BASHIR JAHANGEER (député du MSM) : « Nous avons encaissé des coups à l’Assemblée »

« Je suis déçu de mon rôle de Deputy Chairman of Committee. Je m’attendais à quelque chose qui corresponde à mes compétences techniques »

Le député MSM Bashir Jahangeer s’exprime sur les sujets qui ont marqué l’actualité ces derniers jours. Du combat contre la drogue à la grève de la faim des détenteurs du plan Super Cash Back Gold, il défend le gouvernement et insiste sur la nécessité de trouver des solutions. Il aborde également la question politique, ses responsabilités au sein de l’Assemblée et sa déception par rapport à la non-reconnaissance de ses compétences. Il estime également que l’opposition a su mettre la pression sur le gouvernement et qu'il n’est pas normal que les ministres ne répondent pas à toutes les questions à l’Assemblée.

Le parlement est déjà en vacances à peine deux mois après la reprise…
Ce sont des vacances forcées, on peut le dire. En fait, le Premier ministre voulait prendre le temps de consulter tous les stakeholders, comme on dit, avant la présentation du budget. Hier, il a rencontré les PPS et, demain, ce sera à nous, les députés, de donner notre point de vue sur les sujets à prendre en considération.

Quelles sont les idées que vous allez présenter lors de cette rencontre ?
Je vais évoquer à nouveau le dessalement de l’eau de mer. Je continuerai à défendre ce dossier car je suis convaincu que c’est une des solutions pour résoudre les problèmes d’eau. Je suis en faveur d’une station de dessalement mobile. Le pays en a besoin. Cela servira pour les périodes de sécheresse et, en période de pluie, on pourra stocker l’eau souterraine. Cela se fait déjà dans plusieurs pays. On augmente ainsi la capacité d’eau douce.

Ce n’est pas une idée nouvelle puisque vous en aviez déjà parlé pendant la campagne électorale de 2014. Pourquoi cela ne s’est-il pas concrétisé ?
Il y a toujours eu certains messieurs à la CWA qui disent que ce n’est pas rentable. Mais je suis confiant que cela viendra puisque le bureau du Premier ministre est en train d’évaluer le projet. S’il est vrai que ce n’est pas rentable, pourquoi des pays comme l’Afrique du Sud ou l’Australie y ont recours ? Dans les pays du Golfe, il n’y a que ça. Pourquoi se fier aux caprices de la nature ici ? Chaque année, c’est la même chanson avec les coupures d’eau, parce qu’il n’y a pas assez de pluie. Alors qu’avec le dessalement, on aurait pu combler les lacunes dans certaines régions.

Y a-t-il d’autres sujets que vous allez aborder ?
Je compte aussi aborder la question de l’investissement dans les hautes technologies. Il fut une époque où on produisait de tout à Maurice. Mais avec l’arrivée de la Chine, on n’était plus compétitif. Aujourd’hui, on pourrait profiter de notre positionnement entre l’Asie et l’Afrique pour exploiter davantage le secteur hi-tech. On pourrait, par exemple, fabriquer des lampes LED et les exporter sur l’Afrique. Pourquoi pas des panneaux solaires ? Selon les règlements de la SADC, priorité doit être donnée à un pays membre pour l’achat de tels matériaux. Nous aurions déjà un marché.
Autre sujet qui me concerne, c'est le manque de main-d’œuvre qualifiée. On ne peut plus continuer à produire des gens avec des diplômes, qui ne vont pas servir à grand-chose. Je me souviens que dans le premier budget qu’on avait présenté, avec Vishnu Lutchmeenaraidoo (ancien ministre des Finances, Ndlr), on avait dit qu’il fallait former des gens dans le secteur de la bijouterie. Cela n’a jamais été une réalité. C’est dommage.
Par ailleurs, je suis d’avis qu’il faut alléger un peu certaines taxes, laisser les gens souffler un peu. Les gens travaillent dur, mais n’arrivent pas à profiter de ce qu’ils gagnent. Je vais proposer une remise de la TVA sur les produits alimentaires pour ceux touchant moins de Rs 8 000.

Vous êtes aussi de ceux qui disent qu’il faut réduire les taxes sur le carburant ?
Vous savez, un gouvernement, c’est une machine qui tourne. On ne peut tout enlever. Les taxes représentent un peu les revenues de l’État. En revanche, je suis en faveur d'un allégement de la taxe sur les petites voitures qui consomment moins de carburant. Ainsi, les gens pourront remplacer leur voiture après dix ans, par exemple, utiliser moins de carburant et, en même temps, réduire leur empreinte carbone.

