BIOGRAPHIE DE SERGE CONSTANTIN : Bernard Lehembre “Il pensait que les artistes changeraient le monde”

Depuis plusieurs années, Bernard Lehembre dessine au fil de ses investigations les contours de Maurice à travers des personnages et des récits qui ont marqué son histoire artistique, culturelle et politique. Le biographe met cette fois en lumière les facettes de Serge Constantin. L’auteur s’est retroussé les manches, s’est documenté, a fureté jusque dans les poubelles de l’atelier de son sujet, disposé dans le grenier du Plaza, pour en ressortir avec 44 cahiers de son journal intime, datant de 1947. Des écrits insoupçonnés qui dévoilent les dessous d’un individu, avec ses qualités et ses faiblesses.
Scope a rencontré en primeur l’écrivain français, qui consacre 320 pages au Locataire du Plaza. La biographie sort officiellement le mercredi 9 août.

Vous êtes l’auteur de la biographie Hervé dit Hervé Masson, parue aux éditions l’Harmattan en 2005. Un peintre, poète et homme politique que vous avez personnellement côtoyé de près. Aviez-vous les mêmes affinités avec Serge Constantin ?
Faisant partie du cercle d’amis d’Hervé Masson, je savais qui était Serge Constantin sans jamais avoir eu l’occasion de le rencontrer. Pour récapituler, le travail que j’ai entrepris sur le poète a abouti à un livre mais aussi à une rencontre avec Barbara Luc. Une historienne d’art qui préparait un mémoire pour la Sorbonne sur la peinture d’Hervé Masson. De concert avec Brigitte Masson, nous avons monté en 2005 l’exposition Rétrospective d’Hervé Masson au MGI. Approché par des collectionneurs nous intimant de faire de même pour d’autres artistes, nous avons poussé plus loin notre réflexion dans le but de déboucher plus tard vers une exposition. Nous avions au final à peu près 8,000 œuvres d’artistes mauriciens dans notre banque de données. En 2012, il a été question d’un Musée de l’Art Mauricien à Port-Louis par le gouvernement d’alors. Nous travaillions également sur un livre qui serait publié dans le cadre du 50e anniversaire de l’indépendance de Maurice. Le livre a été livré mais n’est jamais paru. Dans cet ouvrage, nous nous étions intéressés à dix artistes, dont Serge Constantin.

Comment a évolué votre intérêt pour l’artiste ?
Dans le cadre de la préparation du centenaire de Serge Constantin, Rachel Constantin est venue nous trouver, Barbara Luc et moi, à Paris début 2015 pour l’aider à concevoir une rétrospective et écrire une biographie. Sa chance, c’est que nous étions bien préparés sur la question, ayant passé des journées dans l’atelier et la maison du peintre à photographier systématiquement tous ses carnets et dessins. Nous avions aussi les travaux de 150 collectionneurs, déterminant pour nous encourager à faire un travail spécifique sur ce dernier. À partir de là, nous avions la conviction que Serge Constantin était un des artistes majeurs de la deuxième partie du 20e siècle.

Est-il un homme aussi déterminant de ce second quart de l’histoire de l’art au 20e siècle ?
Alors que tous les autres artistes qui avaient exposé ensemble dans les années 1947, tels Hervé Masson, Gaëtan de Rosnay, Frank Avray Wilson, s’étaient expatriés de l’île, Malcolm de Chazal et Serge Constantin sont restés pour défendre l’art, dans un univers qui était, il faut le reconnaître, très hostile. Dans cette entreprise, ils ont eu le soutien de Siegfried Sammer, un jeune peintre allemand très important dans l’histoire de Serge. Ce dernier a débarqué en 1956, alors que Serge revenait de ses études du Central School of Arts and Crafts de Londres. Bien que démoralisé, il trouve en ce jeune Allemand un esprit avec qui discuter d’art. Très vite, Siegfried Sammer fonde l’École Mauricienne de Dessin et de Peinture, des cours dispensés à travers les villes de Maurice. Toute une génération d’artistes d’après indépendance va éclore de cette école qui aura beaucoup de succès. Constantin, ayant retrouvé goût à la peinture, apportera une grande contribution en dispensant des cours dans le grenier du Plaza.   

Nous imaginons très bien que c’est l’une des raisons qui vous a poussé à intituler votre livre Le locataire du Plaza.
Pour l’écriture de cette biographie, j’avais besoin d’enquêter sur ce théâtre où il avait eu un rôle très important. C’était important aussi de voir les gens qui travaillaient avec lui et surtout entrer dans cet atelier situé au grenier du Plaza. En mai 2015, j’arrive enfin à pénétrer cet atelier. Hormis les peintures en moins, ce lieu était demeuré intact depuis le temps où son locataire y était. D’après les bruits de couloirs, il était souvent occupé à la réalisation de maquettes. Ayant moi-même eu la chance en tant qu’étudiant de travailler dans des théâtres parisiens, je savais qu’il y a toujours, entre les coulisses, des choses qui traînent. J’ai passé deux jours à fouiner et faire les poubelles, où j’ai constaté des amas de papiers et autres détritus bon pour la benne à ordures. Tout au fond de l’une d’elles, j’ai découvert un trésor. Quarante-quatre cahiers du journal intime de Constantin, que personne n’avait vu auparavant. Pas même ses enfants, et encore moins son épouse, qui en aurait, sait-on jamais, détruit une partie.

