Il y avait du monde dimanche dernier à Pomponette. Venus de divers coins de l’île, de catégories socio-professionnelles et d’âges très divers, ils étaient venus en ce dimanche pluvieux pour pique-niquer et protester contre la construction future d’un nouvel hôtel sur une plage publique récemment convertie. Et si c’est le côté bon enfant et convivial qui prévalait, le ras le bol et la détermination se sont aussi manifestés de façon marquée lorsque les organisateurs de cette journée de protestation, le collectif Aret Kokin Nou Laplaz (AKNL), ont procédé à l’enlèvement de la clôture posée autour du site par le promoteur sur près d’un kilomètre, suivis en cela par l’ensemble de la foule présente, chantant et scandant des slogans disant «assez».

A travers le cas de ce promoteur sud-africain qui a bénéficié, l’an dernier, de la «déproclamation» de 42 arpents de plage publique pour la construction d’un hôtel, se pose à nouveau la question cruciale de l’utilisation des Pas Géométriques. Institués en 1807, sous la colonisation française, par le général Decaen, les règlements régissant les Pas Géométriques s’inscrivent dans le cadre de la stratégie de défense de l’île contre les visées des Anglais. L’administration de l’époque s’assurait ainsi le contrôle d’une zone tampon tout autour de l’île (sur laquelle il était interdit de construire pour permettre aux soldats de s’abriter derrière la végétation pour défendre l’île en cas d’attaque adverse).

L’Etat peut louer ces Pas Géométriques à bail à des particuliers, groupes hôteliers etc. C’est ce qu’il n’a pas manqué de faire au cours de ces dernières années. Et c’est bien là que le bât blesse: parce qu’il suffit d’une décision du ministère des Terres et du Logement pour qu’une portion de plage officiellement classée comme publique soit déclassée, et donnée à bail à des intérêts particuliers. Au cours de ces dernières années, les politiques au pouvoir ne se sont pas privés d’octroyer de généreuses portions de terres littorales à des proches ou à des promoteurs dont on s’est parfois demandé jusqu’où s’était étendue leur «générosité»…

Et la pression, on le sent bien, ne cesse de monter. Entre Mauriciens qui voient se rétrécir à des mouchoirs de poche les espaces qui leur sont dévolus, les propriétaires de bungalows privés qui ne se gênent pas pour lâcher les chiens sur ceux qui viendraient pique-niquer devant leur campement, et des hôteliers qui s’enhardissent aussi de plus en plus, à l’image de ceux de Pomponette, à affirmer que la plage devant leur établissement est «privée».
Or, la loi dit que si les Pas Géométriques peuvent être loués à bail, donc réservés à usage privé, demeure de toute façon publique la bande qui va de la mer jusqu’à la limite atteinte par la plus haute marée de printemps (high water mark at springtide). Et c’est bien dans cette «approximation» que réside le problème. Car comment déterminer avec certitude jusqu’où monte la plus haute marée de printemps?

C’est sur ce flou, et la méconnaissance des lois, que jouent certains pour tenter de chasser le public du domaine public.

Mais là où les choses se corsent, c’est justement quand l’Etat s’y met lui aussi…
Dans le cas de Pomponette par exemple, les opposants au projet mettent en avant le National Development Strategy de 2003, entériné par le National Development Act de 2004, qui institue la South Coast Heritage Zone (couvrant la zone allant de Blue Bay à Baie du Cap, en passant par Surinam, Souillac et Bel Ombre). Ce plan officiel préconise que dans cette zone, le littoral existant soit préservé, et que seul un développement touristique limité soit autorisé à l’intérieur des Pas Géométriques, en encourageant surtout le développement de petits hôtels / maisons d’hôtes de qualité dans les villages adjacents, soit de l’autre côté de la route côtière et non en bord de plage.

Ce plan stratégique fait toutefois provision pour que des projets puissent être approuvés dans «l’intérêt national» si des alternatives valables ne sont pas disponibles. Et c’est bien cette question d’intérêt national qui pose ici question.

On pourra toujours mettre en avant, comme cela est fait à satiété, le critère de l’emploi et des revenus fournis par l’industrie touristique. Imparable. Mais jusqu’où repousser les limites d’une île qui ne cesse de se bétonner et de s’enlaidir? Jusqu’où repousser les Mauriciens hors de ces uniques zones de loisir, jusqu’à ce que ces Mauriciens se rebellent et disent stop? Se retournent contre la poule aux œufs d’or d’un certain développement hôtelier?

La Beach Authority, qui régit officiellement les plages publiques depuis 2002, clame sur son site qu’il y avait en avril 2017 un total de 125 plages publiques à Maurice (contre 85 en 2007) couvrant une superficie de 322.9521 hectares (contre 274. 9012), soit un linéaire côtier de 46 293 mètres (contre 36 796). Mais allez donc jeter un coup d’œil sur la galerie photo des plages publiques de ce même site: une belle succession d’étendues rocheuses, de falaises, de plages grises, et de lieux manifestement impraticables à la baignade…
Nous aurions grand besoin de discuter, très ouvertement, de ce que nous mettons dans le terme «développement» et de l’orientation future que nous voulons donner non seulement à notre littoral mais aussi plus largement à un patrimoine foncier qui est limité. Et sur lequel la pression est de plus en plus forte, en général au détriment du grand public mauricien. C’est aussi cela, l’intérêt national…