Alors que sa compagnie Albert Trading célèbre cette année son 50e anniversaire, Charles Li Foo Wing rêve déjà de la création d’une Trade City, une plateforme dans le port franc pour la réexportation d’articles chinois vers le continent africain. La vie de Charles Li ainsi que le parcours de son entreprise constituent une page de l’histoire de l’immigration chinoise à Maurice et de la contribution de cette diaspora à l’économie locale. Dans l’entretien qu’il a accordé au Mauricien, Charles Li insiste sur l’importance de la passion et de la volonté de réussir, qui sont indispensables pour la réussite de toute entreprise.

Albert Trading, dont vous êtes le directeur, vient de célébrer ses 50 ans. Racontez-nous comment est née votre entreprise ?
Il faut savoir que le nom d’Albert a toujours été là parce que c’est celui de mon père Albert Li Foo Wing dont les parents, mon grand-père et ma grand-mère, ont débarqué dans les années 1920. Mon père est né à Maurice en 1929.

Nous touchons directement du doigt l’histoire de l’immigration chinoise à Maurice ?
Mes grands-parents sont arrivés en 1920 en compagnie des enfants. Dans l’histoire de la Chine, nos ancêtres sont des nomades qui sortent de la pauvreté des montagnes du Nord du pays et sont descendus vers la côte. Ils se sont établis à Mexian dans la province de Quandong. En raison de la guerre, de la famine et de la pauvreté, beaucoup ont pris la mer pour aller un peu partout dans le monde. Beaucoup ont pris la direction du sud-ouest de l’océan Indien parce qu’ils voulaient rejoindre les “golden mountains”. C’était l’Afrique du Sud connue en Chine comme la montagne dorée qui les attirait. Beaucoup se sont perdus en mer. Ils ont dévié vers le Sud-Est asiatique. D’autres se sont arrêtés à Madagascar. Certains se sont arrêtés à Maurice ou à La Réunion. Beaucoup ont réussi à atteindre l’Afrique du Sud. L’intention principale était de se diriger vers la montagne dorée. Mes parents font partie de ceux qui se sont arrêtés à Maurice. Ils s’y sont établis.

Qu’est-ce qu’ils ont fait à Maurice ?
Ils étaient de petits commerçants. Les grands capitaines, ceux qui disposaient d’un peu de capitaux, se sont établis dans l’île et se sont engagés dans de petits commerces sur les propriétés sucrières dans la campagne. Ils ont ouvert une boutique et ont par la suite fait venir des cousins, des oncles et d’autres membres de la famille pour leur donner un coup de main. Mes grands-parents sont arrivés pour s’installer à leur propre compte. Ils ont commencé à La Butte, à l’entrée de Port-Louis, avant de se rendre à Belle-Rose où ils ont ouvert une boutique dans les environs de Surat. C’est dans cette boutique que je suis né. Mon grand-père est décédé très jeune. Celui qui avait pris la relève est décédé il y a 30 ans. Il a commencé à aider sa mère très jeune. J’ai deux oncles qui sont nés en Chine et ma tante et mon père sont nés à Maurice. Mes deux oncles qui avaient accompagné mes grands-parents à Maurice ont créé leur propre business à Port-Louis.

Comment s’appelait votre boutique à Belle-Rose ?
La boutique Ah Pang. J’y ai grandi. J’ai été au couvent de Belle-Rose pour mes études primaires avant d’aller au collège Saint-Esprit pour mes études secondaires. À cette époque, le collège était payant. J’ai cinq sœurs, une grande sœur et quatre petites sœurs. Nous avons eu une enfance heureuse. Mes sœurs ont fréquenté le collège Lorette de Quatre-Bornes. Mon père et ma mère s’occupaient de la boutique. Un jour, mon père a eu une opportunité. Vous savez, dans la vie, l’opportunité et le dur labeur sont très importants. J’aime à dire qu’on peut se considérer chanceux lorsqu’on a réussi à reconnaître et à saisir une opportunité qui se présente devant soi. On dit toujours que Charles a eu de la chance. Je dis non. Je dis simplement qu’il a su saisir l’opportunité qui s’est présentée. Cela a été le cas pour mon père. Un jour, son frère lui a dit qu’il y avait un emplacement qui serait libre à Port-Louis et qu’il pourrait profiter de l’occasion pour lancer un commerce. Il a tout de suite sauté sur l’occasion. Autrement, il serait resté boutiquier. C’était en 1969. La situation économique était encore très difficile dans le pays. Il a accepté de faire le sacrifice nécessaire.

