulnérables de la route. Pour preuve, rien que depuis janvier, pas moins d’une quinzaine de piétons ont perdu la vie dans des accidents, toujours des plus tragiques. Bien sûr, on pourrait, trop souvent, décrier leur relative insouciance, ceux-ci traversant en dehors des clous, quelquefois à des endroits potentiellement dangereux, marchant sur la route, slalomant entre les automobilistes affairés… Mais peut-on vraiment leur en vouloir ? Dans certains cas, probablement, mais pour la plupart, on peut en tout cas se poser la question.

Il n’est un secret pour personne que l’une des principales priorités du gouvernement actuel, mais aussi faut-il le rappeler des précédents, consiste à régler une fois pour toutes la question des embouteillages aux heures de pointe, principalement aux abords de la capitale. C’est d’ailleurs dans cette logique que le projet de métro aura pendant tant d’années été débattu avant, finalement, d’être adopté sous le présent régime. Sans vouloir débattre une fois encore de la pertinence ou non du projet, l’on peut en revanche s’indigner de voir autant d’argent – même si ce n’est pas totalement le nôtre – engrangé pour sa seule mise en chantier alors que, dans le même temps, les infrastructures routières de nos principales villes tombent en désuétude. Et ce n’est pas les colmatages à la va-vite qui y changent grand-chose.

Les routes ne sont d’ailleurs pas les seules concernées. L’absence de trottoirs, voire le minuscule espace qu’ils confèrent aux piétons (à peine 30 cm dans certains cas), l’obstruction maladive de ceux-ci par les marchands, ambulants ou non, qui plus est sous le regard complice de policiers, et la mauvaise gestion des endroits de passages sont autant de dangers pour les piétons, relégués, il faut le croire, au statut de citoyens de seconde zone. En atteste d’ailleurs la récente décision de fermer le passage pour piétons reliant les rues John Kennedy et Farquhar à la Place d’Armes, sous le prétexte fallacieux, et combien erroné (un petit tour aux alentours de la Place d’Armes vers 16 heures suffit à s’en rendre compte), que leur suppression faciliterait le trafic. Au grand dam, encore une fois, des piétons, qui continuent de risquer quotidiennement leur vie à cet endroit.

Il ne s’agit bien entendu que d’un exemple. Pour autant, celui-ci symbolise à lui seul le manque de clairvoyance de certains officiers en charge de la planification des infrastructures routières, ces derniers étant visiblement trop souvent déconnectés de la réalité citoyenne. Comme dans d’autres secteurs, leur approche du problème reste ancrée dans une logique purement économique, perdant dès lors tout repère social. Et quand contestation il y a, celle-ci s’appuie, là encore le plus souvent, sur un argumentaire financier, à l’instar de la démarche de l’Association des commerçants de l’île Maurice concernant le problème susmentionné, faisant état des pertes occasionnées par les boutiquiers et autres marchands de rue de ce quartier de la capitale. Cette association a évidemment raison, bien qu’à notre avis, la question des possibles pertes de vies humaines, relativement éclipsée jusqu’ici, semble davantage plus pertinente que celle du manque à gagner. Mais qu’importe finalement l’approche pourvu qu’elle pousse les autorités à revoir leur copie.

Il n’est jamais trop tard pour bien faire, dit l’adage populaire. Aussi pouvons-nous toujours espérer que tout cela finira par changer. Malheureusement, ce ne sera pas pour tout de suite en l’état. Car même si le dernier budget aura été relativement généreux sous l’item du développement routier, l’enveloppe, une fois encore, risque bien d’être partagée de manière inégale. Avec, d’un côté, les usagers du trafic urbain (voitures, bus, métro…) et de l’autre, les piétons !

MICHEL JOURDAN