DANS LE CADRE DU BUDGET 2017-2018 - BRUNO RAYA, ARTISTE : « Reconnaître la contribution de l’industrie musicale à l’économie »

Bruno Raya, figure de proue du groupe OSB, s’exprime sur la situation des artistes à Maurice. Dans le cadre du prochain budget, il souhaite que le potentiel de l’industrie musicale soit enfin reconnu et que le gouvernement propose des mesures pour développer ce secteur. Il revient également sur le boycott du concert de la fête de l’indépendance et maintient que cette action a permis de faire avancer certaines choses.

OSB renouvelle avec le festival Reggae Donnsa cette année, avec l’artiste international Gentleman en vedette. Est-ce facile d’organiser un événement de cette envergure ?
Monter un tel concert n’est pas aussi facile. Il faut d’abord avoir des contacts. Ensuite, il faut réfléchir comme un pro, c’est-à-dire en prenant en considération comment on travaille à ce niveau. Gentleman est un artiste de grande réputation et respecté, je dois donc m’aligner à ses exigences. Pour la sonorisation, par exemple, je dois respecter les normes recommandées. Pour l’hébergement, je dois chercher un hôtel à la hauteur de ses exigences. Idem pour la nourriture et ainsi de suite. Comme vous le constatez, ce n’est pas facile de monter un tel événement. Mais j’y parviens en y mettant beaucoup d’amour.
Par ailleurs, ce qui complique l’organisation de concerts avec les artistes internationaux, c’est la disponibilité du stade. Imaginez, un artiste de cette réputation ne va pas nous attendre. S’il a une autre proposition, il la prend. Parfois, je suis obligé de prendre de gros risques en engageant l’artiste, sans savoir si j’aurais les autorisations nécessaires. Heureusement que pour cette fois-ci, nous avons eu l’aire d’échauffement du stade Germain Commarmond. D’ailleurs, quand nous avions annoncé le concert, nous n’avions pas encore de lieu. Ce n’est qu’après une semaine que nous avons eu la confirmation.
En sus de cela, il y a d’autres autorisations à obtenir, soit au niveau de la MASA (ndlr : Rights Management Society), la police, le conseil de district… Parfois je passe une journée à aller de bureau en bureau pour cela. C’est pourquoi nous avons demandé que toutes ces démarches puissent être entreprises à un seul endroit. Parfois, à cause d’un seul papier, c’est toute l’organisation qui est bloquée.

Les facilités aux entrepreneurs ont été étendues à ceux œuvrant dans le domaine culturel. Est-ce que vous arrivez à accéder à ces facilités ?
C’est bien de dire que les entrepreneurs culturels sont reconnus. Mais y a-t-il eu une campagne d’explication pour dire aux artistes à quoi ils ont droit exactement ? Combien d’artistes sont au courant qu’ils peuvent être des entrepreneurs culturels ? Quelles sont les démarches à faire, quels sont les types de projets qui sont acceptés ? Souvent, quand vous vous retrouvez devant un officier, dans un bureau, il ne sait même pas à quoi vous avez droit.

Le ministère des Arts et de la Culture, en collaboration avec l’Unesco, travaille sur un projet de loi pour le statut de l’artiste. Qu’en pensez-vous ?
Cela a toujours été notre combat. C’est ce que nous avons réclamé, notamment, quand nous avons décidé de boycotter les célébrations de la fête nationale, le 12 mars. Personnellement, je compte 25 années de carrière dans la musique, mais jusqu’aujourd’hui, personne ne me reconnaît comme un travailleur, comme quelqu’un qui contribue à l’économie du pays. Quand je vais à la banque pour avoir un prêt, par exemple, ce n’est pas possible car officiellement, je n’ai pas d’emploi. J’espère qu’avec ce projet de loi, on arrivera à trouver une solution. Je souhaite que quand je célébrerai mes 50 ans de carrière, on reconnaisse que j’ai contribué à une île Maurice meilleure, que ce soit sur le plan social, économique, éducatif ou culturel. J’espère que la musique sera également reconnue dans le domaine éducatif. Car il y a des enfants qui ne sont pas doués académiquement, mais qui peuvent gagner leur vie grâce à l’art. Il suffit de leur donner la chance.

Le draft du nouveau Copyright Bill a été présenté au public pour commentaires. Qu’en pensez-vous ?
J’accueille d’abord la démarche du ministère de mettre le texte du projet de loi en ligne, afin que le public puisse le consulter. Malheureusement, c’est en anglais et la majorité des artistes ne comprennent pas ce qui y est écrit. Peut-être qu’il aurait fallu un petit résumé explicatif à côté, pour nous expliquer les points essentiels du texte de loi. Mais d’après notre équipe qui travaille sur ce dossier, nos propositions ont été retenues à 90 %. Toutefois, pour nous le combat ne s’arrête pas là. Il faut encore que le projet de loi soit présenté à l’Assemblée, qu’il soit voté et mis en pratique. Ce qui est encore plus important, c’est que ceux qui doivent faire respecter la loi le fassent. Il ne faut pas que les gros poissons échappent au filet.

