CHAGOS : les dessous révélés !

Port-Louis utilisera ses dernières cartouches politico-juridiques, demain et mardi devant la Permanent Court of Arbitration de l’ONU siégeant à Istanbul

Les délibérations de la Permanent Court of Arbitration sous la Convention des Nations unies sur les Droits de la Mer au sujet de la contestation de Maurice contre le projet Marine Protected Area (MPA) dans l’archipel des Chagos tirent à sa fin. La partie mauricienne et la Grande-Bretagne ont déjà bouclé la présentation de leurs points de vue au sujet de ce litige devant la Cour Permanente d’Arbitrage présidée par le Pr Ivan Shearer, dont le verdict devrait avoir des conséquences majeures sur l’avenir des Chagos. Dès demain matin et ce, pendant deux jours, Maurice devra utiliser ses dernières cartouches face aux Anglais au stade des plaidoiries avec la fin des travaux annoncée pour vendredi. Ensuite, il faudra attendre la publication du jugement. Néanmoins, à ce stade, les deux pays ont pris la décision de rendre publics tous les documents déposés devant cette instance des Nations unies, soit six volumes au total, représentant plus d’un millier de pages agrémentées d’extraits de correspondances officielles jusqu’ici secrètes portant sur la période cruciale menant à l’indépendance. Des dossiers passionnants qui devraient intéresser plus d’un de par la lumière qu’ils projettent sur cette étape phare de l’Histoire de Maurice.

D’abord, le Memorial présenté par le gouvernement mauricien maintient que «the Marine Protected Area is unlawful under the Convention, because it is a regime which has been imposed by a State which has no authority to act as it has done”.  Pour étayer ses dires, le gouvernement déclare que la Grande-Bretagne ne dispose d’aucune souveraineté sur les Chagos pour engager une telle démarche et que ce pays ne peut prétendre au statut de « Coastal State » au terme de la Convention sur les Droits de la Mer pour décréter cette zone de réserve marine.

« Further, the United Kingdom  has acknowledged the rights and legitimate interests of Mauritius in relation to the Chagos Archipelago, such that the UK is not entitled in law under the Convention to impose the purported “MPA”, or establish the maritime zones, over the objections of Mauritius”,ajoute Port-Louis dans l’introduction de son document initial de 174 pages. Plus loin, le gouvernement dénonce la manière de faire des autorités britanniques, qui ont fait preuve de précipitation dans l’exécution de ce projet de Marine Protected Area aux Chagos.

“The United Kingdom acted in great haste, on the basis of a manifestly inadequate process of consultation and without prior information to Mauritius, despite the UK’s longstanding recognition of Mauritius’ rights in relation to the Chagos Archipelago”, poursuit le document présenté par Maurice devant la Permanent Court of Arbitration en rappelant que jusqu’ici Londres n’a pas encore publié les réglements sur la gestion de ce parc marin, ni n’a prévu le budget nécessaire pour assurer la surveillance de la zone couvrant une superficie de 640 000 kilomètres carrés.

“Finally, the Tribunal will note that the United Kingdom  has excluded the area around the island of Diego Garcia from the “MPA”, and in 2010 allowed more than 28 tons of tuna to be caught by recreational fishing in those waters. With manifest and multiple violations of the Convention, the UK has abused such rights as it might, on its own case, be entitled to claim under the Convention”, avance Port-Louis, qui rajoute que “there is general recognition that Mauritius has sovereign rights in relation to the area that is covered by the purported MPA”.Plus loin, mention est faite que “the purported unilateral declaration of an MPA is inconsistent with the provisions of the Convention. It violates the rights of Mauritius that the Convention is intented to safeguard”.

Toutefois, le gouvernement s’empresse de faire ressortir que ce bras de fer avec la Grande-Bretagne sur les Chagos est sans conséquence pour la présence militaire des Américains à Diego Garcia. La position de Maurice est claire à ce chapitre : aucune objection à la légitimité de la présence des forces militaires US.

“It is important to emphasise that the case is not about the legitimacy of the US military base on Diego Garcia, or the uses to which it is put. The Tribunal will not be called upon to make any decisions on those matters, and the resolution of this dispute by the Tribunal need not have any effect on that issue, since the Government of Mauritius has stated publicly that it has no objection to the continued use of Diego Garcia as a military base”,confirment les autorités mauriciennes.

Une liste de sept violations

Avant de s’attaquer à la chronologie des événements menant à l’excision de l’archipel des Chagos du territoire mauricien par le biais d’unOrder In Councilen date du 8 novembre 1965, le gouvernement établit une liste de sept violations majeures commises par la Grande-Bretagne avec le projet de Marine Protected Area, dont, entre autres,“the breach of undertakings made by the UK at the Lancaster House meeting of 23 September 1965 and on numerous subsequent occasions, in which it acknowledged Mauritian fishing rights in the waters of the Chagos Archipelago, and committed itself to respect those rights ou encore “the breach of the requirement under Article 194 of the Convention, that the UK must endeavour to harmonise with Mauritius and other States its policies to prevent, control and reduce pollution of the marine environment”, sans compter le respect les droits et des intérêts de Maurice.

