Alexandre Laridon

L’exercice budgétaire permet de définir les axes prioritaires, de poser les bases d’une politique économique, de faire ressortir les opportunités d’investissement tout en recadrant, si nécessaire, les plans sociaux ou encore redéfinir les angles, objectifs et priorités d’un gouvernement, et ce en décrivant de manière concrète, sincère et compréhensible les recettes et les dépenses de l’État pour une période de 12 mois. Sauf que le grand oral de jeudi dernier du Premier ministre et ministre des Finances, Pravind Jugnauth, ne semble pas avoir vraiment frappé les esprits ni insufflé ce nouveau dynamisme tant demandé et grandement nécessaire, particulièrement en ce moment où les défis macroéconomiques nous guettent.

Ce que nous avons vu par contre lors de ce  grand oral, c’était plutôt une entreprise de communication – qui rend certainement l’exercice du budget un « non-event » – pour un gouvernement qui songe davantage à sa réélection plutôt qu’à la gestion. Eh oui, ce fameux exercice de « manifeste électoral » donnait clairement l’impression que les élections générales n’étaient pas loin. C’était en effet un exercice politique pour Pravind Jugnauth, qui se sent plus obligé que les autres de faire toujours plus, étant donné qu’il a un déficit de légitimité et que son accession au trône… Oups, désolé ! Je veux dire que l’accession au poste de Premier ministre reste perçue comme un deal familial préparé et élaboré dans le dos des Mauriciens.

Le Budget 2018-19 a donc malheureusement été un exercice sans grande prise de risque avec aucune référence et aucune réflexion sérieuse sur l’état de notre économie; aucune solution aux problèmes de notre dette publique; aucune politique pour réduire le déficit du compte courant; aucune mesure concrète pour rassurer le secteur sucrier, tout comme le secteur manufacturier et celui des services financiers et aucun plan économique alternatif concret qui pourrait assurer la croissance et les emplois tel que souhaité par « lepep ». Au lieu de cela, le Premier ministre a préféré, à l’approche de l’échéance et devant le déluge de récriminations populaires, donner des petits cadeaux ci et là comme la baisse du prix de l’essence, du diesel, du gaz ménager et la baisse de la taxe à 10% pour ceux qui perçoivent comme salaire jusqu’à Rs 650 000 par an. Sauf que le citoyen lambda ne semble pas être au courant que c’est de sa poche que le prix réel du gaz sera puisé bien que subventionné par l’Etat; on aurait dû payer notre cylindre de 12 kg autour de Rs 500 si le gouvernement ne puisait pas l’argent de cette subvention des poches du contribuable !

Et en ce qui concerne le taux d’imposition de la taxe, qui passe de 15% à 10% comme mentionné ci-dessus, cette mesure concerne principalement la classe moyenne qui a été très courtisée dans ce dernier budget puisqu’elle constitue environ 55,2% de la population de contribuables et 80% de la population globale – ce qui fait qu’elle constitue un poids considérable et important pour les prochaines élections générales. Bref, rien de plus qui soit intéressant et qui aurait pu se démarquer des budgets précédents avec toujours les mêmes bla-bla sur le ‘welfare state’, le ‘law and order’, l’environnement et l’amélioration de la qualité de la vie, entre autres.

Par ailleurs, une des mesures qui a par contre fait sourciller la population et la majorité de l’opinion publique est le fait que Pravind Jugnauth, dont l’appel interjeté devant le Privy Council par le DPP dans l’affaire MedPoint sera débattu début 2019, ait annoncé la « vente » de la nationalité dans le but d’attirer des « High Net Worth individuals », autrement dit des personnes très fortunées à l’île Maurice. Il est vrai que nous avons besoin d’investissement étranger, qui est vital pour notre petite île, afin de nous aider à doper le pouvoir d’achat. D’ailleurs, nous ne sommes pas les premiers à « vendre » notre citoyenneté dans ce sens aux étrangers puisque l’Autriche, les États-Unis avec sa Green Card, la Bulgarie, Ste Lucie, la République dominicaine par exemple en font de même.

Sauf que ces types de mesures et d’opportunités d’investissement nécessitent qu’il y ait surtout une certification de la légitimité des fonds d’origine avec un « defined criteria » et un « appropriate due diligence process ». Mais serions-nous capables de le faire surtout que l’opinion publique n’a plus confiance au vu des précédents établis ? Telle est la question ! Sinon, il nous faudra nous attendre à ce que tout ceci tourne en une braderie de notre citoyenneté économique qui serait fatale pour tous.

Avec ce budget à dormir debout, sans substance, sans perspective, sans souffle, décousu avec aucun espoir à redonner un coup de fouet à notre économie sauf à faire avaler des couleuvres à la population en les faisant passer pour du sucre, l’on se demande ce qu’on nous réserve pour le dernier budget de l’année prochaine avec ce gouvernement. Aurions-nous droit pour la énième fois à des annonces populistes sans lesquelles le budget serait lyrique avec du « bis repetita » des annonces précédentes? Ou bien pou kontinn donn bidze Panadol ankor ? Pou nek fer labous dou mem ! A moins que nous ayons une élection générale anticipée avant le prochain budget…

18 juin 2018