Revenons-en au parlement. Comment avez-vous vécu les dernières séances ?
Ce n’est pas un secret que nous avons encaissé des coups récemment. Il y a eu des choses qui ont été exposées et qui n’étaient pas en notre faveur. Cela nous a un peu bousculés. Il y a eu à chaque fois une affaire, la dernière en date étant celle de Noushreen Choomka. Cette fois-ci, out of nowhere, on entend une affaire sur Ravi Rutnah… Il faut que ça cesse. Chacun doit être responsable de ses actes. Tout cela retombe par la suite sur le parti alors que cela concerne l’individu. Malheureusement, il y a beaucoup qui ne sont pas à la hauteur et ne savent pas comment se comporter.

Le départ du PMSD du gouvernement vous a-t-il un peu déstabilisé ?
J’avais déjà déclaré dans une interview en janvier qu’avec le départ du PMSD, on aurait du pain sur la planche à la rentrée parlementaire. Ce que j’avais prévu est arrivé. Car l’opposition se trouve aujourd’hui renforcée avec quatre ou cinq partis. Cela fait forcément des étincelles.

Et tout cela est retransmis à la télévision en direct…
Oui, la retransmission est une bonne chose et une mauvaise chose à la fois. Des fois, inconsciemment, on se lâche sans réaliser que l'on est en présence des caméras. C’est là le point faible. Il faut dire que nous ne nous attendions pas à ce que la retransmission ait un tel effet. Cela ne joue pas toujours en notre faveur, mais on avait promis au peuple mauricien qu’on allait retransmettre les travaux parlementaires en direct, et nous avons tenu parole.

Pour votre part, vous avez été plus silencieux que d’habitude lors de ces dernières séances.
Je ne pense pas. C’est ma question sur la CEB Fibre Net Ltd qui a permis au leader de l’opposition de rebondir pour poser des questions supplémentaires au ministre de tutelle. C’est ainsi qu’on a su qu’il y avait Rs 200 millions de stocks de matériaux et d’équipements qui ne servaient à rien. Tout cela avec l’argent des contribuables. Ce qui est d’autant plus agaçant, c’est quand il n’y a pas d’appel d’offres.

Donc, le fait d’avoir été nommé Deputy Chairman of Committee n’a pas suffi pour vous faire taire ?
Non, il n’en est pas question. Là où il y a maldonne, j’élèverai toujours la voix. Soit dit en passant, le Premier ministre est contre le principe de retirer les questions. Des fois, certains me disent que telle ou telle question n’est pas appropriée et qu’il faut les retirer. Mais lui dit que les ministres concernés doivent se préparer à faire face. J’aime bien cette attitude. Par contre, ce que je regrette, c’est que des fois, certaines réponses données à l’Assemblée ne soient pas tout à fait exactes.

Comment réagissez-vous au fait que plusieurs ministres, dont le Premier ministre, ne répondent aux questions qui leur sont adressées ?
J’ai été étonné d’entendre cela. Je ne savais pas qu’ils n’avaient même pas donné une réponse par écrit. Je pensais que leurs advisers ou PS allaient répondre par la suite par écrit. Constitutionnellement, ce n’est pas normal. Le peuple attend une réponse quand un député élu pose une question.

Vous avez été nommé Deputy Chairman of Committee. En quoi cela consiste-t-il exactement ?
(Sourire). D’après ce que j’ai compris, j’entre en action seulement quand la Speaker et le Deputy Speaker sont absents. C’est seulement s'ils ne sont pas là un jour que j’aurai peut-être un rôle à jouer. Pour le moment, il n’y a pas eu de comité qui a siégé.

Vous êtes déçu de ce rôle ?
Oui. Je m’attendais à quelque chose qui corresponde à mes compétences dans le domaine technique. Une responsabilité qui me rendrait plus utile au pays. Par exemple dans le secteur de l’eau ou de l’électricité.

Ministre ?
Ministre ou pas. J’aurais pu être un adviser dans un comité de haut niveau par exemple.

C’est ce qui explique vos clashs avec Ivan Collendavelloo. Vous marchez sur ses plates-bandes...
Il n’y a aucun problème individuel avec Ivan Collendavelloo. Disons que je trouve qu’il ne maîtrise pas toujours son dossier. Quoique j’ai remarqué qu’il a fait des progrès pour les dernières séances parlementaires. Il répond différemment.

