Bann san konpran…

Les Mauriciens sont-ils débiles ?
Depuis le début à Maurice du confinement, qui se révèle chaque jour plus électrique, cette question semble mobiliser conversations et interventions, autour de la tendance de certains à sortir malgré le confinement. Et chacun y va de son énervement, de sa condamnation, voire de son insulte vis-à-vis de ces compatriotes décidemment « san konpran ».
D’abord, prendre en considération que ce n’est pas une caractéristique qui nous est propre. Avant-hier, en France, plus de 30 000 personnes ont été prises en contravention en une journée pour non-respect du confinement alors même que le Covid-19 fait des milliers de morts.
On peut faire ressortir, comme l’a fait Angela Markel, que le fait d’être privé de sa liberté de mouvement n’est pas une chose qui va autant de soi que certains semblent le dire.
Il est aussi urgent de reconnaître que non, nous ne sommes pas égaux face au confinement.
Si nous voulons que les gens soient plus respectueux du confinement, il ne suffira pas de les engueuler et de leur taper dessus. Il faudra d’abord essayer de comprendre ce qui se passe si nous voulons être plus efficaces dans l’atteinte de cet objectif. À commencer par le fait que cette crise expose à cru nos structures mentales et sociales, et nos fractures.
Il y a ceux qui sortent parce qu’ils n’ont pas le choix.
On peut, plus ou moins sereinement, accepter de rester confiné chez soi si on a un compte en banque qui permet au moins de voir jusqu’au mois prochain, une maison où l’on peut rester à plusieurs sans se marcher dessus, un frigidaire et des placards raisonnablement garnis. On n’est pas du tout dans la même situation quand on n’a pas de compte en banque ; quand on dépend de son activité quotidienne pour ramener de quoi manger à sa famille (enflés camion, aide-maçon, pêcheurs, etc, etc, etc.) et que cette activité est stoppée par le confinement ; quand on vit dans une promiscuité qui n’est supportable qu’à condition de pouvoir être dehors toute la journée.
Il y a aussi ceux qui sortent parce que oui, ils s’en foutent.
Il faut avoir quelque chose à perdre pour avoir peur d’un virus invisible. Or oui, autant que nous rechignions à le reconnaître, face à ceux qui ont des privilèges et/ou des acquis à protéger, il y a aussi, dans la « paradise island », une partie de la population qui a le sentiment qu’elle n’a pas grand-chose à perdre. Depuis des années, à la faveur du néo-libéralisme triomphant, nous avons pratiqué l’égoïsme le plus parfait. Cautionnant l’exploitation la plus éhontée, pratiquant l’indifférence, si ce n’est le mépris, face aux difficultés de ceux que ce système met depuis si longtemps à genoux. Et on leur dit maintenant qu’ils doivent être solidaires avec nous? Est-il si incompréhensible qu’ils n’en aient rien à….
Certains disent aujourd’hui que l’heure est à l’urgence sanitaire, et qu’il faut se taire.
Les analyses, les critiques tout ça, on verra après. Là, il faut obéir. Et faire. Mais faire quoi ? Quelle action sans réflexion ? On a vu à quel point l’impréparation a jeté notre population dans la panique, comment cette première semaine de crise a créé des situations de tension potentiellement explosives à la faveur de l’à-peu-près montré par le gouvernement dans la gestion sociale de l’épidémie. Parce que la crise sanitaire n’existe pas en isolation. Parce que virus ou pas, une population a besoin de pouvoir se ravitailler. Et l’on peut penser que l’on aurait pu s’épargner la panique et la colère qui sont nées de l’annonce subite du lockdown et de la fermeture à effet immédiat de supermarchés, boutiques et boulangeries.
Comment un gouvernement peut-il appeler une population à la solidarité en lui donnant en même temps le sentiment qu’il l’affame sans aucune considération ? Avec peine, des initiatives de distribution à domicile ont subséquemment tenté de se mettre en place. Le problème étant qu’elles reproduisent, sinon accroissent, les inégalités précédemment présentes…
De quelle solidarité parlons-nous en réalité ?
Il est symptomatique de constater que c’est dans le bureau de la Chambre de Commerce et d’Industrie (MCCI), organisme représentatif du secteur privé, que le ministre du Commerce a tenu sa conférence de presse annonçant que des livraisons à domicile allaient être organisées le temps du lockdown. On ferme donc les boutiques de quartier, les marchés, la possibilité d’aller pêcher, et on laisse entre les mains de la grande distribution privée le soin de nous ravitailler ?
Au final, ça donne ici une boîte de sardines à Rs 90. Là-bas une autorisation pour livrer une baguette tradition à Rs 100. On impose des paniers minimum à Rs 2 400. Et les livraisons sont gratuites pour… ceux qui ont les moyens de se payer les paniers les plus chers…
On croit que le monde a compris ?
On voudrait bien y croire. Et nos cœurs se réchauffent de toutes ces initiatives de générosité, d’entraide, de solidarité qui se manifestent ici et ailleurs. Mais la solidarité est souvent le capital de ceux dont l’unique richesse est celle du cœur.
Aujourd’hui, plongé dans la peur, le monde réalise soudain à quel point nous dépendons de ceux qui assurent les fonctions essentielles qui consistent à protéger, soigner, nourrir. Soignants, caissières, livreurs, éboueurs, policiers, boulangers, planteurs, pêcheurs. Métiers en général sous-payés et sous-considérés, quand ce n’est méprisés.
Pour le sociologue Camille Peugny, l’épidémie de coronavirus révèle, et au fond perpétue la fracture entre deux mondes : les «vainqueurs de la mondialisation» sont chez eux, tandis que ceux qui sont «à leur service» sont dehors. Et malgré l’affirmation de notre reconnaissance éperdue, on continue de les exploiter, notamment en les privant de matériel de protection.
À part pour ceux qui croient que le Covid-19 est une « malédiction divine », il est clair que que c’est notre surexploitation de la planète et la gourmandise sans cesse croissante du système néo-libéral qui nous ont menés là. Destruction de l’habitat des espèces animales, entassement dans des villes-poulaillers, pollution qui fragilise les organismes, délocalisation pour tout faire fabriquer ailleurs à moins cher là où la main d’œuvre est plus exploitable.
Comme le fait ressortir la sociologue franco-israélienne Eva Illouz, l’économie repose sur une ressource que nous considérions tous comme acquise : la santé des citoyens. Ces dernières décennies, les politiciens, les places financières, les grandes entreprises s’accordèrent tous pour promouvoir des politiques qui réduisaient drastiquement les budgets dévolus aux ressources publiques, de l’éducation aux soins de santé. Or, le Covid-19 rend désormais douloureusement clair que sans santé, il ne peut y avoir d’économie.
Les san konpran ne sont pas forcément ceux qu’on croit…
Ne soyons pas dupes : certains milliardaires qui nous offrent aujourd’hui masques et équipements sont aussi ceux-là qui ont des plans et demandes de permis à venir pour opérer dans divers secteurs de notre économie… Déjà, la Chine a commencé à utiliser les masques qu’elle fournit au reste du monde comme monnaie d’échange et de pression.
C’est dire que cette question est une question éminemment POLITIQUE. Et que si nous n’essayons pas aujourd’hui de comprendre, de questionner, de proposer autrement, nous risquons, après cette crise, de nous retrouver revenus à la situation précédente… sans même comprendre comment… Et en attendant la prochaine crise…

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