Champions de slam en France — Quatre garçons soulevant les mots

Alexandre Remila, Fabien Raffaut, Avikesh Luckhun et Jason Desdames sont les grands vainqueurs du championnat de slam intercollèges de France. Élèves de Palma SSS, ils ont concouru à Paris à la fin de mai, après leurs victoires nationales et régionales. Encadrés par Ziad Peerbux, les membres de l’équipe Mauritius United savourent cette haute distinction avec humilité, espérant l’émergence d’un slam qui favorisera la prise de conscience et l’épanouissement. C’est précisément à travers cet art oral qu’ils disent grandir.
“Ah, mon Dieu ! Que de gens odieux, Qui ne voient que l’Apparence”, slamait Aïra 137 en conclusion de son show sur la scène parisienne à la fin de mai. Le jury lui a accordé trois fois dix points pour ce texte et sa performance. Il faut savoir qu’une note de dix est la plus forte pouvant être attribuée à un slameur en compétition.
Comme le résume Alexandre Remila dans ce texte, ne vous fiez surtout pas aux préjugés. Encore moins aux apparences, car elles sont trompeuses. Ne vous laissez donc pas tromper par le look hip-hop de l’un, la tronche bad boy de l’autre, le style p’tit gamin de celui-ci, le sourire enjôleur de celui-là. Tout n’est qu’apparence.
Alexandre Remila, Fabien Raffaut, Avikesh Luckhun et Jason Desdames sont des as de l’art oral. Champions de Maurice de slam avant d’être plébiscités au niveau des Mascareignes, réunis au sein de l’équipe du Collège Palma SSS, ils ont réalisé une performance exceptionnelle en 2011.
Quand les quatre adolescents et leur mentor, Ziad Peerbux, sont récemment rentrés de France, ils avaient dans leurs bagages un curieux objet qui symbolise la richesse de leur talent. Ce cube de pierre brute, enroulé de fil doré, surmonté d’une belle plume rouge et fixé sur une planchette à côté d’un encrier d’encre noir, est un trophée de champion. C’est celui qui a récompensé le grand vainqueur du Grand Slam National des Collèges et Lycées de France. Les grands champions de cette année sont mauriciens.

Élite et mérite.
Nous voilà donc face à une élite. Certes, pas la même que celle produite dans les Stars Colleges. Mais leur mérite n’en est pas moindre. L’exploit réussi par l’équipe de Palma SSS et leur coach, réunis sous la bannière “Mauritius United”, force le respect et l’admiration. Au même titre que ces champions qui mettent K.-O. leurs adversaires sur le ring ou d’autres qui font vibrer les spectateurs au rythme de leurs foulées dans les compétitions d’athlétisme, eux aussi ont porté haut le drapeau mauricien. À travers des mots, des rimes, des phrases inspirées, et un gestuel travaillé.
“Nous voulions montrer la culture de Maurice”, raconte Fabien. Pour y arriver, certains de leurs textes ont été traduits et réadaptés pour l’audience française. Il en est ainsi du texte Makatia, où ils ont fait du “pain doux fourré aux cocos”, la friandise de “Zidane”, “Sarko”, et des autres.
Alexandre voulait “entraîner le public avec moi, l’emmener dans mon monde”. En solo, en duo, en groupe, dans un style unique et riche, en occupant toute la scène et en ramenant le public à elle, l’équipe de Palma a communiqué l’intensité, la force et toute la beauté du slam mauricien au millier de spectateurs venus la découvrir dans le sud de Paris. La magie s’est opérée.