Au chapitre consacré à “The unlawful detachment of the Chagos Archipelago”, les autorités mauriciennes font ressortir que “the historical record reveals a series of secret dealings between powerful nations, in which the interests of the emerging Mauritian State and its people counted for little. In this process, the fundamental legal obligations to respect the territorial integrity of Mauritius, and the right of self-determination of its people, were ignored”.

Ainsi, les premières indications sur l’intérêt des Occidentaux pour les Chagos remontent au début des années 60 avec la priorité des Américains de disposer de certaines îles dans l’océan Indien “for defence purposes”.La séquence des événements s’établit comme suit :

Octobre 1962 : Consultations entre Américains et Britanniques quant à l’utilisation des “British bases in time of war by US forces” Avril 1963 : le Département d’Etat américain jette son dévolu sur “the strategic use of small British-owned islands in the Indian Ocean”avec la confirmation en août de la même année du projet des Américains pour faire installer des équipements de communications sur Diego Garcia .

Janvier 1964 :Un Memorandum soumis par les Américains aux Britanniques propose “to acquire certain islands, compensating and resettling the inhabitants as necessary”. Outre Diego Garcia, l’île d’Aldabra fait partie du plan des Américains. 25 au 27 février 1964 :Premier round de consultations anglo-américaines sur le thème de “US defence interests in the Indian Ocean”. Le projet d’un Surveyde plusieurs îles ciblées est adopté. Le Mémorial de Mauricenote que “these plans were to be developed in secret”.

6 mai 1964 : Le Conseil des ministres britannique donne le feu vert à des propositions “for the development of joint facilities”tout en écartant les autorités politiques à Maurice et aux Seychelles.

Sir Seewoosagur Ramgoolam est consulté

Juin 1974 :Pour la première fois, le Premier ministre, sir Seewoosagur Ramgoolam, est consulté par le gouverneur d’alors, sir John Shaw Rennie, à ce sujet. “Governor Rennie reported that although Premier Ramgoolam was favourably disposed to provision of facilities, he had ‘reservations on detachment’ and ‘expressed preference for [a] long-term lease’. In July 1964, Governor Rennie is reported to have informed the Mauritian Council of Ministers of the proposed survey of certain islands in the Indian Ocean; he failed, however, to indicate that the UK intended to detach the Chagos Archipelago from Mauritius.”

17 au 31 juillet 1964:Le Surveyde l’archipel des Chagos est en cours avec accent sur Diego Garcia, présenté comme “the most promising for technical purposes” avec le Britannique Robert Newton arrivant à la conclusion que “there should be no insurmountable obstacle to the removal, resettlement and re-employment of the civilian population of islands required for military purposes”.La population de l’archipel des Chagos est de 1 364 habitants. Plusieurs autres îles de l’océan Indien, dont Aldabra, Coetivy, Agaléga, Farquhar, Desroches et Cosmoledo, sont ciblées par les Américains en vue d’approfondir leurs intérêts militaires dans la région. Janvier 1965 : Américains et Britanniques se concertent sur la possibilité“whether the entire Chagos Archipelago shoud be detached, or just the island of Diego Garcia”.Washington déclare sa préférence pour toutes les îles de l’archipel.

30 avril 1965 :Un télégramme du Foreign Office fait état d’échanges entre le Premier ministre britannique, Harold Wilson, et le secrétaire d’Etat américain sur les modalités financières de l’excision de l’archipel des Chagos. “The telegram recorded the unambiguous view of the Foreign Office that: it is now clear that in each case the islands are legally part of the territory of the colony concerned”.

19 juillet 1965:Le gouverneur de Maurice est en présence de directives de Londres “to communicate detachment proposals to the Mauritius Council of Ministers and to report on the unofficial reactions as soon as possible”. Le constat de Maurice est que “legal and administrative arrangements were agreed within the Colonial Office as a fait accompli before the Mauritius Ministers and the Executive Council of Seychelles were approached by the respective Governors”.

23 juillet 1965: Le gouverneur informe Londres que Port-Louis veut s’accorder un délai avant de se prononcer sur les propositions britanniques.

30 juillet 1965 :Réunion du Conseil des ministres à Port-Louis avec des objections formelles des ministres à l’excision de l’archipel des Chagos. Le gouverneur Rennie note que “ministers objected however to detachment which would be unacceptable to public opinion in Mauritius. They therefore asked that you [Secretary of State for the Colonies] consider with sympathy and understanding’ how U.K./U.S. requirements might be reconciled with the long term lease e.g. for 99 years. They wished also that provision should be made for safeguarding mineral rights to Mauritius and ensuring preference for Mauritius if fishing or agricultural rights were ever granted”.