Comment a-t-il utilisé cet espace commercial ?
Il a ouvert un magasin qu’il a baptisé Albert Hardware, rue Royale. Il a pris son courage à « quatre mains », laissant ma mère continuer à gérer la boutique Ah Pang. En tant que fils unique, j’ai eu la chance de prêter main-forte dans le business. Après les heures de classe, j’aidais ma mère à la boutique. C’est ainsi que j’ai fait mon apprentissage. C’était en 1975, après la Form V au collège Saint-Esprit alors que mes amis commençaient la Form Vl. Ma mère voulait que je poursuive mes études et me demandait si je ne voulais pas être médecin ou comptable, un professionnel comme les autres. Je n’ai rien dit parce que personnellement le business m’intéressait. Mon père aussi n’a rien dit. Sûrement, vu que j’étais fils unique, il n’était pas mécontent de voir que je pouvais l’aider et lui succéder.

Après la Form V, j’ai commencé à travailler avec mon père au magasin à Port-Louis. Il s’était engagé dans la commercialisation d’accessoires électriques et de quincaillerie. Les produits étaient importés de Taïwan et du Japon. Avec l’ouverture de la Chine, on a commencé à importer à travers Hong Kong. Lorsqu’il était seul, mon père passait par les agents commerciaux qui lui proposaient des produits. À cette époque, il importait des fers à repasser électriques, des Primus, les fours à pétrole en grande quantité. Avec mon arrivée à ses côtés, on a commencé à prendre contact avec des exportateurs à l’étranger par nous-mêmes. On a commencé à nous approvisionner directement des fournisseurs étrangers. Je me souviens qu’à l’époque, lors de l’exposition agricole à Pamplemousses, on était un des principaux fournisseurs importants des projecteurs afin d’éclairer les stands le soir. À l’époque, Vishnu Lutchmeenaraidoo qui était un des coordinateurs de l’exposition avait parcouru toutes les rues de Port-Louis pour trouver ces “spotlights”. Il était surpris de voir que nous en avions une centaine. Il a tout pris. Lorsque la DBM a commencé à accorder des prêts pour l’achat des outillages, nous avions la chance d’avoir un important stock de machines importées d’Allemagne. Nous avons eu ainsi l’occasion de fournir des équipements sans attendre.

Dans les familles chinoises et mauriciennes, la femme joue un rôle très important…
La maman est la colonne vertébrale de la famille. S’il y a une entreprise familiale, elle joue un rôle encore plus important. Même aujourd’hui, heureusement, il existe encore des entreprises familiales composées du mari, de la femme et des enfants. Dans les entreprises traditionnelles ce sont eux, les personnes de confiance, qui s’asseyaient à la caisse. Aujourd’hui, y compris à Albert Trading, on a bien évolué. On dispose d’un système informatique. En l’absence de contrôle à l’époque, il fallait être présent personnellement ou être remplacé par un membre de la famille. Maman s’occupe de la caisse parce qu’elle ne peut soulever des poids trop lourds.
Je suis très fier de ma mère. Elle, très bosseuse, a maintenu la boutique pendant longtemps avec beaucoup de compétence et de persévérance. Aujourd’hui à 87 ans, elle se défend pas mal.

Et la boutique Ah Pang ?
Le bâtiment a pris feu il y a quelques années. Le propriétaire a préféré agrandir sa propriété.

Quel souvenir gardez-vous de votre père ?
Mon père était connu pour sa gentillesse et son calme et s’était bâti une solide réputation à Port-Louis. Il m’a appris l’importance de travailler très dur, d’être courtois envers les clients et d’avoir le respect de soi-même et de son prochain. Aujourd’hui, nous héritons de ses efforts.