Le rôle de la parole.
Pour les besoins de la photo, allons-y pour une petite démonstration. Le quatuor se met en place et choisit un extrait d’un slam collectif qu’ils ont préparé. Ils y racontent les îles de la région, la beauté de Maurice et ses petits défauts, tout en se laissant emporter par une chorégraphie qui permet aux gestes d’illustrer les mots et d’offrir une dimension supplémentaire à la parole. Leurs camarades arrêtent leur partie de foot pour apprécier, pendant que quelques têtes apparaissent derrière les fenêtres des salles de classe.
Ce genre de scène fait désormais partie du paysage de ce collège où les bases du slam ont été jetées par Ziad Peerbux en 2007. Musicien, poète, accompagnateur, cet enseignant de français voulait d’une activité qui inculquerait la discipline à ses élèves, tout en permettant leur épanouissement humain et académique. Très vite, le slam avait été adopté comme un mode d’expression et une plate-forme pour aider à réfléchir et grandir.

Partage, hommage.
Lorsque le terme compétition nous vient à la bouche pendant la conversation, Fabien Raffaut, poliment, nous coupe la parole : “Le slam, ce n’est pas une compétition. C’est un moment de partage.” Avikesh Luckhun renchérit : “Le slam, ce n’est pas moi contre toi. C’est moi en hommage à toi.”
Quand Ziad Peerbux les avait choisis pour faire partie de l’équipe de slam du collège, c’est le précepte qu’il leur avait enseigné. Fabien était alors amateur de poésie, Avikesh avait commencé à chanter, Jason et Alexandre s’étaient laissés tenter, sans trop comprendre de quoi il s’agissait. L’apprentissage s’est fait en équipe, avec pour leçon que chacun devait se soutenir afin de permettre au collectif d’avancer. “Nous avons certes nos différences, mais le slam nous rassemble”, tient à rappeler le coach.

Les maux des mots.
Avikesh et Jason viennent du village de Palma. Fabien et Alexandre sont de la Cité et du village de Bambous, respectivement. Ils nous confient que leur rencontre avec le slam les a aidés à vaincre leur timidité et à être davantage attentifs à leur entourage. Les conversations tenues dans la cour de récré, les scènes observées dans leur quotidien, l’ambiance de leur environnement, les mots entendus des anciens et des parents les inspirent lorsque vient le temps de composer. Fabien est sensible aux histoires de son grand-père, et il veut que son auditoire prenne conscience de la pauvreté. Alexandre a une fois imaginé les mots d’un enfant violé devenu séropositif pour faire comprendre les maux de ce dernier.
Le slam, tel qu’ils le conçoivent, ne rime pas avec rire ou délire. “C’est une façon de faire prendre conscience”; “C’est un art par lequel on partage”; “C’est de la poésie rendue vivante”, disent-ils à tour de rôle.

Mots, émotion.
À Paris, lors des éliminatoires, l’équipe mauricienne avait été placée face aux huit meilleurs collèges de France. Elle avait réalisé la meilleure performance. Un encouragement certain. À la veille de la finale, “Mauritius United” s’étaient présentée dans un parc où des fillettes et des membres du public leur avaient donné les dernières appréciations avant le grand affrontement.
Et lorsque le moment tant attendu de la finale arriva enfin, chacun avait laissé parler son cœur. Puis, les résultats sont tombés : “On s’est regardé les uns, les autres. On ne savait pas trop où poser les yeux…” Un premier instant de grande émotion.
Mais ce n’est que quelques jours plus tard qu’ils ont pris conscience de la portée de leur exploit. À l’aéroport SSR, ils ont eu droit à un accueil des plus chaleureux, et ont été fêtés à la maison. La vraie célébration a eu lieu au collège : “Quand nous sommes arrivés, les élèves ont tellement crié que mon cœur voulait sortir pour voir ce qui se passait”, confie Fabien.

L’impossible est plausible.
En France, les quatre Mauriciens ont eu l’occasion de voir le champion du monde de slam en compétition. Dans quelques années, Ziad Peerbux espère emmener sa petite équipe dans cette compétition mondiale. Il est convaincu que même à ce niveau, elle pourra briller.
Cette année, le slogan adopté pour le Grand Slam National des Collèges et Lycées était le suivant : “Ils ne savaient pas que c’était impossible… alors ils l’ont fait.” Une phrase qui semblait avoir été écrite pour l’équipe mauricienne…