Aux sources du “communalisme”

“Assimilez, mais ne vous assimilez pas” - Léopold Sédar Senghor

Il semble, dans certains milieux du moins, depuis que la “réforme” électorale s'est engagée à exterminer le Best Loser System (BLS), le monde s'est figé. Le “débat” suscité a vite dérivé vers une atmosphère imprégnée de récupération politique, de racolage intellectuel et de surréalisme. Sans que, ni les “gentil(le)s” anti-BLS, ni les “méchant(e)s” pro-BLS ne puissent éclairer et convaincre les sceptiques quant à la pertinence de leurs rhétoriques respectives : “communalisme institutionnalisé” et “réconfort des minorités”.
Lorsqu’aucun projet de société et son plan d'action ne sont disponibles, toute conjoncture propice à la diversion est une aubaine pour celles et ceux qui bénéficient du statu quo – ici camouflé dans une “2e République”. Dans son sillage, communauté, identité, religion et citoyenneté sont simultanément caricaturées tout en se dépouillant de toute notion de complémentarité et d'ouverture. 
Que des personnes tendent à se regrouper avec d’autres qui partagent des affinités d’une manière ou d’une autre n'est en rien inadmissible. Ces affinités peuvent se manifester à travers : le pays d’origine, la classe sociale, les croyances ou non-croyances religieuses, le genre, l’orientation sexuelle, les préférences politiques, artistiques, culinaires ou des équipes de football, la technophobie ou la technophilie, etc. Bref, les possibilités sont aussi peu restrictives que les combinaisons sont multiples.  
L'identité demeure un work in progress. Elle est de fait plurielle. Elle se construit à travers des échanges actifs et passifs, des émotions et des désirs. L'identification à un groupe ou une communauté n'est, à priori, pas nocive aussi longtemps qu'elle ne se fonde pas sur un traitement de faveur des/aux “sien(ne)s”, mais sur les mérites de tou(te)s, y compris de l'Autre. En revanche, il n'y a rien de moins stimulant que de rester cloîtrer parmi ses semblables. Pire, le risque de renforcement des stéréotypes de l'Autre est énorme.  
 Notre héritage colonial et le bachotage ne nous prédisposent guère à une introspection rigoureuse et l'einsicht (compréhension intuitive) de notre vécu. L'ère du Breaking News qui exalte l'immédiateté et brime le recul et le discernement n'aide pas. L'aliénation par récits exotiques est alors un drame national. “Quand cela est l’oeuvre d’intellectuels, leur culpabilité n’en est que plus grande”, prévient Yvan Martial, un ancien rédacteur en chef.
“Communautariste” l'Autre ?
“Communautariste” toi-même !
Une alliance entre la démagogie, l’idéologie et le réductionnisme pour façonner notre vivre-ensemble polarise encore plus la nation. Postuler que la citoyenneté est exclusive, entre autres, de la religion ou de l'ethnie, et que revendiquer une identité plurielle c'est établir son “communalisme” ou “communautarisme” (pour une dose de mimétisme mal-inspiré),  relève d'un déni de réalité embarrassant. 
Une doctrine qui se veut “républicaine” s’est insidieusement infiltrée parmi nous. Il existerait une identité de référence à laquelle tou(te)s citoyen(ne)s doivent souscrire. Une sorte d'épuration identitaire qui ne dit pas son nom. Pour ne pas subir le rejet, les différences ont en conséquence intérêt à se faire discrètes ou disparaître. De plus, la religion serait une “affaire privée”. Sans doute, la foi et les rites ne sauraient être ostentatoires. Mais qu’en est-il des dimensions culturelles et traditionnelles qui se construisent et s’affirment elles dans le temps et dans l’espace ?
Le degré d'influence d'une culture “étrangère”, “séduisante” et hégémonique, ou pas, sur une personne dépend du degré de porosité. Pour schématiser, admettons que la conservatrice ou le conservateur tente de résister, là où le réactionnaire se replie et tend vers l'affirmation identitaire, là où le vulnérable et impressionnable s'assimile, là où le cosmopolite intègre ce qui lui semble bénéfique et rejette ce qui lui semble néfaste. 
Le cosmopolitisme est imprimé dans l'ADN des Mauricien(ne)s. Il existe au sein de la population un vivre-ensemble doté de bonne intelligence. Emmanuel Richon nous rappelle le terme qui qualifie avec justesse ce lien enviable : “lakorite”. Ainsi, jauger arbitrairement celles et ceux qui seraient moins Mauricien(ne)s ou plus Mauricien(ne)s parmi tou(te)s les Mauricien(ne)s comporte de quoi attirer les foudres de Frantz Fanon, Ali Shariati ou Pankaj Mishra (l'héritier de Edward Saïd selon la revue The Economist).
Ce qui est inquiétant, ce sont les fissures qui se propagent de moins en moins subtilement dans cette “lakorite” et qui déclenchent des crispations de plus en plus ambiantes. Cette tendance malsaine peut être renversée par l'intermédiaire des institutions[1]avec des dirigeants crédibles qui inspirent confiance, d'un ascenseur socio-économique et d'un reward system qui fonctionnent. 
Plus la société est pluri-ethnique et pluri-religieuse, plus existent des risques de conflits et de discriminations. Que la présence d'un market-dominant minority[2]peut exacerber. On ne peut se permettre d'occulter les risques et les symptômes (e.g. “communalisme). Ni de fantasmer sur leur éradication. 46 ans après notre indépendance ou pas. Par contre, on peut les anticiper, gérer et minimiser. Cela avec des politiques publiques composant avec des statistiques régulièrement mises à jour, des perspectives anthropologiques et neuroscientifiques.
Manufacturing Dissent
Pour revenir au BLS, c'est une affirmative action pour combler tout déficit potentiel de représentativité, indispensable dans toute démocratie fonctionnelle. Une affirmative action, comme toutes formes de quotas d'ailleurs, sans sunset clause est contre-productive. Car elle se prive de l'incitation à mettre en oeuvre un ensemble de mesures aptes à créer les conditions favorisant l'empowerment et l'adhésion. Plus dangereusement, elle risque d'être instrumentalisée à des fins inavouables.
Aujourd'hui, rares sont les gouvernements[3]qui ne soient pas sous l'emprise du Big Business[4]. Parallèlement, la fabrication du consentement (comme déconstruit par Noam Chomsky) autour des politiques en phase avec la quête de rentes de situation se charge aussi de diffuser un écran de fumée et d'inventer d'autres pouvoirs de nuisance et des boucs émissaires. L'impact est multidimensionnel et profond.
Non seulement le level playing field[5] tant requis pour le dynamisme d'une économie se retrouve sérieusement perturbé, les inégalités se creusent, l'apathie s'installe, la productivité se grippe et on assiste au retour du tribalisme. C'est absolument regrettable que les énergies et les neurônes ne soient pas encore stimulées et réunies pour réclamer en masse, notamment, une Electoral Funding Act, une Freedom of Information Act, une limitation au cumul des mandats et une véritable réforme agraire.
La gouvernance par externalisation, par fait accompli, par Drs, Lawyers & Sons, mettant la charrue devant les boeufs, one-track minded, dépourvue du sens de l’éthique et sans empathie nous a suffisamment lésé et sclérosé. Ce serait souhaitable que celles et ceux qui aspirent à nous servir “autrement” de bien saisir tout ce qui se dissimule sous cette tromperie systémique.
Et d'élaborer un manifeste libéré de toute posture binaire, sectaire et corporatiste. Dans l'espoir que nous retrouvions vivement notre “paradis”.