À quel moment avez-vous pris la relève ?
J’ai pris la relève à la mort de mon père en 1989. Bien que j’aie été son assistant et son apprenti, il me laissait prendre beaucoup d’initiatives tout en me guidant. J’ai continué normalement vu que j’étais de plain-pied dans le business et que j’avais une responsabilité assez importante. Avec le recul, je comprends aujourd’hui qu’il voulait me laisser voler de mes propres ailes et me donner une liberté d’action. C’est ainsi que j’ai eu l’occasion de beaucoup voyager. Mon père me confiait la mission d’aller rencontrer des fournisseurs à l’étranger, en particulier en Europe. C’est ainsi qu’on a commencé à importer des produits des États-Unis, en particulier les “Rockwell power tools”. Ensuite, nous sommes devenus un des importateurs d’ampoules de toutes les variétés sous toutes les formes, en incandescent, en sodium, en mercure ainsi que d’un grand nombre de produits de la marque Tungsram dont nous sommes encore les représentants et d’autres marques encore. C’était compliqué, mais mon père était spécialiste dans ce domaine.

En gros, nous nous sommes spécialisés dans les activités liées à l’industrie du bâtiment que ce soit dans l’outillage, la quincaillerie et nous distribuons à Maurice. Depuis 35 ans, nous sommes toujours les représentants de la marque japonaise Makita. Depuis le début, on a toujours vendu exclusivement du Makita professionnel, mais l’année dernière, tenant compte de la configuration du marché, on a introduit une gamme semi-professionnelle pour couvrir un segment du marché. Tous ces équipements sont garantis pour deux ans, assortis d’un service après-vente rapide. Cette marque nous permet de disposer de machines très performantes sans fil qui sont plus écologiques et disposent de “fast charger”.

Pour nos 50 ans, nous sommes fiers d’avoir Makita, Tungsram, mais aussi des marques de réputation internationale comme les luminaires Philips, entre autres. Nous continuons à introduire les marques internationales émergentes, notamment dans le LED, et qui sont encouragées par le gouvernement. Nous avons de nouvelles marques comme Kendo, Sam Outillage, qui sont reconnues dans leur segment. Dans ce domaine, nous avons non seulement des ampoules mais également des luminaires de différents prix. Nous exposons nos produits au showroom de la rue Brabant et les distribuons à travers un réseau à Maurice. Depuis que nous nous sommes installés rue Brabant en 1994, nous avons eu de la place pour introduire et exposer des luminaires.

Albert Trading a également un département de projets qui répond à tous les appels d’offres concernant des projets hôteliers, résidentiels, RES, des bureaux du gouvernement. On essaie d’agrandir notre palette de produits d’éclairage, répondant à toutes les applications. Nous ne faisons pas de compromis concernant la qualité.

Vous vous êtes également engagé dans la restauration avec la création de restaurants. Parlez-nous en !
C’était “hobby” pour moi à l’époque. Steve Leung et moi avions ouvert le premier restaurant de qualité, à savoir le Dragon Palace avec un chef étranger, il y a 35 ans. Depuis l’école, on voulait avoir une “steak house”. Par la suite, j’ai introduit les Black Steers à Maurice au moment de l’ouverture du Caudan. Ça a très bien marché. Par la suite, j’ai quitté la restauration faute de temps pour m’en occuper. On a préféré se concentrer sur Albert Trading. Après les restaurants il y a six ans, on a introduit un nouveau concept, « Tout pour la maison », en ouvrant un grand magasin, Urban Home, qui englobe tout ce qui concerne la maison. Nous avons maintenant plusieurs magasins à Bagatelle, à Cascavelle, à Chemin Vingt-Pieds, Grand-Baie. On s’est engagés dans d’autres entreprises dont la “Face Shop” qui a été découverte par mon neveu et son épouse au Canada et qui ont voulu l’introduire à Maurice. Ma fille, Aurélie, qui est la troisième génération de la famille est là pour suivre la tradition de la société. Elle est rentrée après avoir étudié et travaillé en Angleterre. Nous avons finalement lancé Agatha Paris, une marque française de bijouterie.

N’avez-vous jamais songé à quitter Maurice pour immigrer au Canada, comme beaucoup de familles sino-mauriciennes ?
Jamais. J’adore la Chine. J’adore voyager. Mais il faut toujours revenir à Maurice. Mes racines sont à Maurice, je suis heureux ici. Je suis heureux de pouvoir constater tous les développements qu’il y a eus dans l’île. Je dois dire que j’ai aussi eu beaucoup de chance.

