BELINGO FARO : Sur le clavier d’une vie

Belingo Faro a tenu la basse au sein du prestigieux Ernest Wiehe Jazz Quartet. Du clavier, ce musicien passe au piano avant de se consacrer à la composition et d’en proposer le fruit dans une trilogie dont le deuxième volet, La traversée, est dans les bacs.
Scope propose une traversée du parcours d’un musicien pas comme les autres.
Un gamin de quatorze ans course sa petite sœur dans leur maison à Saint Patrick. Querelle d’enfants. Il pousse la porte violemment. La vitre se brise et lui taillade l’avant-bras. Les tendons sectionnés sont recousus, mais Belingo ne retrouvera pas l’usage entier de sa main droite.
Un mal pour un bien, notamment lorsque Belingo se mettra au clavier quelques années plus tard. Il sera amené à développer un jeu différent. “La main gauche des pianistes droitiers est généralement moins agile que la droite.” Le musicien doit s’adapter. Ce qui aurait pu être un handicap deviendra un atout.
Ses grands frères sont guitaristes. Il n’a pas le droit de toucher aux instruments ni aux amplis. L’interdiction suscite l’intérêt du garçon. Des groupes viennent répéter dans le garage. Lorsque le batteur ou le bassiste ne sont pas à l’heure, Belingo remplace au mieux de ses possibilités. Guitare, basse, batterie… Les seuls instruments disponibles dans les années soixante-dix.

Un jeu.
Freddy Maillard, le père de Belingo, monte des guitares acoustiques. Un menuisier doublé d’un mélomane. En ce temps-là, la radio est la principale source de musiques nouvelles. Les musiciens écoutent les morceaux populaires et les reproduisent à l’oreille. “J’ai compris que la musique est un jeu. Tout ce que je voulais était de jouer au mieux.” Ce même désir habite toujours le musicien à cinquante ans. Il signe ainsi des orchestrations à tendance classique pour cuivres et cordes.
À ses débuts, Belingo officie comme batteur, bassiste et guitariste. Le synthétiseur est alors un instrument futuriste. “En ce temps-là, les musiciens n’avaient pas leurs propres instruments. Ces derniers appartenaient à ceux qui organisaient des répétitions. On répétait sur place et on laissait les instruments dans le local après avoir joué.” C’était le temps où les fancy-fairs constituaient les principales plates-formes pour s’exprimer.

Ernest.
Le circuit hôtelier changera bien assez vite la donne. Viendra un jour où Belingo est appelé en remplacement au St Géran. La rencontre avec Ernest Wiehe se joue sur cette scène. Le saxophoniste est interpellé par la pluridisciplinarité du musicien. Belingo est alors âgé de seulement dix-sept ans. Le jazzman le recrute comme bassiste pour monter le Ernest Wiehe Jazz Quartet, aux côtés de Jocelyn Pitchen et de Jimbo Colard.
Avec Ernest Wiehe, Belingo Faro ne rencontre pas seulement un musicien, mais aussi un arrangeur et un compositeur, et découvre le jazz. Il apprend pendant une année l’harmonie et les arrangements auprès du mentor. Sa première éducation musicale formelle est obtenue au cours de répétitions chez ce même Ernest.
Belingo se souvient de ses interprétations de Chick Corea dans des groupes, mais se rendra compte d’un blocage lorsqu’il se retrouve seul face à un clavier. Un jour, un directeur d’hôtel lui propose de jouer sur un Steinway. Assis au piano, Belingo n’y arrive pas. “Pa konn zwe tousel. Mo pe tous enn Steinway, mo pa kone kouma pou zwe sa. Sa ti fer mwa dimal terib.” Il prendra de l’emploi dans un piano-bar afin de surmonter les obstacles et avancer comme pianiste.

Trilogie.
Ce pianiste aborde depuis un moment la musique en tant que compositeur et arrangeur. Cette aventure musicale se décline en une trilogie. Elle débute avec l’album Naissance et se poursuit avec La traversée.
La traversée de quoi ? Celle du parcours du musicien avec, entre autres, des hommages rendus à la langue française, à travers les paroles d’une certaine Melusine, et au mentor, en compagnie des autres frères spirituels. Ceux qui parlent le langage de la musique. “Si mo ti bizin donn dimounn zis seki zot anvi, mo pa ti pou fer nangne nouvo. Mo ti pou ferm laport, zet lakle ek probableman swisid mwa.”
Belingo observe que notre société n’est pas éduquée pour évoluer. Elle tend à se plier à un formatage sans grande ouverture sur ce qui constitue une proposition différente. Sur le disque, il a réuni le meilleur de ce qui est important à ses yeux.

Fil conducteur.
“Je suis un Mauricien qui appartient à la communauté des musiciens du monde.”
L’album La traversée sera présenté en live lors de deux concerts prévus les 2 et 3 août au Conservatoire François Mitterrand, dans une orchestration différente de celle de l’album qui, précisons-le, aborde plusieurs genres avec un tempérament mauricien comme fil conducteur.
L’album alterne chansons en français et versions instrumentales. Ainsi entend-on les voix de Gina Jean-Charles, Sébastien Margéot, Harmonie Martin, Évodie et Michèle Faro. Sans oublier Belingo lui-même, que l’on retrouve aussi aux claviers, à la guitare, à la batterie et à la basse. Ce qui n’empêche pas de faire appel aux bassistes Linley Marthe et Lindsay Thomas, ni aux pianistes Dean Nookadu et Olivier David. Encore moins au tabla de Nada Cunden, au violon de Babi Malabar ou au saxo de Samuel Laval. Voilà de quoi donner une idée du tempérament de La traversée.