BUDGET 2017-2018-JUDEX RAMPAUL : « Réformer le secteur de la pêche, c’est combattre la pauvreté »

Judex Rampaul, président du Syndicat des pêcheurs, fait un constat de ce secteur, toujours au centre des revendications. L’occasion pour lui de se lancer dans un plaidoyer en faveur d’une réforme qui permettrait aux pêcheurs « de se réinventer », dans une période particulièrement difficile, où les prises sont en baisse constante. Pour lui, « cela permettrait de combattre la pauvreté » en développant le sens des responsabilités, et non pas l’assistanat. À la veille du Budget 2017-18, il souhaite que le Premier ministre et ministre des Finances, Pravind Jugnauth, « fasse le nécessaire pour que ses bonnes intentions se traduisent dans la réalité ». Car trop souvent, dit-il, les promesses sont demeurées sans suite.

Vous êtes toujours au centre des revendications. Le secteur de la pêche se porte-t-il mieux ?
Ce secteur est toujours dans l’obscurité. Je constate un manque de volonté des politiciens pour le faire avancer. Cela s’applique à la fois pour l’actuel gouvernement et les précédents régimes. Beaucoup de familles dépendent de la pêche de nos jours. Mais il est connu que les prises ont diminué drastiquement ces dernières années. Malheureusement, il n’y a pas eu de plan efficace à ce jour pour faire face à la situation.

Que suggérez-vous ?
Beaucoup de pêcheurs sont âgés et ne peuvent plus continuer à faire ce métier. Nous suggérons donc de les recycler dans un autre domaine. En même temps, on devrait former des jeunes pour continuer le travail. Beaucoup évoluent déjà sur la mer et attendent de passer professionnel. Mais sans formation, ils ne peuvent obtenir une carte de pêcheur. Cela permettrait de donner un nouveau souffle à ce secteur. Qui plus est, avec la situation actuelle, on ne peut se limiter au lagon et il faut donc privilégier la pêche en dehors du lagon. Nous avons d’ailleurs une zone économique exclusive très vaste. Il faut nous donner les moyens de l’exploiter.

Pourquoi ce blocage selon vous ?
Comme je l’ai dit, il y a un manque de bonne volonté. C’est pour cela que nous sommes pour une réforme complète du secteur de la pêche, y compris du ministère. Certaines personnes font la pluie et le beau temps au ministère et bloquent le développement de ce secteur. Il faut des personnes de bonne volonté, des gens ayant à cœur le développement de l’industrie. Pour faire correctement notre travail, il nous faut des équipements appropriés.
Il y a eu une initiative pour permettre aux pêcheurs d’acheter des canots. Malheureusement, beaucoup n’ont pas les moyens d’offrir une garantie à la banque pour bénéficier de ce prêt. Aujourd’hui, pour un investissement professionnel, il faut compter dans les Rs 1,5 million pour acheter un bateau et les équipements appropriés. Si le gouvernement ne donne pas un coup de pouce, on ne peut investir dans de tels projets. Donc, ce que nous demandons, c’est la possibilité d’exploiter notre zone économique exclusive avec le soutien du gouvernement. Car au final, c’est la population mauricienne qui bénéficiera d’un tel investissement. Non seulement il y aura du poisson à manger, mais les jeunes auront de l’emploi. Au lieu de continuer à vendre notre mer aux étrangers, donnons la chance aux pêcheurs locaux.

