S’il est communément admis que l’anglais est le mode d’expression le plus répandu dans notre pays – principalement dans toutes procédures administratives, faut-il le rappeler –, il ne s’agit pas moins que d’une langue parmi tant d’autres, écrites ou parlées, ayant cours entre nos frontières.

Autre fait connu : malgré les discours tenus sous toutes les bannières gouvernementales lors de ces 50 dernières années, motivés en cela par des intérêts économiques évidents – Maurice étant à la recherche permanente de nouveaux investisseurs étrangers –, les Mauriciens ne sont, dans l’ensemble, aucunement parfaitement bilingues. Le cas de l’anglais, justement, est symptomatique de la barrière linguistique institutionnalisée dans notre pays.

Cette langue est en effet loin, très loin même, d’être correctement maîtrisée par la population en général, qui y préfère, outre bien entendu le kreol morisien, le français, et ce bien que cette dernière langue soit bien moins usitée de par le monde que l’anglais. Dès lors, remplir un document rédigé en anglais, assister à une séance du Parlement ou simplement répondre à un questionnaire devient, pour la majorité de nos concitoyens, une véritable affl iction intellectuelle. Autant dire qu’il serait plus que temps de régler cette question linguistique une bonne fois pour toutes.

Légiférer en ce sens constituerait ainsi une avancée sans précédent dans notre pays, bien plus d’ailleurs que tout projet de développement que l’on pourrait initier, métro compris. Le problème – et les politiques l’ont que trop bien compris –, c’est que devant la multitude de langues parlées à Maurice, toute nouvelle législation abordant cette épineuse question, qui plus est s’il fallait amender la Constitution, soulèverait inévitablement une levée de boucliers d’associations culturelles et socioreligieuses. Pourtant, c’est une évidence : dans le contexte mauricien, mieux vaudrait opter pour plusieurs langues offi – cielles dans toutes les sphères de notre espace sociétal, ce qui les mettrait sur un pied d’égalité, notamment d’un point de vue administratif. L’exemple de notre système éducatif est en ce sens des plus frappants. Il est en effet notoirement connu – constat que même le ministère de l’Éducation ne pourrait nier – que nos enfants peinent à suivre les cours lorsque l’anglais est utilisé comme mode d’enseignement. Nous pourrions aussi citer comme exemple récent le deuxième “modular assessment” comptant pour les examens du Primary School Achievement Certifi cate, à l’instar du dernier module “sciences” qui, s’il était simple dans l’ensemble, de l’avis même des éducateurs, comportait aussi une partie bien plus pénible pour ces jeunes étudiants.

Ainsi, la deuxième partie du questionnaire leur aura donné du fi l à retordre. Raison invoquée : de longues questions rédigées en anglais sollicitant des réponses tout aussi longue dans cette même langue. Dans ce cas précis, il semblerait pourtant logique de proposer aux jeunes, du primaire comme du secondaire, le choix de la langue des questionnaires, et de facto de celle utilisée pour leurs réponses. Il apparaît inéluctablement pénalisant, et même disons-le discriminatoire, d’imposer une langue, qui plus est non offi cielle – dans le sens suprémaciste du terme –, à nos enfants sachant que, même si ceux-ci maîtrisent leur matière, ils ne pourront correctement répondre s’ils ne connaissent correctement l’anglais. Remarque qui, évidemment, s’applique également aux programmes et aux livres scolaires, édités en langue anglaise. Outre cette question cruciale de notre système d’enseignement, l’on pourrait aussi rappeler l’irrationalité de maintenir au Parlement l’anglais comme langue de prédilection, à l’exception bien entendu du créole dont l’usage, bien que coutumier, n’est quasiment dédié qu’aux invectives gratuites.

Ainsi, non content de ne pas toujours maîtriser eux-mêmes la langue de Shakespeare (pas plus de toute façon que celle de Molière), les parlementaires rendent fi nalement cet exercice démocratique plus douloureux qu’il ne l’est déjà. À quoi bon en effet avoir permis que les débats soient diffusés en direct si ceux qui les suivent n’en comprennent, dans le meilleur des cas, que les grandes lignes ? Gageons que si l’hémicycle se créolisait, ou même se francisait, davantage de Mauriciens en capteraient plus de subtilités, notamment lors des débats entourant les projets de loi. Au risque bien sûr pour les gouvernants que notre “peuple admirable” n’en vienne à les contester. Mais après tout, peut-être les parlementaires le savent-ils déjà, ce qui expliquerait toujours l’emploi, dans ce temple de la démocratie, d’une langue fi nalement que trop peu familière aux Mauriciens