Commentaires

Texte lumineux sans l'ombre d'un doute. Mais combien seront capables de piger l'essentiel des messages - car il y'en plusieurs. Le plus crucial, selon moi, l'apothéose, c'est la partie Manufacturing Dissent où l'auteur explose devant tous ceux qui ne veulent, ou ne peuvent pas (car manipulés), voir - càd comment le pouvoir de l'argent à travers la corruption et le business a confisqué la démocratie. Cela, et c'est dramatique, Ensam et Madame Moonshiram font aucune mention. Vous dites l'alternance !

Republic will be done in less than 20 years as from now. We are at the beginning of the debate.
And then, at this end, tant pis for the people or community who are against this principle. Adelante values of of a real Republic - in Mtius.

How inspiring. Je suis convaincu que ce texte phare plein de sagesse va contribuer à libérer la parole de la majorité silencieuse. Juste un éclaircissement; pour être plus en phase avec notre Histoire, il aurait fallu écrire "Une doctrine qui se veut “républicaine” s’est insidieusement RE-infiltrée parmi nous".

Beautifully prosed " dans la langue de Moliere", but above all , a thought provoking piece.

Years ago, I opined likewise in a piece which I copied below:

Mauritius is NOT and will NEVER be a monolithic entity whereby a single substantive political culture can be forcefully imposed onto its landscape. From day one of our history, Mauritius has existed NOT as a Nation of Individuals and citizens but a Nation of COMMUNITIES and a community OF CITIZENS where there is both unity and diversity in BOTH public and private realms. Our Landscape both private and public is and has always been PLURALISTIC AND MULTICULTURAL.