Il y avait justement, dans le dernier budget, un « grant » pour permettre aux pêcheurs d’acheter des bateaux afin d’aller pêcher en dehors du lagon. Où en est ce projet ?
Le Premier ministre et ministre des Finances, en annonçant cette mesure, avait reconnu la nécessité pour les pêcheurs de sortir du lagon. Toutefois, le « grant » prévoit 50 % du coût du bateau aux coopératives de pêche. Pour en bénéficier, il fallait mettre sur pied de nouvelles coopératives pour la pêche en haute mer. Nous en avons créé quatre et nous avons soumis nos projets au ministère. Mais à ce jour, nous n’avons aucune nouvelle. Or, nous arrivons bientôt au prochain budget. Il faut honorer ses promesses. Quand on dit qu’on donnera quelque chose, il faut le faire. Y a-t-il des problèmes dans l’octroi de ces « grants » ? Si c’est le cas, qu’on nous tienne au courant !
Aujourd’hui, on parle de l’éradication de la pauvreté. Si on veut vraiment atteindre cet objectif, on devrait sans doute commencer par réformer le secteur de la pêche. Le gouvernement se dit contre l’assistance et nous sommes tout à fait d’accord sur ce point. Les pêcheurs, eux, veulent travailler et ne veulent pas être assistés. Or, la réalité, c’est que beaucoup se retrouvent aujourd’hui dans des situations précaires parce qu’ils n’arrivent plus à vivre de ce métier. Le paradoxe, c’est que nous sommes une île avec une vaste zone économique exclusive.
Selon nous, un des moyens d’éradiquer la pauvreté est de former les jeunes pour la pêche hors lagon et les aider à acheter un bateau pour gagner leur vie. Donner à quelqu’un la chance de se former pour pratiquer un métier, c’est l’aider à ne pas devenir un assisté. Le seul moyen de sortir de la pauvreté, c’est de travailler, de gagner sa vie honnêtement et d’être responsable.

Il y a pourtant eu plusieurs mesures, voire même des structures, pour aider le secteur de la pêche…
Si on fait un retour en arrière, on se souviendra qu’il y avait une entité connue comme le Fishermen Investment Trust. Nous avions misé beaucoup d’espoir sur cette organisation. Elle devait travailler sur le développement de ce secteur. Mais il est malheureux de constater aujourd’hui que ce fonds a été dilapidé par des « Ali Baba ». Cela démontre bien que certaines personnes ont des intérêts autres que celui de la pêche. Nous aurions souhaité une restructuration de cette organisation, avec des pêcheurs impliqués dans la gestion. On ne peut à chaque fois nommer des personnes qui n’ont aucune connaissance du secteur. C’est pour cela qu’il n’y a pas de volonté à faire avancer les projets. Nous aurions souhaité qu’il y ait une flotte de bateaux, comme il en existe aux Seychelles, afin de permettre aux pêcheurs locaux d’exploiter notre zone économique exclusive. On aurait pu également former les pêcheurs pour contribuer à la surveillance.
Je me pose toutefois des questions sur les raisons qui font que ce secteur soit toujours pénalisé. J’ai le sentiment qu’on cherche à nous bloquer quelque part. Nous nous attendions à ce qu’il y ait des changements avec l’arrivée du nouveau gouvernement. Mais l’actuel ministre a continué dans la même voie que Nicolas Von Mally. Il n’y a pas eu de volonté de combattre la corruption. Les mêmes personnes sont toujours là.

Le ministère recommande de se regrouper en coopératives pour bénéficier de l’aide pour des projets. Comment cela se passe-t-il ?
Le problème, c’est qu’on réclame une nouvelle coopérative à chaque projet. Pour bénéficier du « grant » pour les bateaux, par exemple, on nous a dit que les anciennes coopératives ne sont pas opérationnelles. D’où la nécessité de mettre en place de nouvelles coopératives. À notre niveau, nous avons toujours insisté pour que ce soit des pêcheurs professionnels, détenteurs d’une carte, qui constituent ces coopératives. Car nous savons comment se font les choses à Maurice. Nous ne voulons pas ces coopératives soient constituées d’un pêcheur et de quatre agents politiques par exemple. Nous lançons donc un appel au Premier ministre pour qu’il accorde un regard sur ce sujet afin d’éviter les magouilles. Si, comme il le dit, il veut « nettoyer le pays », alors cela doit commencer par là.

Quand on avait lancé le projet d’aquaculture, on avait demandé aux pêcheurs de se regrouper en coopératives pour en être éligibles. Que sont devenues ces coopératives ?
C’est la question que nous nous posons également. Il faudrait peut-être demander au ministère des Coopératives pour quelles raisons il a fallu monter de nouvelles sociétés. Nous étions déjà organisés, structurés, mais ces sociétés sont « dormant » car elles n’ont jamais eu l’opportunité de se lancer dans l’aquaculture. Le gouvernement dit de se regrouper, mais lorsque l’on fait cet effort, on nous dit alors qu’il faut créer une nouvelle société.

