Bachar, où es-tu ?

Deux ans de conflit, 110 000 morts et près de deux millions de réfugiés. Voilà en gros ce qu'il aura fallu attendre avant de voir une partie de la communauté internationale prendre la pleine mesure du drame syrien. Une réaction certes tardive mais qui, en outre, n'aura pas été une conséquence directe d'une catastrophe humanitaire, par ailleurs annoncée de longue date, mais davantage une réaction politique à l'utilisation d'armes chimiques, largement prohibées bien entendu dans toutes les conventions internationales. Voilà bien toute l'ironie de l'histoire : tant que les rebelles et le régime se taillaient en morceaux à coups d'armes blanches, se faisaient gentiment exploser dans des attentats ou « s'éparpillaient par petits bouts, façon puzzle », pour plagier Michel Audiard, le monde ne trouvait rien à y redire — enfermé en cela dans son aveuglement par un droit de veto aux Nations unies dont auront usé nos marchands d'armes les plus notoires. Mais sortez le sarin de la réserve, aspergez-en quelques dizaines de civils et là, aussi soudainement que ce même gaz aura plongé femmes et enfants dans l'obscurité éternelle, soyez en sûr, nombreux seront ceux à émerger de leur léthargie.
Qu'importe, diront certains : Assad est un boucher et il va enfin payer ! Primo, rien n'est moins sûr, Washington et Paris ayant déjà prévenu que les frappes — d'ailleurs toujours hypothétiques — seraient de courte durée et, surtout, « ciblées » (entendez par là les dépôts d'armes, les aéroports militaires et, au passage, quelques civils de plus, histoire d'arrondir les angles). Ensuite, si la chute de Bachar al-Assad ne fait désormais plus aucun doute, celle-ci ne semble toutefois pas programmée pour tout de suite, tant les tensions internationales sont vives dans un monde résolument de plus en plus divisé, y compris sur la question du chef d’État. Des fractures prévisibles d'ailleurs et à la mesure de notre lamentable échec. Car, si la communauté internationale a échoué à accorder ses violons sur le cas syrien, elle a aussi et surtout — du fait de ce même conflit — mis en évidence les carences de l'Onu lorsqu'il s'agit de défendre la paix en dehors d'un contexte géopolitique peu complexe. La France aura bien sûr, il n'y a guère longtemps, unilatéralement décidé de mettre fin aux rêves de pouvoir d'un ancien président africain — calfeutré dans sa tour de… Côte d'Ivoire – ou de soutenir militairement le Mali contre l'envahissement d'islamistes armés, engendrant alors immédiatement un soutien international sans réserve et, somme toute, tout à fait logique. Mais la Syrie n'est ni Bamako, ni Abidjan. Les intérêts quant à son maintien sont plus complexes, plus profonds. Dire qu'il ne s'agirait dans son cas que d'un intérêt purement économique, du fait des sommes colossales échangées entre Moscou et Damas autour des contrats de livraisons d'armes, serait résolument faux, même si ce facteur peut évidemment peser au final dans la balance. Non, les intérêts sont avant tout plus politiques que cela, la Syrie jouant notamment un rôle stabilisateur dans une région depuis toujours sous haute tension. Mais aussi garantissant de son soutien ses indéfectibles alliés en cas de litige diplomatique.
Reste ensuite les leçons de l'histoire récente, que certains États — à l'instar de la Russie — n'hésitent d'ailleurs jamais à rappeler. Les cas de l'Irak et de l'Afghanistan, d’abord, mais aussi de la Libye ou encore du Kosovo, ont été éloquents de clarté, démontrant que des interventions armées — courtes ou longues — ne suffisaient pas à changer l'ordre du monde et à garantir, en Syrie comme ailleurs, l'adoption d'une idéologie fondée sur la démocratie, modèle politique qui nous semble peut-être naturel mais qui, nous l'oublions souvent, est non seulement le fruit d'une histoire humaine relativement récente, mais aussi totalement absent dans nombre d'États, ce qui n’empêche pas ces derniers dans bien des cas de rester « stables », politiquement parlant.
Toujours est-il que la question reste posée : faut-il ou non arrêter Assad ? La réponse est clairement oui, car l'on ne pourra accepter plus longtemps qu'un chef d'État continue impunément de massacrer son propre peuple. Mais l’on peut toutefois regretter que la réaction arrive si tardivement, rendant encore plus complexe la problématique d'une future transition, désormais inéluctable. D'autant que plus de deux ans de conflits auront permis l'installation de jihadistes dans les rangs rebelles. Une dérive islamiste que l'on aurait pu éviter si l'on avait armé plus tôt l'opposition, lui permettant de s'organiser en armée et non en tant que multiples organes combattants, ou encore si l'on avait mis en place des couloirs aériens ou organisé une véritable réponse humanitaire.
De toute façon, nous n'en sommes pas encore là. La tiédeur des poignées de mains échangées hier entre Obama et Poutine au G20 de Saint-Pétersbourg et la difficulté de convaincre Washington de l'utilité de frappes, prouvent que le conflit, même en cas d'intervention armée, ne sera pas résolu de sitôt. À moins, peut-être, que l'on opère d'emblée une frappe « ciblée » sur Bachar al-Assad. Encore faudrait-il savoir où il se cache.