Cet héritage éternel, un trésor inestimable

«Tout a disparu, sans échos et sans traces, avec le souvenir du monde jeune et beau » Leconte de Lisle

Adhérer à cet adage, tel que l’affirme Leconte de Lisle, ce serait nier sa propre identité, trahir ses racines pour devenir complice de l’oubli abyssal. Même si le grand poète parnassien raconte avec amertume le désenchantement du monde et affirme que tout se réduit à Maya, l’illusion suprême, il sait aussi ressusciter avec réalisme les divinités de l’Olympe et sait faire l’éloge du savoir avec Cybèle. Son Vénus de Milo rend hommage à la maternité universelle. L’évocation de la vie des femmes mythiques telles que Leïlah, Néféroura, Nurmahal et Djihan-âra (Jahanara) souligne le rôle des valeurs profondes dans un monde régi par des politiques injustes. L’histoire de la mystique Djihan-âra, dernière descendante de Tamerlan, sœur aînée d’Aurangzeb, fille de Shah Jahan et Mumtaz, est l’image même de la tendresse et de l’amour filial. Les légendes des Nornes, ces femmes divinisées des pays nordiques et celles d’autres déesses de l’Antiquité grecque, de l’Égypte ancienne et de l’Inde s’animent avec allégresse sous la plume de Leconte de Lisle dans sa ville natale à Saint-Paul, à l’île de la Réunion et aussi... dans une rue du Vieux Quatre-Bornes à l’île Maurice. Tout ne saura disparaître à jamais…

