AZIM CURRIMJEE: « Il faut pouvoir évoluer dans un environnement politiquement stable »

Azim Currimjee, président de la Mauritius Chamber of Commerce and Industry (MCCI), la plus vieille institution du privé à Maurice, trouve des signes positifs dans le récent réaménagement du cabinet ministériel et espère qu’il débouchera sur une période de stabilité. Le secteur privé, souligne-t-il, est rassuré quant au leadership du gouvernement. Anticipant un taux de croissance économique d’au moins 3,8 % pour cette année, Azim Currimjee se dit optimiste quant au développement de l’économie nationale à condition que les gros chantiers annoncés soient mis à exécution avec l’efficacité voulue. Il insiste, cependant, que les entrepreneurs doivent pouvoir évoluer dans un environnement politiquement stable.

Nous venons d’assister à un changement à la tête du gouvernement et à la constitution d’un nouveau cabinet ministériel. Comment percevez-vous ce développement ? Diriez-vous que les événements de ces derniers jours vous ont surpris ?
Au niveau de la direction de la MCCI, nous considérons que c’est un développement positif. Le secteur privé, comme vous le savez, a toujours prôné la transparence et la visibilité quand il s’agit du leadership du gouvernement. On se sent maintenant plus rassuré. Il y a de la visibilité et cela ne peut que déboucher sur la stabilité. Cela est rassurant et positif non seulement au plan interne mais également au plan externe car l’investisseur ou l’entrepreneur étranger, qu’il soit partenaire d’une entreprise locale ou pas, s’attend également à évoluer dans un environnement stable. Toute forme de turbulence ne peut qu’influer sur son moral et cela a des répercussions néfastes pour l’économie du pays car le pays a besoin d’investissements à la fois locaux et étrangers.

Le secteur privé clame partout qu’il faut de la stabilité, que cette stabilité est source de confiance pour la communauté des affaires. Diriez-vous que la stabilité est désormais rétablie ?
Je l’espère bien. Le gouvernement tel qu’il a été reconstitué paraît être un gouvernement qui a une majorité confortable. Le rééquilibrage dans la répartition des portefeuilles ministériels est fait. Je vois, et je souhaite, que le nouveau Premier ministre, Pravind Jugnauth, puisse manœuvrer tranquillement pendant les prochains trois ans et qu’il puisse se consacrer, comme il l’a dit lui-même, à la construction de l’économie du pays et qu’il puisse mettre à exécution les plans qu’il a commencé à élaborer dans le budget 2016/2017. Ce qui est aussi réconfortant c’est que le nouveau Premier ministre a conservé le portefeuille des Finances, ce qui se traduit une certaine continuité dans la mise en œuvre des projets annoncés dans son discours budgétaire. Cela donne confiance au secteur privé. Certes, cela peut paraître un fardeau lourd à porter mais je pense que toute l’équipe qui l’entoure lui donnera le support voulu. Nous anticipons donc une certaine stabilité dans la direction que prendra la politique budgétaire aussi bien que la politique de développement socio-économique en général. Si on avait changé de ministre des Finances, cela aurait pu provoquer des retards dans la mise en place des stratégies du nouveau titulaire.

Quelles sont les sources d’instabilité que vous avez décelées dans le passé ?
Les deux premières années du gouvernement au pouvoir ont été mouvementées. À la MCCI, comme vous le savez, nous avons établi un indice de confiance du monde des affaires. Ce baromètre avait pris une courbe descendante jusqu’aux élections de décembre 2014. Puis il a commencé à prendre une tendance à la hausse. Cependant, l’indice devait recommencer à évoluer en repli dans le sillage de l’éclatement de l’affaire BAI, et le départ suivi de la réintégration de Pravind Jugnauth comme ministre pour les raisons qu’on connaît. Une remontée de l’indice a été notée après la présentation du budget 2016/2017. Il y a une corrélation entre les périodes d’instabilité par lesquelles est passé le gouvernement et le moral des entrepreneurs. Si un Premier ministre annonce son départ, cela crée nécessairement un flou et qui dit flou dit retard dans la prise de décision d’investissement.