Que pensez-vous du métro express ?
Je pense qu’il nous faut un mode de transport moderne. Maurice est petite. On ne peut continuer à avoir des voitures qui s’accumulent dans la circulation. La “car density” à Maurice est très élevée. Il faut un mode de transport public efficient. En Europe, par exemple, tout le monde prend le métro. En revanche, je suis pour une étude environnementale avant l’attribution du contrat. Il y a eu plusieurs projets récemment qui ont été alloués sans que l'EIA Report ne soit soumis au préalable. Pour moi, chaque compagnie répondant à un appel d’offres doit soumettre un rapport EIA de son projet. On ne peut allouer le contrat et demander l’EIA Report après. Cela a été le cas pour le Bagatelle Dam, par exemple. C’est après avoir obtenu le contrat que la compagnie a commencé à faire une étude de faisabilité sur le sol. Cela aurait dû être fait avant.
Il en est de même pour le projet de ferme éolienne à Plaine-Sophie. On a accumulé du retard parce que, paraît-il, on a mis du temps à obtenir le permis pour couper les arbres. Mais tout cela aurait dû être fait avant. La signature du contrat remonte à 2012 et, en 2017, le projet n’a toujours pas été concrétisé. Pour moi, les promoteurs auraient dû avoir une pénalité ou alors on aurait dû reprendre le contrat parce qu’ils n’ont pas pu répondre aux engagements. D’ailleurs, il était mentionné dans le cahier des charges que c’était au promoteur d’avoir tous les permis requis. On ne peut donner un permis et demander par la suite au promoteur de venir avec une étude de l’impact environnemental. Cela aurait dû se faire avant. C’est un manque de logique.

Vous êtes donc en faveur de sanctions...
Regardez un peu autour de vous : on avait blâmé auparavant Best Contruct ou Ramloll Bushan pour leurs contrats faramineux sous l’ancien gouvernement. Allez voir combien de contrats ils ont eu depuis 2015. Quand on voit qu’un contracteur a failli, pourquoi lui donner d’autres projets ? Quand j’avais posé cette question, on m’a dit que c’est le “procurement” qui décide. Mais non, c’est le ministère qui doit prendre la décision. Prenons l’exemple de la Ring Road. Il  y a eu deux contracteurs ayant travaillé dessus et la route a cédé. Maintenant mettez-vous à la place de celui qui n’a pas été choisi.
Si quelqu’un a failli dans un gros projet, il faut l’interdire de participer aux appels d’offres pour un certain temps. Quelle garantie avons-nous qu’il fera un bon travail la prochaine fois ? Malheureusement, les conditions des appels d’offres sont telles que seules quatre ou cinq compagnies sont qualifiées. Je suis d’avis qu’il faut s'ouvrir davantage, même aux étrangers.

Souvent, l’allocation de contrats se fait aussi par rapport au financement des partis politiques…
Ça, c’est un autre débat. Le Premier ministre y travaille. Il faut réglementer le financement politique. Aux prochaines élections, j’espère qu’il n’y aura pas de base. Je crois que le gouvernement et l’opposition sont sur la même longueur d’ondes à l’effet qu’il nous faut une campagne plus civilisée.

Comment allez-vous procéder ?
On aura droit à un siège social dans chaque circonscription où on peut se réunir. D’ailleurs, avec les jeunes maintenant, il faut commencer à faire campagne autrement. Pour les prochaines élections, ils auront certainement leur mot à dire. Moi, je suis d’avis qu’ils sont beaucoup plus intéressés par la politique qu’on ne le croit.

Vous voulez dire une campagne à la Roshi Bhadain, avec des e-meetings et des dialogues sur Facebook ?
Entre autres. Surtout que le gouvernement a offert maintenant l’internet gratuit dans tous les coins de l’île. La campagne sur les réseaux sociaux se fait déjà et il faudra la consolider davantage.

À deux ans et demi de la fin de son mandat, pensez-vous que le gouvernement a tenu ses promesses ?
Nous avons déjà fait beaucoup, notamment concernant la pension, l’internet gratuit, le logement, le salaire minimum, la carte d’identité… Le plus difficile sera d’atteindre l’objectif de zéro chômage.