Le chantage des Anglais

A ce stade, des consultations entre le secrétaire colonial Anthony Greenwood et le Premier, sir Seewoosagur Ramgoolam, sont proposées mais se déroulant avant la conférence constitutionnelle de Londres de septembre 1965. L’Angleterre décide de ne pas inscrire le détachement des Chagos lors des séances plénières de la conférence constitutionnelle privilégiant des “private meetings on defence matters”avec des leaders politiques mauriciens.

13 septembre 1965 : Rencontre entre Greenwood et Ramgoolam en présence de Jules Koenig (PMSD), Sookdeo Bissoondoyal (IFB), Abdool Razack Mohamed (CAM) et le ministre indépendant Maurice Parurau. Le Premier Ramgoolam maintiendra sa position en faveur d’un bail “rather than detachment of the Chagos Archipelago”.

20 septembre 1965 : Nouvelle réunion entre Ramgoolam et Greenwood avec la position initiale réitérée avec la question de loyer inscrite à l’agenda, soit £ 7 millions annuellement pour les 20 premières années et £ 2 millions par an pour le reste de la période.

Devant la prise de position de Seewoosagur Ramgoolam pour le bail de 99 ans, le secrétaire colonial fait état d’une exigence des Américains à l’effet que “British sovereignty must be retained over the Chagos”.

23 septembre 1965 :Seewoosagur Ramgoolam est reçu au No 10 Downing Street par Harold Wilson avec unMemorandumdes Britaniques faisant état que“the object is to frighten him (Seewoosagur Ramoolam) with hope: hope that he might get independence; Fright lest he might not unless he is sensible about the detachment of the Chagos Archipelago.”

De son côté, dans un autre document de Briefing au Premier ministre Wilson, le secrétaire colonial averti que “I am sure that we should not seem to be trading Independence for detachment of the Islands. That would put us in a bad light at home and abroad and would sour our relations with the new state”.

Le même jour, presque simultanément à la rencontre Wilson/Ramgoolam, des consultations secrètes étaient engagées entre Américains et Britanniques à Londres sur l’excision de l’archipel des Chagos.

Dans l’après-midi du 23 septembre 1965, lors d’une nouvelle rencontre avec la délégation mauricienne,“the Colonial Secretary argued that it would be possible for the British Government to detach [the Chagos Archipelago] from Mauritius by Order in Council. This was interpreted by the Mauritius Ministers as a threat by the UK to detach the Chagos Archipelago from Mauritius with or without their agreement.” Jules Koenig n’était pas présent à cette réunion vu qu’il avait effectué un walk-out de la conférence constitutionnelle.

Le chantage des Anglais devait marcher, car “faced with the UK’s intention to detach the Chagos Archipelago from Mauritius with or without the consent of the Mauritius Ministers, Premier Ramgoolam reluctantly told Colonial Secretary Greenwood that these proposals were ‘acceptable to him and [two of the Mauritian Ministers] in principle’, but that he would discuss the matter with his other ministerial colleagues.”

6 octobre 1965: Des instructions sont transmises au gouverneur Rennie en vue de confirmer l’accord de Maurice à l’excision de l’archipel des Chagos sur la base des huit conditions agréées lors des consultations du 23 septembre 1965.

5 novembre 1965 :Le gouverneur Rennie informe le Premier ministre britannique que “the Mauritius Council of Ministers had agreed to detachment”et que “it is essential that the arrangements for detachment of these islands should be completed as soon as as possible”.

6 novembre 1965: Le gouverneur Rennie est informé par le secrétaire colonial que l’”Order in Council that would inter alia detach the islands and create a separate colony”sera publié officiellement le 8 novembre 1965 et qu’aucune annonce ne doit intervenir avant le 10.

8 novembre 1965 :Le secrétaire colonial informe officiellement Le Réduit que “a meeting of the Privy Council was held this morning, 8th November, and an Order in Council entitled the British Indian Ocean Territory Order 1965 […], has been made constituting the ‘British Indian Ocean Territory’ consisting of the Chagos Archipelago and Aldabra, Farquhar and Desroches islands”.


