CADRESS RUNGEN, travailleur social et militant contre la drogue : « Qu'il n'y ait pas de cover-up dans l'affaire karne laboutik »

Infatigable travailleur social du Groupe A de Cassis et reconnu pour son engagement sans relâche, Cadress Rungen a fait de la prévention une priorité dans son combat contre la drogue. De par son parcours long de 41 ans et ses principes liés aux valeurs humaines qu’il a toujours veillé à appliquer durant ses interventions, Cadress Rungen reste une des voix les plus crédibles quand il est question de la lutte contre la drogue. Avec la fameuse saisie record de 157 kilos d’héroïne dans le port et l’enquête qui fait tomber des têtes chaque jour, le fléau est plus que jamais d’actualité. L’ampleur du trafic interpelle. Le travailleur social, lui, confie qu’il veut bien faire confiance au Premier ministre lorsque celui-ci a affirmé son intention de mener une lutte sans merci contre la drogue. Mais attention, le politicien, dit-il, ne marquera aucun point si son intention est de faire des discours pour la galerie !

Cela fait 41 ans que vous menez un combat sans relâche contre la drogue. N’avez-vous pas le sentiment de vous battre contre un moulin à vent, puisque votre principal adversaire, la drogue, sévit toujours ?
C’est un sentiment qui revient souvent. Mais même si ce combat est celui de David contre Goliath, je me demande ce qui se serait passé si nous, toutes les ONG qui luttent contre la drogue depuis une quarantaine d’années maintenant, n’étions pas là. Aujourd’hui, l’enrichissement et la puissance des trafiquants, le blanchiment d’argent ne me choquent pas pour autant. Si je remonte au début de notre combat, les autorités ne voyaient pas en nous des partenaires. Cela nous a pris beaucoup de temps pour nous faire comprendre et nous avons aussi perdu beaucoup de temps dans le plaidoyer. Néanmoins, au fil du temps, les autorités nous ont quelquefois accordé de l’attention, lorsqu’elles ont à titre d’exemple aidé à mettre sur pied des centres de réhabilitation ou encore la défunte Natresa C’est maintenir le combat qui s’est avéré le plus dur. Mais aujourd’hui, aussi  paradoxal que cela puisse paraître, j’ai de l’espoir, car on commence à s’attaquer aux aspects du trafic que nous avons tant dénoncés. En premier lieu le blanchiment d’argent, la richesse des trafiquants. Ensuite les facilitateurs, les protecteurs, les connexions dans le port et l’aéroport, c’est-à-dire les intermédiaires, et enfin la distribution par les ti-marsan. Si maintenant j’ai de gros espoirs et que je crois sincèrement qu’on ne se bat pas pour rien, c’est parce que je vois qu’avec la présente commission d’enquête en laquelle j’ai entièrement confiance, un Premier ministre qui a démontré sa volonté et détermination pour s’attaquer au trafic, que l’ICAC est passée à l’offensive, l’ADSU et la MRA collaborent efficacement, toutes les conditions sont réunies pour qu’on s’attaque au blanchiment et à l’empire de la drogue. D’ailleurs, suite à tout cela nous avons pu constater, le profil des trafiquants et importateurs de drogue a changé. Les suspects arrêtés (ndlr : opération karne laboutik) sont des inconnus.

Vous dites que le profil des importateurs de drogue a changé. Ceux arrêtés dans le sillage de la saisie record de 157 kg d’héroïne sont des inconnus. Il y aurait-il, selon vous, d’autres personnes au profil plus importants qui y seraient impliquées ? Dans quel secteur pourraient-elles opérer ?
Cela peut être n’importe qui. Cette personne qui milite assidûment contre la drogue pourrait s’avérer être impliquée dans le trafic ! Il peut s’agir de professionnel, de politicien Pour qu’une personne (ndlr : Navind Kistnah) bénéficie d’une protection aussi importante, elle a sans doute des informations qui révéleront les éléments que j’ai nommés plus tôt sur les facilitateurs, les collaborateurs et aussi ceux qui ont financé l’achat des 157 kilos d’héroïne pour une somme astronomique. C’est un financement qui, à mon avis, dépasserait celui d’un trafic d’armes ( ) Mais cette lutte contre les drogues doit être au-dessus de la politique. Lorsque le Premier ministre vient dire que la mafia de la drogue peut déstabiliser tout le pays, cela veut en dire long. Pa tou politisien avek Premie minis ki gagn kouraz dir sa. Je crois que tous, la société civile, y compris l’opposition, doivent se rallier à lui dans ce combat. Mais malheureusement, la société civile est quelque peu silencieuse à ce sujet, je n’ai pas entendu la voix des syndicalistes. Néanmoins, ce n’est pas la première fois qu’on relève la puissance des trafiquants de drogue. Cela fait 40 ans que nous, travailleurs sociaux, le disons.