Que viennent révéler les écrits de ce journal d’après votre lecture ?
Les cahiers débutent en 1947, c’est-à-dire deux mois après sa première exposition collective avec Hervé Masson et d’autres à l’hôtel de ville de Curepipe. Pour quelqu’un qui s’était engagé à écrire la biographie de Serge Constantin, je ne pouvais être plus heureux. C’était aussi la preuve qu’on ne s’intéressait que très peu à lui. En premier lieu, on aurait facilement pu les voler. Deuxièmement, la municipalité aurait pu décider de se débarrasser de cet amas d’ordures. Et, enfin, Serge aurait pu les détruire, mais a préféré les laisser à la postérité.
Dans ce journal, il disait franchement les choses sur ses amis et ses relations. De mon côté, j’ai utilisé certains passages pour la présente biographie, en prenant soin d’éviter ceux parlant de relations intimes et autres.  

Est-ce que, quelque part, en ne relatant pas certains passages, ce n’est pas enjoliver la réalité ?
Pas forcément. Je fais des allusions à son charme et son succès auprès des femmes, notamment dans son école en Angleterre, où on le surnommait Don Juan et Casanova.

Pensez-vous qu’une éventuelle publication de ce journal dans son intégralité est possible ? Une occasion pour les Mauriciens de redécouvrir cet homme dans toute son authenticité.   
En France, on pourrait publier le journal d’un artiste comme Serge Constantin, quoique ce soit difficile de le faire à Maurice. De plus, c’est aux enfants de décider s’il doit l’être ou pas. Plus important, il faut préciser que ce n’est pas un journal littéraire. Il n’écrivait pas avec la perspective que ce serait publié un jour. Jusqu’en décembre 1960, bien qu’il y ait des trous, les cahiers sont réguliers. Mais à partir de la date de son mariage, quand il épouse Christiane Ducasse, le rythme devient irrégulier. On retrouve des périodes à vide de quelques mois, voire des années, et il en est ainsi jusqu’en 1998. Cependant, ces écrits sont extrêmement précieux pour l’histoire de l’art car ils relatent les relations entre les artistes dans les années 50 à 70. Les derniers cahiers concernent uniquement sa relation avec les animaux, où il décrit avec moult détails comment il prenait soin d’eux. Il était évidemment membre de la Société protectrice des animaux et son atelier était une vraie volière.  

Comment le personnage de Serge Constantin vous inspire-t-il ?
C’est un homme qui a longtemps été incompris du public car il était toujours dans la recherche et refusait de copier sur les autres. C’est d’abord cet aspect de l’artiste qui m’a intrigué et inspiré. Serge Constantin a été le premier à faire des expositions thématiques, à acquérir une presse pour faire de la gravure. C’est un expérimentateur passionnant. J’étais heureux de pouvoir approfondir sur sa vie, et même sans le journal, j’aurais écrit cette biographie. Serge Constantin était en retrait de la vie politique et pensait que les artistes changeraient le monde.

Que voulez-vous que vos lecteurs retiennent le plus de lui ?
Qu’il faut travailler et qu’il n’y a pas d’inspiration sans le travail. Pas de réelles créations sans un réel travail. Serge Constantin défendait et pensait que tout artiste est un artisan et vice versa…
 


À propos du biographe
Né le 7 septembre 1941 à Coudekerque-Branche dans le nord de la France, Bernard Lehembre est historien de formation et amoureux de l’île Maurice depuis 1973. Il est auteur de L’histoire de Maurice à travers les flux migratoires, paru en 1984. Également biographe, mythologue et spécialiste de la peinture mauricienne du 20e siècle, il a écrit la biographie du peintre et homme politique Hervé Masson, paru aux éditions L’Harmattan en 2005. Il revient avec une biographie très documentée de 320 pages de Serge Constantin.
Bernard Lehembre est aussi le conseiller scientifique dans le cadre de la Rétrospective Serge Constantin.

Serge Constantin – Le locataire du Plaza
Peintre, graveur et scénographe décorateur mauricien
Édité par l’association Les Amis de Serge Constantin et imprimé par Précigraph Ltd


Jocelyn Thomasse
(artiste peintre et membre de l’association Les Amis de Serge Constantin) :
“Ma longue amitié avec Serge”

Entre Jocelyn Thomasse et Serge Constantin, c’est une belle histoire d’amitié de trente-cinq ans, qui a pris naissance dans l’atelier de l’artiste en 1963. “On ne s’est plus jamais quitté, jusqu’à son décès en 1998, même si on a souvent pris des tracés différents. Son épouse Christiane était la cousine germaine de mon père, mais nos liens de parenté n’ont jamais été le moteur de notre amitié”, confie notre interlocuteur.
Jocelyn Thomasse est très bien placé pour parler de cet homme “qui ne basait aucunement son bonheur sur les aspects matériels de la vie”. Il parle d’un personnage désuet, “qui pouvait sans problème mettre le chemisier jaune de son épouse en guise de chemise pour se rendre à des réceptions.” L’argent et le pouvoir n’étaient guère les principales préoccupations de cet artiste un brin insouciant, “qui ne comprenait rien à ses comptes courants, laissait traîner des chèques partout ou ne les encaissait pas du tout”.
Le scénographe ne comprenait pas grand-chose aux commodités modernes. Jocelyn Thomasse se souvient d’un épisode dans les années 80 : accompagnant son ami vers un guichet automatique, il éclata de rire en se rendant compte que ce dernier pensait que quelqu’un poussait l’argent de derrière.
Serge Constantin était toutefois “un artiste dans l’âme, amoureux d’art, de nature et d’animaux”. Libre dans sa vision, il était exigeant mais très ouvert avec ses élèves. Il donnait de sa personne dans les cours de dessin et s’inspirait des inhibitions et de la spontanéité de ses élèves dans sa vie de tous les jours.