Souriants, grâce à Dieu, et malgré une démarche ralentie avec le temps, ils poursuivent leur cheminement. Les cheveux blancs et le visage serein, ils gardent au fond de leur âme aguerrie cette étincelle de vie qui nait de l’espoir ; on décèle parfois dans leurs yeux pleins de sagesse une attente, celle de revoir leur descendance chaque matin ou celle de croiser la reconnaissance au gré d’une rencontre… pour offrir encore un peu de leur temps et de leur amour. La tendresse de leur regard devient plus précieuse que tout l’or du monde. Entendre leur éclat de rire, sentir leur souffle apaisé grâce à un bien-être intérieur ou, tout simplement, partager un petit plaisir de la vie avec eux est un véritable bonheur.
Le matin, elle fait sa prière très tôt et lui, il se lève aussi aux aurores, un peu plus lentement chaque jour, pour pratiquer son yoga : la respiration alternée suivie de quelques postures adaptées à son grand âge. Une leçon de vie. Un héritage éternel, un trésor inestimable. L’enfant s’incline en toute reconnaissance. Avant le lever du soleil, debout elle aussi, la petite fille devenue mère à son tour, imite père et mère, et apprend attentivement pour transmettre à son tour, un jour. Tout ne saura disparaître à jamais…
La planète est secouée par des remous inhabituels, caprices de la Nature : tsunamis et tornades inattendus, ces oscillations climatiques parfois meurtrières. Et soudain, le son primordial résonne haut et fort trois fois, suivi de paroles de paix. Les notes enfouies d’une mélodie millénaire comblent les cœurs meurtris alors que les cordes de l’antique vîna vibrent de nouveau. On ne saurait faire taire le chant de la source. Le temps est cyclique, à chaque crépuscule succède l’aurore. Le retour aux origines, à ses racines, est inévitable !
Oh ! Souvenir bienveillant de cette niche de douceur dans le bercement du ventre maternel ! La mère enveloppe tendrement ses enfants. Tout ne pourra disparaître à jamais tant que la femme donnera naissance à la fille qui enfantera à son tour. La vie continue de génération en génération malgré l’enlisement de sa propre chair. La mémoire revient et se perpétue, restituant le rire des enfants insouciants glissant sur un toboggan.
« La conque aux bruits sourds, la vîna perçante et les rauques tambours ». Les vers de Leconte de Lisle résonnent... Il est temps de trouver cet accord manquant à la mélodie inachevée et de renouer avec la source. Avec quelques repères au rond-point de Quatre-Bornes, on prend la route menant au centre de la ville. De là, face au marché, on s’engage à pied derrière la gare routière dans la longue avenue Victoria en empruntant ce qu’on appelle « la promenade ». Leconte de Lisle, né à Saint-Paul dans l’île voisine, se cache dans une des rues latérales, dans cette rue ombragée, parmi le bruissement des feuillages du quartier résidentiel du Vieux Quatre-Bornes.
À la croisée des chemins, le petit jardin du Pavillon longeant l’avenue du grand poète parnassien invite à la flânerie. Tout a été modernisé ; le petit sentier de terre menant autrefois à un parc d’enfants a été dallé. Toutefois, les bottle-brush bordant l’allée continuent à faire danser leurs goupillons rouges qui, au gré du vent, chantent une sérénade aux corolles jaune d’or des allamandas. Tout a l’air plus propre, moins sauvage, plus ordonné. Le rire spontané des enfants, les joyeux plongeons des poissons dans le petit bassin, le grincement des balançoires, les roulades dans les talus surélevés lors de ces promenades dominicales, c’est fini, cette enfance ensevelie. Le jardin d’enfants a disparu, le bassin, l’école aussi… Toutefois, on ne saurait faire taire les cordes de la vîna qui résonneront toujours dans les bras de Saraswati, la déesse du savoir.
Le vieux Quatre-Bornes accueille des gens de partout… en face de l’entrée qui mène à la piscine municipale, de l’autre côté de la rue. Derrière un austère portail en acier, se trouve un sanctuaire où vibrent, invisibles, les cordes d’une précieuse vîna. La haie de bambous a été remplacée par un mur tout blanc et les majestueux flamboyants ont cédé la place à des bougainvillées et un manguier. D’autres arbres ont poussé, donnant des fruits sucrés et acidulés. En été, le fruit de la passion et la petite goyave de Chine étanchent la soif comme, fut un temps, ces fruits noirs du mûrier-platane qu’on appelle myrtes dans le jargon local. Dès le coucher du soleil, nichée au creux de la petite arche bombée de l’autel domestique, une flamme vacille au bout d’une mèche en coton dans une lampe en terre. Les images d’antan s’affichent pêle-mêle dans les rues sinueuses de la mémoire : le parfum du jasmin embaume l’entrée d’un autre jardin à la tombée de la nuit ; le martinet en bois du mûrier-platane à moitié usé sur les fesses de gamins turbulents a été négligemment jeté sur un sol jonché de myrtes toutes noirs ; la bouche grande ouverte, les bras posés nonchalamment sur les accoudoirs, le grand-père s’est endormi, les pieds tendus sur les appuis dépliés de son fauteuil en teck. Sur un panneau de mur vert amande, les fleurs rouge vif d’un grand flamboyant saluent les premiers rayons de l’aurore sur une mer calme. Les yeux pétillent d’émerveillement devant ce chef-d’œuvre, le cœur palpite : les émois de la petite enfance, les couleurs douces de la vie, l’insouciance… « Les rosiers de l’Iran ont cessé leurs murmures (.) Tout se tait. » Des bribes des vers de Leconte de Lisle percent cruellement l’âme sensible de ses mots brûlants, dard foudroyant de ce silence, ce vide abyssal. Tout ne saura disparaître à jamais…
Des divinités antiques à Jahanara, tout a disparu, sauf l’âme invisible nichée au cœur de la sage vîna. Le Corps de Garde veille sur les crépuscules du vieux Quatre-Bornes ; le soleil se couche derrière la montagne renouvelant ses teintes chaque jour pour dévoiler un nouvel espoir. Les cloches de l’église Saint-Patrick résonnent, le muezzin des rues avoisinantes marque les cinq temps de la journée, l’appel à la prière. De nouvelles fleurs poussent, s’épanouissent dans le bonheur, la vie continue. Être et mourir, renaître pour reconstruire, tout vibre en écho aux vers du poète parnassien. Pour lui, les cités submergées seront ressuscitées. « Le bienheureux Eden longuement regretté verra renaître Abel sur mon coeur abrité. » Un hymne à la résurrection !
Qui pousse le portail et tend l’oreille vers les cordes invisibles de la vîna, pour s’approcher du puits de science, à l’écoute des récits antiques ? De la voix de la sagesse ? Ou bien pour croiser le regard plein de sérénité et de bonté de ce vieux couple qui ouvrit un jour une école pour de joyeux pèlerins… Est-ce un visiteur de passage qui souhaite s’orienter vers le savoir ou l’ascèse dans un berceau de lumière ? Ou l’enfant qui rentre au bercail pour un retour aux origines afin de mieux appréhender l’éternité dans ce refuge merveilleux qui est le cœur de père et mère... ?