Dans quelle direction, selon vos estimations, évoluera le prochain baromètre ?
On verra bien. Mais, il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas uniquement les événements au plan local. Nous opérons également dans un environnement global marqué par des incertitudes. Il y a le Brexit. C’est vrai que l’économie américaine marche plutôt bien mais on est dans l’expectative quant aux mesures que prendra le président Donald Trump. Penchera-t-il en faveur de mesures protectionnistes ? Il semblerait que la Chine et le NAFTA (North American Free Trade Agreement) sont dans le viseur du nouveau président américain alors que pour certains observateurs l’Afrique ne semble pas visée. Concernant le Brexit, il faut signaler la récente décision de la Justice britannique à l’effet que le Parlement du pays doit avoir un droit de regard sur les négociations autour de la sortie de la Grande Bretagne de l’Union européenne. Du côté de l’UE également, le Parlement européen, indique-t-on, aurait un droit de regard sur les discussions avec les Britanniques. Nous croyons que ce sera très dur pour les deux parties en présence. Les discussions n’ont pas encore démarré. Nous serons de simples observateurs mais nous estimons qu’au niveau local les parties concernées suivront avec attention l’évolution de ces négociations avant de prendre les décisions qui s’imposent. D’ailleurs, il y a un “comité Brexit” qui a été mis en place. Tout le monde doit travailler en étroite collaboration pour bien gérer ce dossier.

Dans son message à la nation, au soir de sa nomination, le nouveau Premier ministre a dressé un tableau des enjeux socio-économiques et des grands chantiers à venir. Quelle analyse faites-vous de ce message premier ministériel et quel enseignement en tirez-vous ?
Je pense, au vu des projets et chantiers mentionnés, que l’économie mauricienne est potentiellement dans une bonne direction. Il est bon de rappeler qu’en 2015, le pays avait enregistré un taux de croissance de 3 %. En 2016, selon nos estimations, la progression économique s’est située entre 3,4 % et 3,6 %. C’est une performance intéressante. Ce qui est aussi important de souligner c’est que pour la première fois depuis quelques années, l’économie mauricienne amorce une remontée. Pour faire suite à notre publication économique de septembre 2016, nous prévoyons pour cette année un taux de croissance de 3,7 ou 3,8 %. Tout dépendra de l’exécution des projets annoncés dans le budget 2016/2017. Je dois dire que la présentation du budget 2016/2017 a été faite dans des circonstances exceptionnelles vu que le ministre des Finances, Pravind Jugnauth, venait de prendre ses nouvelles responsabilités mais il a eu des consultations très approfondies avec l’ensemble des organisations du secteur privé. Le budget 2016/2017 a été présenté un peu plus tard que prévu et on a aussi pris le temps nécessaire pour faire voter le Finance Act et d’autres mesures associées au budget.
Nous voyons déjà pour 2017 des chantiers très intéressants. Nous pensons au secteur hôtelier où nous prévoyons une douzaine de projets – nouveaux établissements ou rénovations majeures. Mentionnons ici le projet One & Only le St-Géran avec une injection d’environ 200 millions de dollars. Ces divers projets nécessiteront, selon une première estimation, des investissements totaux de l’ordre de Rs 12 milliards. C’est bon signe.
Si l’on se réfère à la politique d’ouverture prônée par le gouvernement et aux possibilités d’achat d’appartements par les étrangers, la demande de la part des investisseurs immobiliers devrait être soutenue. C’est positif pour le pays et le secteur de la construction en profiterait et réaliserait une meilleure année. Bref, avec un secteur “Hospitality” qui marche bien, une reprise dans l’industrie de la construction, de meilleures perspectives pour le secteur des services financiers ainsi qu’une remontée du prix du sucre sur le marché international, les conditions sont à première vue favorables pour une bonne performance économique cette année. C’est vrai que les conditions d’opération pour l’industrie locale paraissent contraignantes et que l’incertitude créée par le Brexit a et aura des incidences négatives sur nos exportations mais dans l’ensemble je suis confiant qu’on peut réaliser un taux de croissance de 3,8 %.