Le ministère a également repris un certain nombre de cartes aux pêcheurs. Comment accueillez-vous cela ?
Concernant cette affaire de cartes de pêcheur, je dirai que le gouvernement devrait revoir son système. Tout le monde sait qu’aujourd’hui, le lagon n’est plus aussi riche et que les prises ont diminué. Qu’y a-t-il de mal qu’un pêcheur ait un petit boulot ou un petit business à côté, après ses heures de travail, pour arrondir ses fins de mois ? Pourtant, les conditions actuelles l’interdisent. Ce n’est pas juste.
Par ailleurs, j’estime que les ministères du Tourisme et de la Pêche auraient pu dégager ensemble un système afin que les pêcheurs âgés, qui ne peuvent plus sortir en mer pour aller pêcher, puissent se recycler dans la réhabilitation du lagon. Étant donné que ces personnes connaissent déjà la mer, ils peuvent mettre leurs connaissances au service de l’environnement. En même temps, au lieu de conserver une carte de pêcheur qui ne leur permet plus de gagner leur vie, ces cartes pourraient être redistribuées aux jeunes.
Concernant le secteur du Tourisme toujours, nous avons déjà émis le souhait que chaque touriste qui visite Maurice contribue symboliquement à hauteur de 1 euro dans un fonds pour la réhabilitation du lagon, pour un système de VRS aux pêcheurs âgés et pour une surveillance convenable.

L’aquaculture est un des projets du gouvernement pour aider les pêcheurs locaux. Qu’en pensez-vous ?
En ce qui concerne l’aquaculture, je ne comprends pas pourquoi le gouvernement s’entête avec ce projet. Notre lagon est déjà limité. Au lieu de donner des cages flottantes aux pêcheurs pour l’élevage de cordonnier, pourquoi ne pas leur donner des bateaux pour aller pêcher ces mêmes cordonniers qu’on trouve en grande quantité à Saint-Brandon et sur nos bancs?
Avec la situation actuelle, où beaucoup de jeunes des régions côtières se retrouvent sans emploi, peut-on continuer à vendre notre mer ? Par ailleurs, chaque accord signé comprend des mesures pour venir en aide aux pêcheurs locaux. Que fait-on de cet argent ? Combien d’argent a-t-on dépensé dans la somme prévue pour les pêcheurs dans le dernier accord signé avec l’Union européenne ?

Qu’en est-il de la formation des pêcheurs, qui devait démarrer cette année ?
Les cours devaient démarrer en effet, mais tel n’est pas le cas à ce jour. C’est triste. On a même demandé aux jeunes de faire leurs tests médicaux, mais cela fait plusieurs mois qu’on attend. C’est ce genre de choses qui poussent les gens vers la pauvreté. Au lieu de l’aider à aller de l’avant, à s’en sortir, on le retient en arrière. Cela fait plusieurs années qu’ils attendent de passer professionnel.

Vous avez critiqué la fermeture de la pêche à l’ourite. Pourquoi ?
On veut faire croire qu’il s’agit d’une mesure visant à protéger l’environnement, mais que se passe-t-il après la réouverture de la pêche ? Les pêcheurs plongent et pêchent à l’aide de fusils sous-marins et de harpons, deux outils interdits à Maurice. Qui plus est, ici, ce n’est pas comme à Rodrigues, où les gens profitent de la marée basse pour aller pêcher les ourites. Parfois, on détruit même les coraux pour sortir les poulpes. Est-ce cela la pêche durable ? À quoi a donc servi la fermeture ? On a dépensé beaucoup d’argent pour rien.

Quelles sont vos attentes à l’approche du prochain budget ?
On a tellement entendu de choses lors des budgets successifs, années après années, que je ne sais plus s’il faut vraiment s’attendre à quelque chose ou pas. Il y a eu beaucoup de promesses qui ne se sont pas concrétisées. Prenons le dernier exemple en date, le « grant » pour aller pêcher hors du lagon. Nous arrivons au prochain budget et rien n’a été fait. Souhaitons tout de même que Pravind Jugnauth mette l’accent sur la formation, sur la possibilité d’exploiter notre zone économique exclusive et sur la retraite des pêcheurs âgés. De même que plus d’actions soient prises pour protéger l’environnement.