Le programme du gouvernement prévoit également la construction d’un stade musical. Avez-vous été consultés à ce sujet ?
Nous n’avons aucune nouvelle de ce projet. Nous demandons justement de nous consulter avant de mettre ce projet en chantier. Car nous sommes dans le domaine, nous savons quelles sont les exigences d’un tel lieu. Travailler en consultations nous permettrait d’éviter des problèmes à l’avenir. Ceci étant dit, je rappellerai la nécessité d’avoir un tel lieu. Afin d’éviter des complications comme je l’ai expliqué plus haut. Qui plus est, il y a des groupes, comme Cassiya ou même OSB, qui attirent la grosse foule et il faut des endroits appropriés pour mettre toutes ces personnes. Un stade musical est une revendication légitime, car il y a bien plusieurs stades dédiés au sport à Maurice.

Qu’attendez-vous du prochain budget ?
Je souhaite qu’on nous consulte, comme on le fait pour tous les acteurs économiques. Donnez-nous l’occasion de vous démontrer comment l’industrie musicale peut générer de l’argent. Nous avons des membres de notre collectif qui ont déjà travaillé sur ce dossier. Nous ne sommes pas là uniquement pour revendiquer mais aussi pour coopérer dans l’intérêt du pays.
Tout ce que nous demandons, c’est de respecter nos droits. Quand nous avons organisé le boycott le jour de l’indépendance, c’était pour cela. Notre action n’était pas contre le gouvernement, mais pour un meilleur système. Pour le prochain budget, j’attends une mesure positive pour faire avancer l’industrie culturelle. Je souhaite qu’il y ait des endroits où les artistes puissent s’exprimer. Pas seulement pour la musique, mais pour l’art en général. Je souhaite qu’il y ait plus de galeries, de théâtres, entre autres.
Par-dessus tout, je souhaite qu’on reconnaisse que l’industrie musicale peut apporter une vraie contribution à l’économie du pays et qu’on nous donne le soutien nécessaire pour le structurer. Par exemple, un événement comme Reggae Donnsa pourvoit quelque 2 000 à 3 000 emplois directs et indirects. Comme emploi direct, on compte les chanteurs et les musiciens, eux-mêmes. Ensuite il y a les techniciens de la sonorisation, des lumières, les éléments de la sécurité, entre autres. Indirectement, on compte les policiers, les pompiers, le service de premiers soins, le service traiteur, les personnes qui tiennent les échoppes, les chauffeurs de vans et ainsi de suite.
De même, je pense que le ministère des Arts et de la Culture doit aussi être revu. On aurait dû mettre en place une cellule, tel un National Arts Council, pour les affaires relatives à l’industrie culturelle, tandis que le ministère s’occuperait des affaires culturelles relatives aux religions.

La vente de CD a baissé drastiquement ces dernières années, comment les artistes font-ils pour gagner leur vie ?
C’est une réalité, la vente a chuté, en grande partie à cause du piratage. Les gens préfèrent acheter un CD pirate ou télécharger sur internet. Notre loi sur le copyright comporte des manquements et ne nous protège pas assez. Je suis vraiment triste pour les jeunes qui veulent se lancer dans ce domaine. Aujourd’hui, aucun producteur ne veut investir dans un album car il sait qu’il y a des risques énormes. Auparavant, je produisais cinq ou six albums par an. Aujourd’hui, j’en sors un chaque deux ou trois ans. C’est pour cela que nous militons pour une meilleure loi et pour un meilleur système de contrôle. Il y a des mesures comme un levy sur les supports vierges ou les droits d’image qu’on peut appliquer et qui permettrait de compenser les pertes sur les ventes. Je pense que Mauritius Telecom a aussi son rôle à jouer en ce qui concerne les téléchargements. Il pourrait aussi proposer plus de musique mauricienne dans sa vitrine. Entre-temps, les artistes comptent surtout sur les concerts pour vivre, mais ce n’est pas évident.

Est-ce que votre boycott du concert de la fête de l’indépendance a servi à quelque chose ?
Oui, cela a permis notamment au Copyright Bill de sortir des tiroirs. J’ai aussi entendu le Premier ministre dire, en recevant Jane Constance, qu’il ne faut pas mettre l’accent uniquement sur l’éducation académique, mais qu’il faut aider les enfants à développer leurs talents. Si on en prend conscience, c’est déjà une bonne chose.

Au sujet de ce boycott, justement, on a constaté que le mot d’ordre n’a pas été suivi de tous. Cela démontre-t-il qu’il n’y a pas solidarité entre les artistes ?
Je dirai avant tout que la solidarité à 100 % n’existe pas. Jésus avait 12 apôtres, mais l’un d’entre eux l’a trahi. Personnellement, je n’ai rien contre les artistes qui ont chanté le 12 mars. Chacun fait ce qu’il pense être bon pour leur pays. Je respecte le choix de ces artistes même s’il est vrai que si tout le monde allait dans la même direction, cela aurait été plus facile de faire entendre notre voix. J’apprécie beaucoup Désiré François, par exemple et je continue à le considérer comme un grand artiste même s’il a choisi de chanter le 12 mars.