Est-il possible de faire mieux ?
On pourrait faire mieux si la mise à exécution des projets privés et publics se concrétisait comme prévu. Pour ce qui est des projets publics, on a annoncé, entre autres, le métro express pour lequel le gouvernement indien va décaisser les fonds nécessaires, le développement de l’infrastructure routière. Les projets annoncés par le Premier ministre semblent être sur les rails. Il s’agit maintenant de veiller à leur bonne marche. Les secteurs public et privé doivent pouvoir travailler en concertation pour la concrétisation des projets.
Par ailleurs, je voudrais rappeler qu’il y a un excès de liquidités dans le circuit bancaire. À un certain moment, on avait dit que les investissements dans l’immobilier étaient spéculatifs mais les observations formelles et informelles indiquent que ces investissements sont basés sur des demandes réelles. Avec le Brexit et les incertitudes dans certains marchés, Maurice, selon moi, pourrait se positionner comme une destination sécurisante et offrant des possibilités d’investissement immobilier intéressantes du point de vue fiscal. L’attrait de Maurice ne peut qu’augmenter. La situation de Maurice est différente de celle qu’a connue l’Irlande de même que l’Espagne dans le passé. Les chiffres du Board of Investment montrent, par ailleurs, un niveau soutenu des investissements dans l’immobilier.

Avez-vous peur du Brexit ?
Les données disponibles montrent que le Royaume Uni représente environ 10 % de nos exportations. Le Brexit est certainement un challenge qu’il faudra impérativement relever. Je ne pense pas que le Brexit va déstabiliser l’économie européenne ou l’économie globale mais il faudra bien gérer la situation. Il est clair que les industries qui exportent un très gros pourcentage de leurs productions vers le Royaume Uni doivent envisager une diversification de leurs exportations. Le gouvernement peut aider dans cette direction. On l’a fait avec l’introduction du “Freight Rebate Scheme” pour les exportations textiles. Le Brexit est une “issue” mais c’est une “issue” gérable.

Craignez-vous une politique protectionniste des États-Unis sous l’ère Trump ?
Je ne vois pas l’Inde, la Chine, l’Afrique et l’Europe nous fermer leurs portes. Pour ce qui est du marché américain, il y a l’AGOA mais on laisse entendre que le nouveau président américain pourrait revoir les grands axes sur lesquelles repose l’AGOA ; attendons voir. J’appréhende plus une position plus délicate des États-Unis vis-à-vis de la Chine, du Mexique, entre autres. L’Afrique, selon mes observations, ne constitue pas valeur du jour un “big threat” pour les États-Unis.

Vous considérez donc qu’on peut gérer les vents contraires ?
Nous pouvons les gérer en prenant des mesures en faveur de l’ouverture de l’économie et allant dans la direction des axes de développement déjà déterminés. En même temps, il ne faut pas négliger certaines priorités telles celles concernant le développement de l’Éducation et la lutte contre la pauvreté. On ne peut aspirer à avoir un produit intérieur brut par tête d’habitant de 15 000 dollars ou plus si on a encore des poches de pauvreté. Ce n’est pas acceptable. Ce qui n’est pas acceptable également, c’est de voir le nombre d’échecs scolaires et les recalés du système. J’estime qu’avec le Nine-year schooling ainsi qu’avec le focus sur les écoles ZEP, les centres vocationnels, on est en train de prendre la bonne direction. Le pays ne peut accepter qu’on perde un capital humain aussi important du fait d’un système éducation inapproprié.
Par ailleurs, il est exact de dire que le secteur privé a une responsabilité sociale. Il faut un Plan Marshall et le secteur privé est là pour travailler avec le gouvernement. Je peux assurer que le secteur privé siégera sur le comité de la CSR Foundation et que des actions fortes seront proposées. Il faut un développement inclusif et non sélectif.

Il y a la question de facilitation des affaires et du coût de faire des affaires qui reste une préoccupation majeure pour le secteur privé. Y a-t-il des avancées à ce niveau ?
Il y a du travail à faire sur ce dossier. Maurice, faut-il le rappeler, a chuté dans l’indice Ease of Doing Business. Ce qui est important c’est que le gouvernement et les institutions du privé travaillent de concert et étudient par point par point ce qui peut être amélioré rapidement. Une des choses sur laquelle il faut accorder toute son attention c’est la rationalisation des institutions. C’est un travail délicat mais nécessaire. Vu que le Premier ministre est aussi responsable des Finances, je m’attends à des décisions pointues à ce sujet et que la transformation des institutions soit rapide.

