Photo illustration

La collapsologie déjà élue tendance de l’année ? Oui. Et c’est loin d’être une mauvaise nouvelle. Petit cours de rattrapage sur la révolution bleue, celle qui peut changer le monde et être le moteur d’un progrès qui profite à tous.

On s’est trompé de révolution ! Oui, on s’est clairement trompé. De beaucoup. Ad nauseam, on a vendu l’idée que le numérique était le nouveau monde, qu’on devait tous s’y mettre et que c’était sur ce front-là que tout allait se jouer. Le message a été mille fois répété : il fallait passer en mode “nouvelles technologies” ou… mourir. Ce n’est pas faux. La société des autoroutes de l’information a fait une grande saignée chez les vieilles gloires de l’ère industrielle. Elle en a consacré de nouvelles. Mais au bout du bout, cela n’a rien changé. Nous sommes restés dans la course à une croissance infinie.

La révolution numérique était juste un Apéricube, mais celle qui vient va nous obliger à un tour de force autrement plus exigeant. Des choses qui nous semblaient acquises et indiscutables vont commencer à sentir le soufre. Nous allons devoir changer de modèle, tous nos modèles. Exit les modes de production crados, l’énergie sale, les matériaux dégueu, la distribution hypermondialisée qui fait trois fois le tour de la planète avant d’arriver dans nos supérettes. Désormais, il faut se mettre au durable, à l’équitable, au responsable. C’est tout notre rapport au monde qui est à revoir. Non, l’humain ne se tient pas tout en haut d’une pyramide, au-dessus des autres règnes. Comme tous les êtres vivants, il vit en interaction, en interdépendance. Le grand prédateur que nous sommes va devoir baisser d’un ton : nous dépendons d’eux, eux ne dépendent pas de nous. Bref, le grand effondrement, c’est maintenant !

Petit cours de rattrapage : la collapsologie, c’est quoi ce truc ? En fait, le mot dit tout. Ce néologisme qui claque bien est formé du latin collapsus (qui est tombé en un seul bloc)  et du suffixe logie, pour souligner que c’est une science. La collapsologie serait donc la science de l’effondrement. Attention, à ne pas confondre avec la crise, celle qui vient casser les genoux de la croissance mais attend la reprise, mais plutôt d’effondrement façon île de Pâques, quand après la fin il ne reste plus rien.

Meadows avait prévenu.

Vous direz, et vous auriez raison : “Rien de nouveau sous le soleil !” Les cassandres millénaristes annoncent en effet la fin des temps depuis… la nuit des temps, et pourtant, on est toujours là. Oui, mais ici on ne glose pas sur une vengeance divine. Il est question de sciences, de chiffres, de mesures et de faits avérés. Pas d’une science en particulier. Mais de toutes les sciences réunies ensemble. Quand Pablo Servigne et Raphaël Stevens publient en 2015 l’ouvrage Comment tout peut s’effondrer, leur travail consiste justement à réunir les travaux, toutes disciplines confondues, des chercheurs qui lancent l’alerte : géographes, géologues, démographes, politologues, économistes… Ils veulent montrer que toutes ces recherches convergent vers un point focal. Notre société industrielle produit de tels dégâts sur tant d’écosystèmes qu’elle court à sa perte et nous entraînera dans sa chute.

L’idée d’effondrement n’est cependant pas nouvelle. Elle apparaît dès 1972, et clairement pas dans les vapeurs d’une communauté hippie. Cette année-là, le très sérieux Club de Rome réunit les plus gros bonnets de l’industrie et des grosses têtes expertes de toutes sortes de disciplines. Objectif : comprendre vers quoi nous embarque le futur. Il commande à deux chercheurs du MIT un rapport connu sous le nom de “rapport Meadows”. Leur approche repose sur la toute nouvelle puissance de calcul des ordinateurs. Ils alimentent leurs machines de données brutes : croissance démographique, tissus urbains, production industrielle et agricole, consommation… Et puis, ils les font tourner. Intitulées The Limit to growth, leurs conclusions claquent fort. Si on poursuit à ce rythme, à l’horizon 2020-2050, tout va s’effondrer. Les médias s’emparent du sujet, on en fait un livre, la théorie fait le tour du monde et donne naissance à un nouveau concept. C’est l’avènement du développement durable.

Pour éviter le drame, les entreprises doivent désormais être éthiques sur trois de leurs “piliers” : les aspects économiques, sociaux et environnementaux. On aurait pu s’aligner sur l’idée… mais elle ne convainc pas tout le monde. L’économiste à tendance libérale Friedrich Hayek ouvre le ban. En 1974, à l’occasion de son discours de réception du prix Nobel, il démonte “l’immense publicité donnée récemment par les médias à un rapport qui se prononçait au nom de la science”. La controverse était née. Elle n’allait plus cesser d’opposer les camps.

L’heure de se ressaisir.

Aujourd’hui, plus de 40 ans ont passé. Certes, le rapport Meadows comprenait des incohérences, mais il posait les bonnes questions, et la plupart de ses prévisions visaient juste. À présent, la très grande majorité des scientifiques ont pris le relais et délivrent à leur tour leurs rapports. Leurs conclusions sont formelles : plus le temps passe, plus les menaces deviennent tangibles, imminentes, avec des effets dominos, une catastrophe en entraînant d’autres. La société industrielle a enfanté d’une folle surconsommation et les effets sont patents (pollution, érosion des sols, changement climatique et multiplication des catastrophes naturelles, acidification des océans, fonte des glaces, disparition des espèces…) Pour les premières victimes, la fin du monde, ce n’est pas maintenant, ce n’est pas demain. C’était déjà hier.

Fin 2018, Pablo Servigne et Raphaël Stevens ont sorti une suite à leur ouvrage. Le titre paraît plus optimiste : Une autre fin du monde est possible. Ne nous y trompons pas : question bilan, on reste à deux doigts du “rien ne va plus”. En revanche, tout le monde ne s’en fout plus. Il faut dire que découvrir l’ampleur du drame est très violent et déprimant. Les auteurs, comme les experts qui travaillent sur ces sujets, nous obligent à une introspection sans concession. Et c’est plutôt une bonne nouvelle.

L’humain laisse un bilan flippant et la planète est à deux doigts de le foutre dehors. Super ! Cela signifie juste que nous devons changer, en mieux. Un défi dingue, mais de tous, incontestablement le plus beau.