UMAR TIMOL

Il y a une haine qui est prévisible, celle des racistes, celle de ces êtres engoncés dans la phobie de l’autre. On ne s’attend pas à grand-chose d’eux. On n’espère, à vrai dire, rien. Ils assument ce qu’ils sont et ils en sont fiers.

On guérit difficilement de semblables pathologies. Pourquoi en guérir d’ailleurs puisqu’on ne sait pas qu’on est malades ? Puis il y a une autre haine, plus pernicieuse, plus dangereuse, celle de gens comme les autres, de monsieur et de madame Tout-le-Monde. Ceux qui vaquent à leurs occupations, préoccupés de vivre et qui n’ont pas le temps ni l’envie de haïr. Ils ont évidemment leurs préjugés, ils cultivent parfois des sentiments négatifs à l’égard des autres mais cela ne les empêche pas d’être respectueux de la différence. Ils sont tout sauf racistes.

Mais cette haine est là, bien là, elle est dans l’air qu’on respire, insidieuse, invisible, forcenée et lentement elle s’insinue dans les cœurs, elle s’y niche et comme une créature malfaisante, elle se répand et infeste le corps du malade sans qu’il en soit conscient. On s’étonne ainsi de la violence de ses propos, de son mépris de l’autre et on se demande si on a affaire à la même personne. Est-elle désormais d’une autre matière ? Comment peut-on ainsi passer de l’autre côté ? Pas lui.

L’ami, le proche, qu’on connaît depuis toujours. Si aimable. Si gentil. Certainement pas lui mais la haine a fait son œuvre, a procédé à la métamorphose d’un être. Il n’est pas compliqué, à vrai dire, de susciter cette haine. Il suffit d’asséner les mêmes mots, à chaque instant, de propager les images de la barbarie de l’autre, de son altérite radicale, de stigmatiser, de diaboliser, d’instrumentaliser les émotions, la peur et la colère, de puiser dans les vacuités de l’ignorance et surtout de déshumaniser l’autre. Qu’il cesse d’être notre semblable, qu’on cesse de voir dans ses yeux ce qui est dans nos yeux, ce lien fragile qui nous unit à lui. L’humain.

Et au bout d’un moment ces gens comme les autres, ces innocents, si on peut dire, ânonneront les mêmes mots, se laisseront aller à leur violence, ils ressembleront curieusement à ceux qui ont fait de la haine leur raison d’être. Ils deviendront les pantins de ceux qui ont intérêt à ce que la haine soit. Et un jour quand la raison cédera la place à la déraison, un jour quand on se dira qu’il est temps d’en finir parce que ce sont des bêtes, des animaux, ces mêmes gens, convenables en tout point, se tairont et peut-être applaudiront.

L’histoire nous l’a appris. Aucune société n’est à l’abri de cette épidémie, de cette contamination. Les esprits les plus lucides deviennent haineux. Les pays les plus paisibles deviennent des enfers.