Lately Masonic attempts are being made to impose a MONO political culture with its inherent oppressive uniformity relegating our rich diversity not to a Private realm but into an abyss of no return. These Masonic and macabre endeavour stems principally from a fictitious bankrupted and utopic Laicite a la Française, polluting our young minds into believing that our religious, Racial and cultural diversity in anti-thesis to our common sense of belonging and our collective Mauritian identity.

There is no single culture that we all can assimilate under a false concept of Mauritianism. Indeed assimilation, the Trojan horse of French Laicite, is a fabricated fantasy and it depicts intolerance of difference. Assimilation aims at suppressing all differences and creates second class citizens for those who cannot and refuse to submit to a dominant culture.

All citizens must by default be integrated into the ONE NATION, but as Roy Jenkins, the British Interior Minister in Harold Wilson Government said in a 1966 speech, “integration is not a flattening process of assimilation, but as an equal opportunity, accompanied by cultural diversity in an atmosphere of mutual tolerance." Our pluralistic identity and heritage is a dynamic one and not a static intolerant one.

Our communities, despite its complexities and the ever present threats that it faces, is always in a process of continuous change. It reflects the dynamics of gender, religion, generations, globalisation and even the internet era. Despite their inherent uniqueness, our different communities are not isolated from each other and actually overlap on its own terms, borrowing from each other as it deem fit.

There are many examples where members of different communities display a natural ability to accommodate several modes of life as if they are “cross-cultural” navigators. To ensure that our One Nation Mauritius is a place where every colour is a good colour and where every individual of any community is valued and respected, where racism and discriminations of all forms are not only checked but eradicated from our landscape and above all from our psyche, we need to address a formidable challenge and invites several searching questions.

We need to identify a core of COMMON VALUES and loyalties that must be shared by all communities and individuals alike in the One Nation. But such sharing of common good cannot be achieved in a climate of social exclusion. The principle of equal moral worth cannot take root and flourish within a structure of deep economic or social inequalities.

Every stakeholder must own up to their responsibilities, be they communities or individual citizens. In addition, we need to strike the right balance so as we can achieve the need to treat all citizens equally yet at the same time treat them differently. A different treatment does not mean a less treatment or an inferior treatment nor does it mean be relegated as second class citizen.

God knows how hard it is to impress me. Samad Ramoly, your piece explores so thoughtfully and thoroughly what makes Mauritius so great, what is undermining it and what can be done about it that I am asking myself whether you have not set the basis for a progressive party's manifesto. I also hope it can trigger useful debates on Facebook walls so huge on waffling, gossips and trivialities. I have read the piece again and again with the same relish and done my share by forwarding it to my friends. Thanks again.

Je veux d'un pays où la religion ne serait pas reconnue dans l'espace public.
Je veux d'un pays où la pratique des différences personnelles soit l'apanage de la liberté, de l'espace privé donc.
Je veux d'un pays où il n'y aurait plus de statistiques ethniques, pour ne pas finir comme le Rwanda et d'autres.
Je veux d'une République.

Bravo et merci, cher Samad, pour cette belle maîtrise des multiples composantes, potentialités, et risques aussi, du vivre, du mal-vivre et de possibles "bien-vivre" mauriciens. Pour avoir suivi tes réflexions et tes interrogations sur un temps assez long, je sais que ce texte lumineux, incisif, compréhensif et équilibré distille tes longs et laborieux efforts pour appréhender dans sa dynamique totalité les forces et dimensions plurielles qui ne cessent de tirailler et de travailler notre modeste peuple de 1,2 million de concitoyen(ne)s. Mais, comme je l'ai dit une fois (au siècle dernier!) à Marcel Cabon, qui en fit un titre dans son journal Advance : "Il n'y a de petits pays que par la qualité!" Or, aujourd'hui, ce "petit pays" est un continent océanique qui est appelé, veux veux pas, à s'articuler dans des liens de respect mutuel et de franche coopération bi- et multi-latérale, avec ses voisins insulaires Réunion, Seychelles, Comores, Madagascar) et avec ses grands voisins émergents (Afrique du Sud, Iran, Pakistan, Inde, Chine, Indonésie). Ta réflexion mûrit en synchronisme avec ces nouveaux défis d'ouverture d'un Maurice bien à l'aise dans sa peau Chamarel et arc-en-ciel. Tu déblaies brillamment un terrain trop longtemps recouvert de buissons épineux et de chiendents; à tous et à toutes maintenant de "cultiver notre jardin" - loin des Karo Kann, des IRS/ERS, et des monstrueux Shopping Malls ! Le mot est de Candide, donc de Voltaire, que je cite peu en raison de son hypocrisie aristocratique et de ses bassesses contre Rousseau, qui doit nous inspirer encore davantage. Mais ici, le mot de Candide s'applique à merveille !