Il y a 445 millions d’années, à l’Ordovicien, la Terre plongeait dans une ère glaciaire sans précédent, tuant environ 85% des espèces animales, marines essentiellement.

Une première extinction de masse qui allait être suivie de quatre autres, aux conséquences tout aussi dramatiques pour le vivant, s’étalant jusqu’à la limite du Crétacé-Tertiaire, il y a 65 millions d’années. Autant de tragédies, certes, mais qui, à chaque fois, trouvaient leurs origines dans des phénomènes purement naturels, à l’instar de l’anoxie des océans. Et voilà qu’aujourd’hui, nous nous retrouvons au bord de la 6e extinction. Et l’on ne parle évidemment pas de la possible nouvelle chute d’un météorite, comme celle qui avait coûté jadis la vie aux dinosaures, et qui, bien que toujours possible, devrait épargner notre planète pendant longtemps, à en croire les statistiques. Non, cette extinction dont les experts nous parlent aujourd’hui, c’est celle de l’Holocène ou, pour être plus exact – et reprenant ainsi un néologisme né dans ces temps obscurs de réchauffement climatique –, de l’Anthropocène, autrement dit cette période géologique finalement très courte où l’homme, du fait de ses activités, aura eu une incidence significative sur son écosystème.
Ce phénomène n’est pourtant pas nouveau.

En effet, depuis toujours, ou pour être plus précis depuis l’apparition des premiers chasseurs-cueilleurs, l’homme n’aura jamais cessé d’exploiter son environnement afin d’en retirer le nécessaire vital (eau, nourriture, de quoi s’habiller…), mais aussi, et c’est bien plus problématique, le superflu, n’hésitant pas à décimer des populations entières d’animaux et à réduire en cendres forêts et autres végétaux. Jusqu’à, plus récemment, exploiter à outrance ces ressources (pétrole, charbon…) dont se nourrissent nos sociétés énergivores et qui, aujourd’hui, confèrent à notre espèce tout le confort nécessaire à son épanouissement. Renforçant ainsi, dans son sillage, l’hégémonie de Sapiens sur les autres espèces, exploitées à l’extrême dans le seul but de satisfaire nos besoins, de plus en plus importants.

C’est un fait, la société que nous avons façonnée au cours des dernières décennies aura eu raison de la raison. Cette nature, dont nous sommes non seulement l’un des fruits, mais dont nous dépendons aussi largement, aura été détruite méthodiquement. Ainsi, chaque année, ce sont plusieurs centaines d’espèces qui, du fait de nos actions, finissent sur la liste des espèces disparues. Et encore ! On ne parle pas du monde végétal, où les dégâts sont encore plus importants. Pourtant, ce n’est que le début. D’ici les prochaines décennies, au rythme où nous allons, c’est plus d’un million d’espèces qui leur emboîteront le pas. Poissons, mammifères, insectes pollinisateurs, coraux… Aucune espèce n’est et ne sera épargnée. Avec pour seul dénominateur commun, l’Homme.
Une récente évaluation mondiale des écosystèmes, établie sur une période de 15 ans, dressait ainsi un inquiétant état des lieux de la biodiversité. Dans ce rapport, l’on notait ainsi que « des preuves indépendantes signalent une accélération rapide imminente du taux d’extinction des espèces ». Et de poursuivre que des 8 millions d’espèces que compte la planète (dont 5,5 millions d’insectes), « un million d’espèces devraient être menacées d’extinction, dont beaucoup dans les prochaines décennies ».
Pour autant, ces chiffres, bien que largement rapportés dans les médias, ne semblent pas particulièrement plus nous émouvoir que cela. Il faut dire que dans nos sociétés « dénaturalisées », et dont la mécanique trouve ses fondements dans les chiffres, ces chiffres-là n’effraient plus.

Tout au plus interpellent-ils un instant, jusqu’à ce que l’on ait zappé de chaîne ou que l’on ait changé de page Internet. Notre problème, cependant, n’est pas tant que nous nous soyons à ce point déshumanisés, mais que notre existence même soit mue par un système dont le principal objet est de nous intégrer dans cette « matrice » économique si vitale pour le maintien de l’ensemble, anesthésiant au passage notre bon sens et nos émotions, et nous empêchant de nous appesantir sur toute chose mettant en péril ce système dont nous dépendons. Jusqu’à ce jour où le système s’écroulera. À moins bien sûr que nous n’ouvrions les yeux avant…