 

L’ENVERS DU DÉCOR : Londres: “Décision prise au Council Meeting du 5/XI/65»

Les Britanniques : “Any struggle for independence of sir Seewoosagur Ramgoolam and the Mauritian Labour Party was against the other political parties, not the British Government”

Tout en ne contestant pas la séquence des événements dans les années 60 sur la question de l’archipel des Chagos, Londres brandit la décision entérinée lors de la réunion du Conseil des ministres du 5 novembre 1965 à Port-Louis pour se disculper de tout blâme dans le démembrement de l’archipel des Chagos. Les autorités britanniques, qui justifient leur décision visant à créer un Marine Protected Area autour de l’archipel, affirment qu’il n’y a eu aucun marchandage entre l’accession de Maurice à l’indépendance et le dossier des Chagos.
Justifiant sa position sur les Chagos, la Grande-Bretagne souligne que “Mauritius ignores the documentary evidence contemporaneous to the events in 1965, much of it annexed to its Memorial and Reply. The documents show that the agreement by the Mauritian Council of Ministers on 5 November 1965 to detachment of the BIOT followed discussions extending over a five-month period, and was not conditioned on independence. It was secured by, inter alia, the promise of an external defence agreement and assurance of assistance with internal security on independence”.
Le document soumis par les Britanniques à la Permanent Court of Arbitration s’appuie sur différentes étapes des consultations pour rejeter la thèse du Duress dans la décision visant à démembrer le territoire mauricien, soit “Mauritian Ministers considered that it was in Mauritius’ own interests that facilities were made available to the United States in the Indian Ocean. When the Premier, Sir Seewoosagur Ramgoolam, was first consulted by the Governor about the proposal, on 29 June 1964, he was favourably disposed to the defence facilities. The Council of Ministers was informed at that time of the proposed US-UK survey of the islands, and it raised no objection”.
Londres cite également à profusion les prises de position de sir Seewoosagur Ramgoolam sur la question des Chagos, notamment lors des consultations du 13 septembre 1965 à Londres avec à l’agenda “Mauritius – Defence Matters”, ou encore celle du 20 septembre 1965 avec “sir Seewoosagur Ramgoolam fully understanding  the desirability of this, not only in the interests of Mauritius, but in those of the whole Commonwealth, a view endorsed by other Ministers”. Il y a encore la déclaration de l’ancien Premier ministre à des interlocuteurs américains lors d’une rencontre le 15 septembre 1965 à l’effet que “Mauritius belonged to the free world and was very willing to cooperate in the defence of the free world”.
En ce qui concerne la situation politique lors de la période préindépendance, les Britanniques repoussent toute idée de lutte opposant Londres à Port-Louis. “The further documents reinforce the conclusion that the difficulties and doubts about reaching a decision to proceed to independence at the Constitutional Conference in September 1965 arose out of differences between Mauritian political parties, as explained in the Counter-Memorial. Any struggle for independence of Sir Seewoosagur Ramgoolam and the Mauritian Labour Party was against the other Mauritian political parties, not the British Government”, avancent-ils.
Londres met en exergue les problèmes relevant de la protection des droits des minorités avec l’avènement de l’indépendance et que le traité de défense avec les Britanniques constituait une garantie non négligeable : “Alongside guarantees for minorities and electoral provisions inthe outlined constitutional framework, these were necessary to allay the fears of the representatives of the various political parties and the independents over communal tensions within Mauritius and to secure sufficient support for independence.”
D’autre part, Londres repousse tout lien entre l’indépendance de Maurice et le détachement des Chagos et s’appuie sur cette mise au point, qui date du 24 novembre 1965, sous forme d’un télégramme du Foreign Office à la Mission Permanente britannique à New York.
“There is no truth in the suggestion that we made Chagos a pre-condition for independence for Mauritius. Independence has been envisaged for a long time (in fact the 1961 constitutional talks foreshadowed independence as the ultimate goal), but the main stumbling block has always been the question of safeguards for minorities. At the Constitutional Conference in September all delegates except for 3 Parti Mauricien Ministers and 2 Independents were in favour of independence mainly because of decisions giving satisfactory safeguards to minorities. If it is alleged that the Parti Mauricien members walked out because they opposed detachment of Chagos, you should emphasise that their reason was, in fact, that they were opposed to independence”, peut-on lire à la page 28 du document des Britanniques.
En guise de flèche du Parthe, Londres s’attarde sur le fait qu’au lendemain de l’indépendance et ce jusqu’au début des années 80, Maurice n’avait pas jugé utile de soulever la question des Chagos dans des conférences internationales ou même aux Nations unies : “For 12 years Mauritius remained silent. That undisputed fact casts grave doubt on the seriousness of its present position that the BIOT is now and always has been part of its territory. It will likewise be recalled that it was not until 1982, some 14 years after Independence, that Mauritius changed its law to include the Chagos Archipelago within the definition of Mauritius, and not until 1991, some 23 years after Independence, that Mauritius changed its Constitution in the same sense”, rétorque Londres face à la contestation de Port-Louis…

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Mauritius paid the Washington firm Ryberg & Smith LLP600,000 from 2003 to 2011. This year, federal records show, it is paying Mercury LLC a20,000-a-month to advance issues related to its “sovereignty.” (Mauritius claims sovereignty over the Chagos islands, where the key American military base on Diego Garcia is located).