Oh que c’était réconfortant ! Et en même temps, c’était comme un moment de grâce. Comme un nouveau baume à nos coeurs de patriotes parfois très désabusés et un peu résignés. Notre République a vécu une belle semaine avec les auditions qui se sont déroulées devant la Cour internationale de justice de La Haye. Qu’un continent tout entier, l’Afrique, que tant de pays avec qui nous partageons si peu aient avec autant de conviction et d’ardeur défendu la cause de la souveraineté mauricienne sur l’archipel des Chagos nous a procuré une immense satisfaction. Le moment vraiment fort a été sans conteste le témoignage de la Chagossienne Liseby Elysé et le récit de son douloureux déracinement. Il faudra maintenant attendre l’avis consultatif de cette cour internationale qui pourrait tomber à la fin du premier trimestre de 2019. Peut-être un cadeau d’anniversaire pour SAJ, pour ses 89 ans.

La détermination qu’il a affichée dès son retour aux affaires en décembre 2014 pour faire bouger le dossier des Chagos peut ressembler à un sursaut tardif, mais nous pensons qu’en sa qualité de dernier survivant des pourparlers de Lancaster, il y a quelque chose qui a dû le tarauder, titiller sa conscience pendant toutes ces années et qu’il s’est dit qu’il y avait quelque chose à faire pour réparer la casse territoriale qui a accompagné l’indépendance. Quelle qu’ait été sa motivation, ce qui restera pour l’histoire, c’est qu’il aura osé prendre une ultime initiative pour faire reconnaître la cruauté du pouvoir colonial et la faire condamner pour acte illégal. S’il réussit, ce sera comme une dernière réalisation, la consécration de son long engagement public.

On sait que tout n’a pas été totalement dit ni révélé sur les discussions mauriciano-britanniques officielles et aussi de coulisses qui ont précédé l’indépendance, mais que le PMSD, qui a agité la peur — celle que dénonce ces jours-ci Barack Obama lorsqu’il évoque son folklorique et dangereux successeur — pour empêcher l’indépendance se permette aujourd’hui des postures aussi fantaisistes que fallacieuses, procède d’une malhonnêteté intellectuelle inqualifiable. Et les révisionnistes seraient ailleurs ? Les bleus viennent de redécouvrir les Chagos. Eux que l’on n’a jamais vus aux côtés des déracinés nous assurent qu’ils étaient contre le démembrement de notre territoire et, ce faisant, ils veulent en fait jeter tout le blâme de cette excision illégale sur le dos de SSR, du PTr et des partis qui étaient engagés dans les discussions préindépendance. Et c’est Kushal Lobine qui, comme on le sait, est un membre historique du PMSD, qui l’affirme.

L’opposition revendiquée au démembrement n’avait en fait rien d’innocent. Elle ne relevait certainement pas du désir d’un contrôle total de l’État mauricien sur l’ensemble des îles qui le composent, mais c’était en fait un des arguments visant justement à pousser les Anglais à refuser sinon retarder l’indépendance. C’est probablement parce qu’ils ont toujours été contre le morcellement territorial qu’ils avaient menacé de réclamer l’indépendance de Rodrigues après les élections de 1967. Franchement, il faudrait un peu plus de sérieux et de constance sur un sujet aussi sérieux et ne pas réécrire si grossièrement l’histoire. Sur le combat pour les Chagos et les Chagossiens, il vaut mieux laisser à d’autres le soin de disserter.

Changeons de registre pour déplorer qu’il y ait des positions à géométrie variable lorsqu’il s’agit d’attaques à relent communal et raciste. Lorsque c’est Showkutally Soodhun qui dérape de manière inacceptable et dangereuse, il est, à juste titre, traité de tous les noms. Le DPP a d’ailleurs, avec beaucoup de justesse et de justice, fait fi du travail de la police en instruisant un procès formel contre l’ex-ministre. Un policier qui, lors d’une cérémonie socioculturelle, avait fait une sortie contre un de ses supérieurs qui, selon lui, n’aurait plus le profil requis pour aspirer à de plus hautes fonctions dans la hiérarchie, a lui aussi été interpellé et est en attente d’un décision de la poursuite publique.

Mais lorsque Monsieur et Madame Selvon utilisent le mot “colon” pour critiquer la direction du MMM, là, c’est tout à fait normal. Tout le monde regarde ailleurs. Les grands chantres du mauricianisme et du vivre-ensemble ont subitement disparu. Il n’y a pas de petites allusions ni de grandes envolées dans l’échelle du propos sectaire. Lorsque des paroles et des actes constituent une incitation à la haine communale et raciale, ils doivent tous être invariablement condamnés.

Cela nous amène à la campagne sur le recensement ethnique que tous les progressistes de ce pays rejettent en bloc et sur lequel se retrouve une palette assez inattendue de sensibilités, une coalition improbable allant de Jean-Maurice Labour à Shakeel Mohamed, en passant par Danielle Selvon. Pour ne citer que ceux-là. Il veulent, pour des raisons diverses, perpétuer le système vicié que nous ont imposé les Anglais avec leur fameux divide and rule. Pour certains, les statistiques ethniques sont nécessaires pour des actions ciblées au niveau de la santé publique. Alors que l’on sait, par exemple, que la prévalence du diabète est universelle à Maurice. Et que l’économie rurale et agricole a depuis des années laissé la place à une urbanisation et à une uniformisation des comportements.

Jean-Maurice Labour, à qui on n’aurait pas l’indélicatesse de demander de faire plutôt un recensement sur les failles des hommes — parce que c’est leur territoire quasi exclusif — d’église, a cité Singapour. Prendre pour modèle un pays aussi suffocant dans sa manière de fonctionner et qui régit tout de manière quasi militaire est inapproprié. Non, pas de retour en arrière. Il faut avancer.

Face à toutes ces revendications d’arrière-garde, nous préférons, nous, après La Haye, regarder du côté de la Cour suprême indienne, qui vient de dépénaliser l’homosexualité. Il ne faut quand même pas se tromper d’époque.