Pensez-vous sincèrement que des high-profile suspects peuvent tomber sans qu’il  n’y ait intervention ou tentative de cover-up ?
Si Pravind Jugnauth veut entrer dans l’histoire comme étant le Premier ministre qui a réussi à réellement combattre la drogue, il ne devrait pas y avoir de cover-up dans cette affaire

Avec cette saisie record d’héroïne et la série d’arrestations qui ont suivi, nous pouvons avoir l’impression que le trafic de drogue dure est en passe de prendre fin. Votre avis ?
Je vais vous répondre en vous racontant cette anecdote qui remonte à bien des années. Moi, cela faisait cinq ans depuis que je m’étais lancé dans la prévention.  J’avais rencontré un des plus gros trafiquants de drogue en prison. Il m’avait dit que le trafic perdurerait bien après sa mort avant de me lancer : “You are fighting a losing battle.” Quelque temps après, il m’a demandé si je voulais connaître la solution pour combattre la drogue. J’ai bien évidemment répondu à l’affirmative. Il m’a alors demandé de prendre une plume pour noter trois solutions. La première, me disait-il, était la prévention, la deuxième, la prévention et la troisième, toujours la prévention. Quand on parle de prévention aujourd’hui, on peut intervenir auprès des intermédiaires. Mais pas auprès de ceux qui ont fait du trafic de drogue un white collar job et qui se trouve au-dessus des intermédiaires. Par ailleurs, la répression doit aller de pair avec la réhabilitation. Nou pa kapav dir nou pou fini ladrog dan Moris. Se enn rev sa ! C’est auparavant qu’on rêvait d’un drug free Mauritius. D’autre part, le combat  contre le trafic de drogue ne doit pas connaître des hauts et des bas. Fodre ena Amsterdam pou met enn gran lekip lor terin, fodre gagn 157 kilo leroinn lerla deplway gran mwayen ! Entre-temps, est-ce que cela veut dire que le pays ne connaît pas de trafic de drogue ?

Et si les discours politiques sur la drogue étaient pour l’image ?  
Il n’y a aucune raison pour que ce soit ainsi. Si un parti politique ou un gouvernement utilise le combat contre la drogue pour marquer des points aux prochaines élections, il va à l’encontre de la philosophie de la bataille. Je sais, nous avons tellement fait confiance aux politiques dans le passé. Mais pour cette fois-ci, j’ai envie d’y croire.  

Un National Drug Master Plan, avec la collaboration d’experts onusiens, a été annoncé. Tout comme pour le Plan Marshall, on fera appel à des experts qui ne connaissent pas la réalité du terrain mauricien et qui s’en remettront à des organismes locaux. Quid des experts comme vous ou tant d’autres qui, eux, sont des travailleurs sociaux qui maîtrisent le contexte local et l’historique des drogues et leurs conséquences dans notre pays ?
Un plan directeur et une politique nationale contre la toxicomanie sont ce que nous réclamons depuis longtemps. Il y avait déjà un plan directeur dans le passé. Ma crainte c’est que celui qui a été annoncé se retrouve à nouveau dans un tiroir après le départ de ce gouvernement. Nous avons besoin d’expertise internationale. Me nou pa kapav copy and paste. Il y a des compétences dans nos régions qui connaissent la réalité du terrain. Nous avons besoin de celles-ci, de ces personnes qui sillonnent leur quartier à bicyclette pour venir en aide à des victimes pour concevoir un plan directeur. Ma crainte est que le gouvernement injecte des millions de roupies dans ce plan pour qu’au final peu d’argent n’aille vers ceux qui en ont plus besoin.

Alan Ganoo, président du Mouvement Patriotique, a proposé que la Banque de Maurice change tous les billets afin de mettre les trafiquants de drogue à genoux. Que pensez-vous de cette stratégie ?
C’est une idée géniale. Elle mettra non seulement les trafiquants de drogue à terre, mais aussi d’autres personnes qui disposent de l’argent sale d’activités illicites. Je crois qu’Alan Ganoo contribue ici à un débat constructif. Le gouvernement a le devoir d’écouter l’opposition quand celle-ci propose des solutions valables. Et de son côté, l’opposition se doit de soutenir le gouvernement lorsqu’il apporte des mesures pertinentes.  

Du jour au lendemain, un ministre décide d’arrêter le programme d’induction à la méthadone. Un autre jour sans qu’on ne s’y attende, un autre annonce le retour de ce programme. Les décisions et mesures d’une telle importance sont prises selon des caprices et humeurs des décideurs. Quand on connaît les conséquences qui ont suivi la décision de l’ex-ministre de la Santé, Anil Gayan, on se dit que tout cela n’est pas normal, non ?
C’est même dangereux. On ne peut dire que nous, des ONG, sommes restés tranquilles. On devait dire ce qui se passait, c’est-à-dire l’ampleur que prenait le HIV, que des jeunes sont passés de la drogue synthétique à l’héroïne, que le taux de criminalité a augmenté. Si l’actuel ministre de la Santé, Anwar Husnoo,  a décidé de relancer le programme d’induction à la méthadone, c’est que notre voix a compté. Les policy makers doivent être à l’écoute de ceux qui sont sur le terrain avant de prendre des décisions du genre.

Avez-vous revu vos positions sur la dépénalisation du gandia ?
Le gandia reste pour moi une drogue. Je ne fais pas de différence entre la drogue douce et dure. Je suis contre la légalisation du gandia. Mais ma position et celle du Groupe A de Cassis sur la dépénalisation —pour son aspect légal — a changé. Je ne crois pas que la place d’une personne, surtout un jeune, qui a été intercepté avec un pouliah de gandia soit en prison. Il faut être flexible à ce sujet. Je crois que même une personne qui a été arrêtée avec une seringue ayant des traces d’héroïne n’a pas sa place en prison, mais dans un centre de réhabilitation. Avec la dépénalisation du gandia, son marché sera encore plus présent, mais son trafic ne devrait pas exister. D’autre part, je ne suis pas convaincu que la dépénalisation du gandia contribuera à réduire la consommation d’héroïne.