Vous avez le commerce dans la peau…
Pour cela, il faut avoir beaucoup de chance et beaucoup de passion. Toute entreprise a besoin de ses “stakeholders”, à savoir ses employés qui sont aussi passionnés que nous. Je réclame également beaucoup d’intégrité auprès des collaborateurs et je considère mes employés comme les atouts les plus importants de l’entreprise. J’accorde une grande importance aux ressources intellectuelles qui permettent de mettre en place une structure nécessaire pour nous faire réussir et avancer, que ce soit dans la vie d’un pays, la vie d’une entreprise ou dans la vie sociale. Si on n’a pas de gens avec des idées, des envies, des rêves, avec de la passion, on n’ira pas loin. En sus de cela, il faut avoir le courage d’aller jusqu’au bout de son idée. Si on n’a pas cette volonté d’avoir des résultats, cette passion pour la réussite et les ressources humaines et intellectuelles en vue de la mettre en œuvre, les choses ne seront faites qu’à demi. En tout cas, au niveau d’Albert Trading on se tient prêt à saisir les chances qui se présenteront devant nous pour contribuer sur le territoire mauricien.

Avez-vous de nouveaux projets en tête ?
Nous étudions actuellement un projet qui permettra de créer à Maurice une plateforme qui pourra être utilisée par des industriels chinois pour réexporter vers l’Afrique. L’Afrique sera le continent le plus peuplé en 2050 et qui, avec 2,5 milliards d’habitants, représente l’avenir du monde.

C’est également l’ambition de Jin Fei, n’est-ce pas ?
En 2005, alors que j’étais le président de la Chinese Business Chamber, dont je suis un des dix membres fondateurs il y a 25 ans, j’ai participé au sommet Chine-Afrique. La Chine avait alors décidé d’ouvrir cinq zones économiques en Afrique. Maurice, comme on le sait, avait été choisie pour la création d’une zone. Malheureusement pour Maurice, on a pris la mauvaise décision de confier ce projet à Tianli. Cette compagnie n’avait aucune expérience en matière de gestion d’une zone économique. Elle ne disposait pas de l’expertise nécessaire. La preuve est que cette zone est encore dans une phase naissante. On a perdu beaucoup de temps. Aujourd’hui, je travaille sur la création d’une Trade City avec des partenaires chinois. Je négocie actuellement avec Landscope en vue de l’obtention d’un terrain dans la région portuaire. Nous avons ouvert les discussions avec les autorités, mais Jin Fei a aussi manifesté son intérêt. Aujourd’hui, on est à la croisée des chemins et on compte sur l’aide du gouvernement pour mettre en place ce projet et lui donner le coup de pouce nécessaire pour son lancement.

Ce projet arrive à point nommé avec l’accord de libre-échange avec la Chine…
Cet accord ne va rien donner sans les concessions que je demande. Lors de nos discussions avec les Chinois, j’ai présenté tous les avantages fiscaux, sociaux, économiques et politiques de Maurice. Leur argent sera en sécurité. Les interlocuteurs chinois m’ont dit que c’est formidable. Cependant, ils m’ont fait remarquer que le transport d’un conteneur de la Chine à l’Afrique coûtera USD 1 000 plus cher en passant par Maurice plutôt que d’aller directement vers un port africain. Dans lequel cas, ils n’ont aucun intérêt à passer par Port-Louis s’ils vont faire des pertes financières. Maurice est idéalement placée pour eux mais il faut qu’ils aient un retour sur leur investissement.

Quel est ce partenaire chinois dont vous parlez ?
C’est une société privée chinoise qui a convaincu la municipalité et les autorités de Yiwu de s’associer à ce projet de Trade City. Yiwu est considérée en Chine comme « the export centre of the world for small commodities ». Il y a au moins 100 000 commerçants qui exportent près de 400 000 produits dans le monde.

Le mot de la fin…
Maurice a énormément de potentiel. Il faut toutefois avoir une vision et savoir saisir les opportunités qui s’offrent à nous et avoir le courage d’aller jusqu’au bout. Je suis un optimiste. Je suis “result oriented”.