Quelle est votre évaluation du tissu industriel du pays ? Peut-on parler d’industrie compétitive et productive ?
L’industrie locale doit être “nurtured” pour qu’elle puisse faire face aux nouveaux défis et continuer à se développer. Il fait aussi étudier quels sont les créneaux porteurs qui pourraient être développés et recommander, en conséquence, des mesures incitatives. La MCCI est en faveur de la création d’une “Innovation Box” avec des incitations fiscales aux industries qui acceptent de faire enregistrer leur “intellectual property” à Maurice. Par exemple, les revenus qu’elles en tireront pourraient être détaxés. L’Irlande l’a fait et Singapour a aussi des leçons à nous donner.
Comme annoncé dans le budget 2016/2017, le gouvernement veut créer un “pharma village”. Je considère que le créneau de fabrication de “medical devices” est intéressant pour le pays. Il nous faut réfléchir aux mesures d’accompagnement qui pourraient être proposées aux investisseurs qui se lancent dans des productions innovatrices.

Ou en est-on avec la stratégie industrielle nationale ?
Dans le premier budget du gouvernement, il n’y avait pas, selon moi, beaucoup de mesures en faveur de la production industrielle. Dans celui de 2016/2017, certaines mesures ont été initiées. J’estime qu’il nous faut faire campagne dans les grands centres pour essayer d’attirer des investisseurs dans les nouveaux créneaux qu’on veut développer. Il ne suffit pas d’aller convaincre les investisseurs mais veiller également que le cadre “Ease of Doing Business” soit incitatif. La stratégie pour attirer les investissements doit être bien ciblée comme, par exemple, arrêter une liste de quatre ou cinq créneaux porteurs et mettre à la disposition des entrepreneurs tout un éventail de services, d’infrastructures et de facilités d’affaires. En parallèle, le pays est appelé à se doter des compétences nécessaires. Il ne s’agit pas de créer uniquement des emplois mais des “better jobs” répondant aux aspirations de la population.

Êtes-vous satisfait de la politique de développement des PME ?
Dans certaines sphères, il y a des décisions qui ont été prises mais à d’autres niveaux, je suis d’avis qu’il faut agir plus vite et avec efficacité. Nous constations tous que les institutions bancaires ont un excès de liquidités mais que fait-on pour faire “bouger” l’argent vers les entrepreneurs ? N’y a-t-il pas également une réflexion à faire et des actions à prendre concernant le “capacity building” ? L’investissement dans l’équipement de formation est primordial si l’on veut développer les compétences de la main-d’œuvre. Le pays est-il prêt à créer des “high polytechnics” comme cela a été le cas à Singapour ?
La MCCI prône l’ouverture sur l’extérieur. Il faudra ouvrir notre marché aux compétences étrangères. Il y a des incitations annoncées dans le budget comme celles relatives au développement de nouvelles activités telles les Global Headquarters, les Family Offices, entre autres. Nous pensons qu’il y a quatre types de connectivité qui peuvent être développés : la connexion au niveau des personnes ; il y a l’air corridor. Il faut créer plus de liens entre l’Asie et l’Afrique. Nairobi est une plaque tournante en Afrique. Des connexions régulières avec cette région d’Afrique de l’est sont importantes La deuxième connectivité est celle concernant l’échange de marchandises. Elle touche au développement de l’infrastructure portuaire qui est concernée. Les investissements ont démarré dans ce secteur, il faut les intensifier pour que notre port puisse non seulement accueillir les plus grands porte-conteneurs au monde mais surtout qu’il soit perçu comme le plus efficient de la région. Puis, nous avons la connexion numérique. Avec les nouveaux projets envisagés, Maurice sera dans une position très forte. Quatrièmement, nous avons la connexion au niveau douanier et du régime fiscal. Maurice est déjà membre de la SADC, du Comesa et de la COI, et fait partie de l’AGOA, de l’EPA avec l’Europe. Le pays se positionne donc comme un centre névralgique pour le développement de plusieurs activités dont les services. Avec les quatre formules de connexion que je viens de mentionner, je pense qu’on pourra créer différents hubs (Medical hub, Education hub, etc.). La politique de “building blocks” est bien reçue. Il ne faut pas, cependant, se leurrer car les défis sont énormes comme, par exemple, l’indisponibilité des compétences.

Êtes-vous quand même optimiste pour l’économie mauricienne ?
Je suis optimiste pour le court terme surtout en regardant les chantiers qui émergent ou qui émergeront dans un proche avenir. Le secteur de la construction va bouger de même que le secteur touristique et les services financiers. L’industrie locale a besoin d’un coup de pouce. À moyen terme, avec, entre autres, le développement du secteur portuaire, la croissance devrait être soutenue mais il faut pouvoir évoluer dans un environnement politiquement stable pour qu’on puisse maintenir le momentum.