Vous avez mentionné le salaire minimum et la carte d’identité. Dans le premier cas, on en est encore à mi-chemin et, pour le deuxième, on vous reproche d’avoir fait volte-face sur la question…
Non, on avait promis qu’on allait détruire la base des données qui existait à l’époque pour la carte d’identité biométrique et nous l’avons fait. Aujourd’hui, de nouvelles cartes sont faites et les données ne sont pas conservées.

Parlons de votre circonscription. Vos mandants se retrouvent aujourd’hui avec un Chief Whip, un Deputy Chairman of Committee et un membre du Public Accounts Committee. Sont-ils satisfaits ?
Non, je crois qu’ils attendaient un ministre ou un PPS. Ils sont un peu déçus, je ne vais pas vous le cacher. Mais c’est le parti qui décide. Ils ont peut-être leurs raisons pour cela.

Depuis peu vous avez un nouveau colistier au No 13. Comment sont vos relations avec lui ?  
Nous sommes ensemble sur le terrain. Pour le moment, on n’a pas de consigne précise. Zouberr Joomaye est quelqu’un de déjà connu dans la circonscription. De manière générale, les activistes l’ont bien accueilli et d’autres un peu moins. Mais nous sommes dans la même équipe et nous travaillons ensemble.

Sauf que, comme le dit l’expression, vous chassez un peu sur le même terrain. Et à un moment donné, un des deux devra céder sa place…
C’est vrai. On ne pourra pas avoir deux candidats musulmans dans la circonscription. Mais on verra au moment venu ce que le parti décidera. Toujours est-il que je suis disposé à travailler là où on me le demande. Exception faite pour les dernières élections, où j’ai refusé la circonscription No 2 car mon neveu, Reza Uteem, y était déjà candidat. Je ne voulais pas avoir à affronter un membre de la famille dans une campagne.

L’actualité a été dominée cette semaine par la grève des détenteurs du Super Cash Back Gold. Qu’en pensez-vous ?
Je pense qu’il faut rendre leur argent à ces personnes. On avait prévu de vendre les “assets” de la BAI pour les rembourser. Le seul problème dans ce genre de situation, c’est que l’acquéreur sait que vous êtes dans une situation difficile et qu'il essayera de baisser le prix. Pour cela, je pense qu’il faut surtout viser les étrangers.
Je dois vous avouer qu’au départ, je n’étais pas trop d’accord avec la fermeture de la BAI. Mais quand j’ai vu les documents, je me suis rendu compte qu’il y avait bien quelque chose qui ne tournait pas rond. J’ajouterais que Roshi Bhadain nous a aussi mis dans de sales draps quant à la manière de gérer cette affaire. Il était au courant de beaucoup de choses, qu’il n’a pas évoquées, et c’est maintenant qu’on les découvre, petit à petit. L’affaire Britam, notamment. Il y a une commission d’enquête. Cela permettra de situer les responsabilités.

Que pensez-vous du combat contre la drogue ?
Le gouvernement a démontré sa détermination dans ce combat. Toutefois, on constate que malgré les saisies record, la drogue continue à entrer dans le pays. On a eu encore des cas durant la semaine écoulée. Personnellement, je suis d’avis qu’il faut opter pour les mesures drastiques. Je suis en faveur d’un référendum sur la peine capitale pour les trafiquants de drogue. Cela a servi à combattre le trafic dans les pays où elle a été appliquée. La peine capitale pour les trafiquants de drogue : je dis oui à 200%.

Le prochain budget est prévu dans deux semaines. Pensez-vous que le gouvernement a pu concrétiser les mesures annoncées dans le dernier exercice budgétaire ?
Beaucoup a déjà été fait. Le reste pourra toujours être complété après le prochain budget. Il faut savoir que certains projets mettent beaucoup de temps à se concrétiser en raison des procédures. Par exemple, si vous voulez construire un stade, il vous faut avoir un permis de construction, lancer un appel d’offres qui prend trois mois. Il faut ensuite compter un mois supplémentaire pour étudier les offres. Un autre mois pour les éventuelles contestations. Ensuite on alloue le contrat. Il faut donner du temps pour l’achat de matériel ou des équipements, parfois de l’étranger… Voilà comment les projets tardent. Ce sont ces procédures qu’il faut faciliter. Le Central Tender Board ne peut prendre trois mois pour évaluer un projet. Au final, cela prend six à sept mois pour mettre un projet en route. C’est pour cela que, des fois, des sommes additionnelles sont nécessaires pour compléter un projet, et ce car les coûts ont augmenté entre-temps.